MEMORABILIA

Trump est-il vraiment responsable des fractures de la société américaine ?

Par  Jean-Marc AlbertPublié le 10/01/2021 VALEURS ACTUELLES

L’irruption de manifestants désespérés dans le Capitole de Washington a manifesté à bien des égards les convulsions d’une société américaine dont on a fait porter l’unique responsabilité au président sortant.

La prudence nous enjoint de laisser aux historiens le soin de comprendre ce coup de force symbolique comme réponse aux résultats d’un scrutin perçu par la foule comme un coup de force électoral. Les divisions de l’Amérique sont profondes et Trump n’en est que le symptôme.

C’est l’Amérique elle-même qui s’est fragmentée sous l’effet des revendications communautaristes et de la judiciarisation des rapports entre les êtres individualistes au détriment du bien commun partagé.

Les adversaires de Trump en rêvaient. Par un geste aussi spectaculaire que dérisoire, une centaine de ses supporters ont investi un haut lieu de la démocratie américaine offrant aux médias l’occasion de se faire peur en transformant un baroud du désespoir en pronunciamento, une marche sur le Capitole en nouvelle « marche sur Rome » et en faisant de militants hagards qui se sentaient dépossédés de leur élection des milices fascistes.

Avec délectation, les médias français ont voulu croire qu’un disciple des vikings pourrait prendre le pouvoir et faire de ce 6 janvier un 6 février. Mieux, notre président insomniaque s’est cru obligé de faire partager une révélation nocturne sur la fragilité de la démocratie nous assénant, au passage, une leçon de maintien de l’ordre qui a fait sourire les Américains.

On était surtout loin ou des Blacks Live Matters qui, six mois plus tôt, brûlaient et pillaient la même ville de Washington.

On était pourtant très loin des Blacks Blocks. On était surtout loin ou des Blacks Live Matters qui, six mois plus tôt, brûlaient et pillaient la même ville de Washington. Et si le triste évènement du Capitole n’avait pas été marqué par des drames humains, dont le décès cette jeune femme qui a consacré sa vie à la défense de son pays, ce pupustch d’opérette en serait presque devenu trivial. Il n’empêche, Nancy Pelosi, à dix jours du terme du mandat de Trump, estima qu’il était « de la plus grande urgence de le démettre ». Peu importe que le Président sortant n’ait appelé ses sympathisants qu’à manifester devant le Capitole, jamais à s’y introduire, il est désigné comme le responsable des violences et des fractures du pays.

Or l’histoire politique américaine, tant vantée en France pour sa stabilité institutionnelle, n’a jamais été sereine. Non seulement la brutalité est consubstantielle des affrontements politiques qui scandent son histoire, mais les tensions actuelles sont bien le produit de l’idéologie contestataire puis déconstructiviste professée depuis la fin des années 60.

Au regard de l’histoire longue, la campagne de 2020 n’a ainsi rien d’exceptionnel. Depuis que la vie politique s’est polarisée autour d’un affrontement partisan, le débat public a vu se déployer une agressivité à la virulence encore intacte de nos jours.

Au début du XIXe siècle, Adams et Jefferson s’échangèrent des accusations de bâtardise et d’adultère. La campagne de 1828 vit le même Adams insulter l’épouse de son rival Jackson. Bien avant les réseaux sociaux, les élections furent prétexte à déterrer, ou à inventer, des scandales, associant aux agressions physiques, salves outrancières et invectives personnelles.

On pense également à cette foule survoltée qui envahit et abîme la résidence présidentielle lors de la cérémonie d’investiture de 1829. Dans les États du Sud, suivant la Guerre « de Sécession », des milices blanches et noires s’affrontent et tandis que les démocrates sèment la terreur lors des scrutins, un président républicain fait disperser par la force une assemblée élue à la Nouvelle-Orléans (1875).

On a également peine à imaginer la brutalité des mouvements sociaux ponctués de massacres comme à Ludlow en 1914 ou dans l’Illinois en 1922. On s’en prend aussi physiquement aux dirigeants. En 1919, la maison du ministre de la Justice, Palmer, est soufflée par une bombe. Les années 30 ne font pas retomber les tensions. Alors qu’Hollywood se mobilise déjà pour faire élire « ses » sénateurs, les prêches apocalyptiques d’un Townsend ou d’un Huey Long, sénateur assassiné en 1935, électrisent les campagnes électorales.

À côté de cette agitation, la campagne de 2020 a des allures de fleuve tranquille. On a reproché à Trump d’avoir critiqué la justice mais se souvient-on d’un Roosevelt dénonçant le « complot judiciaire » tramé par la Cour Suprême pour empêcher l’application de du New Deal ? Et que dire des quatre présidents assassinés en exercice (Lincoln en 1865, Garfield en 1881, McKinley en 1901, Kennedy en 1963) et de Jackson, Theodore et Franklin Roosevelt, Truman et Reagan victimes de tentatives de meurtre ?

On a reproché à l’intervalle séparant l’élection de l’entrée en fonction – en mars ! – d’être propice aux soubresauts. Nécessaire à l’époque pour acheminer les bulletins de vote à Washington, cet interrègne interroge aujourd’hui. Les cérémonialistes de la monarchie française avaient eu l’intuition de raccourcir une telle séquence jugée à risque pour rendre, selon la formule « le roi est mort, vive le roi ! », le dauphin souverain peu de temps après la mort du roi, sans attendre la cérémonie du sacre. Les juristes américains n’ont pas eu cette prudence laissant au sortant le soin de continuer à agir, convaincus que l’unité nationale et la continuité prévaudraient. Mais Roosevelt, refusant le soutien de son prédécesseur, fit raccourcir par le XXe amendement cette période incertaine pour s’installer en janvier dès l’élection de 1936.

La faute au mouvement féministe, antiraciste et gay

En 1967, les Black Panthers occupent, armés de fusils automatiques, le capitole de Californie pour s’opposer à un projet de loi sur le contrôle des armes – loi adoptée par le gouverneur Reagan avec le soutien de la NRA

La fragmentation de la société connait une accélération à la fin des années 50 avec l’irruption de mouvements de contestations portés par le combat antiraciste, féministe, gay et par la « nouvelle gauche » de Wright Mills sur les campus universitaires. Les Black Muslims d’Elijah Muhammad et de Malcolm X en appellent au séparatisme. En 1967, les Black Panthers occupent, armés de fusils automatiques, le capitole de Californie pour s’opposer à un projet de loi sur le contrôle des armes – loi adoptée par le gouverneur Reagan avec le soutien de la NRA ! Lors des émeutes des ghettos des années 60, on chante Burn, Baby, burn dans les quartiers incendiés de Watts. Le Women’s Lib de Betty Friedan mène des opérations d’une radicalité inédite. Les manifestations des étudiants de Berkeley, où l’on brûle les livrets militaires, amplifient leur basculement intellectuel vers le combat progressiste à même, selon eux, de déchirer le consensus trompeur de l’American Way of Life.

Le dogmatisme actuel des universités est l’héritier de ces mouvements. Marcuse, figure révolutionnaire, encourage la disparition des valeurs classiques. Les romans de Salinger, Wideman et de Mailer, les pièces de LeRoi Jones, les travaux de Roszak et Reich deviennent des manifestes adulés par une presse qui, protégée par l’arrêt Sullivan de 1964, exerce un pouvoir désormais sans contrôle. Bien qu’il soit le premier président à faire diminuer les dépenses militaires depuis trente ans, Nixon est chahuté dans le Mémorial de Washington occupé par des opposants à la guerre du Vietnam qu’il qualifie de « voyous trop gâtés ». Dans un essai stimulant, Harrington évoque, dès 1962, l’« Amérique invisible » des « rejects », ces défavorisés des classes moyennes abandonnés dans leur « ghetto mental » par des dirigeants plus soucieux de venir en aide aux minorités. La « révolution conservatrice » des classes moyennes trouvera son expression politique dans le reaganisme des années 80.

Pernicieusement, le mouvement des droits civiques a accéléré, sans le vouloir, la judiciarisation de la société américaine en déclassant le principe électoral au profit du règlement en justice. La résolution des conflits passe alors moins par le vote que par le contentieux juridique faisant ainsi primer les droits individuels sur le compromis démocratique. Des lois portant sur des sujets de société s’exonèrent de toute décision électorale pour être soumis à la jurisprudence des cours. Le gouvernement des juges a aussi rendu la société plus conflictuelle. D’une certaine manière, les révoltes de 1992 à Los Angeles ont consacré l’efficacité des revendications communautaristes particulières au détriment des voies politiques classiques. Des sociologues comme Goldstone ou Turchin ont montré que la violence s’est fondée d’abord dans ces lignes de fractures.

Médias, réseaux sociaux, Black Live Matters,… haro sur Donald Trump 

Mais il est tellement plus facile d’accuser Trump de tous les maux de la société. Il avait pourtant pris soin en octobre 2018 de rappeler que la violence politique n’avait pas sa place aux États-Unis.

En réalité, ce sont les démocrates et les médias qui ont introduit le relativisme du vote en affirmant dès son élection que Trump était illégitime. Durant quatre ans, ils ont fait leur le cri de guerre « Not my President ».

Peu de voix se sont élevées pour dénoncer le slogan des Black Live Matters, « le vote est passé, la lutte continue ». Personne ne s’inquiète du succès de l’organisation Black Guns Matter et on feint d’oublier les milices ethniques du NFAC, les exactions commises à Portland ou encore le saccage de Washington au cours duquel le maire refusa l’intervention de la garde nationale qu’il a tant réclamé pourtant à Trump le 6 janvier.

On est aussi surpris de voir les médias applaudir la police – qui a pourtant curieusement failli dans la protection du bâtiment – alors qu’ils la vouaient aux gémonies encore hier.

Et on pourrait presque s’amuser d’entendre Mélenchon, le nostalgique des insurrections du passé, féliciter les forces de l’ordre. Mais l’essentiel n’est sans doute pas là.

Derrière le rideau de cette tragi-comédie, l’histoire retiendra surtout qu’une poignée de Californiens non élus, à la tête de puissants conglomérats de réseaux sociaux s’est arrogée le droit de dire qui avait le droit, ou non, de s’exprimer publiquement.

C’est dans la disparition de cette liberté que l’onde de choc du 6 janvier pourrait être la plus profonde.

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