MEMORABILIA

Le provocateur Pr Christian Perronne méritait-il d’être démis de ses fonctions?

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DÉCRYPTAGE – Le médecin controversé, accusé d’avoir tenu des propos «indignes de la profession», n’est plus le chef de service à l’hôpital de Garches. La critique, même véhémente, vis-à-vis de la gestion de l’épidémie mérite-t-elle une sanction si sévère? Par Charles Jaigu LE FIGARO 15 janvier 2021

Le 17 décembre dernier, l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a signifié à Christian Perronne qu’elle mettait fin à ses fonctions de chef de service des maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine). «Depuis plusieurs mois, dans un contexte de crise sanitaire, le Pr Christian Perronne a tenu des propos considérés comme indignes de la fonction qu’il exerce», indiquait l’AP-HP. Le Conseil national de l’ordre des médecins (Cnom) a lui aussi annoncé par communiqué de presse une procédure disciplinaire à son encontre, et à l’encontre de cinq autres médecins, dont Didier Raoult. Les motifs précis de ces plaintes n’ont pas encore été signifiés aux intéressés, car l’administration de la profession aime prendre son temps.

La liberté d’expression, si énergiquement défendue par les plus hautes instances de l’État en matière de laïcité, ne s’applique-t-elle pas aux médecins, dont la liberté de débattre est un droit ancestral? On a entendu l’ancien premier ministre, Édouard Philippe, déplorer «l’effet maléfique des plateaux télévisés» sur les médecins et les politiques. Vœu pieux. La liberté d’expression suppose d’en accepter les excès, sauf dans un contexte particulier d’état d’urgence. Celui-ci a-t-il été décrété à l’encontre des médecins lors de cette année de pandémie? Le 23 mars 2020, un décret gouvernemental a interdit de prescrire l’hydroxychloroquine en dehors de l’hôpital, mais il n’empêchait pas les médecins de l’hôpital public non seulement de la prescrire, mais aussi d’en faire l’éloge s’ils le jugeaient pertinent. Le 23 avril, le Conseil national de l’ordre des médecins durcit le ton: il menace de sanctions ceux parmi ses pairs qui prescrivent des médicaments en dehors des protocoles dûment autorisés. «Il serait inadmissible dans ce contexte de susciter de faux espoirs de guérison», justifie le Cnom. Un grand nombre de médecins, notamment chez les généralistes, ont été éberlués de cette injonction qui limite leur droit fondamental à prescrire librement «en tenant compte des connaissances scientifiques» du moment – or, l’hydroxychloroquine, vieux médicament, n’est pas un poison s’il est correctement prescrit. Mal prescrit, tout médicament se transforme en poison: c’est pour cela que le médecin existe.

L’AP-HP reproche à Christian Perronne d’avoir dit en juin dernier que «20.000 morts auraient été évités » si un traitement à base d’hydroxychloroquine avait été appliqué à tous les patients atteints du Covid-19. Cette affirmation péremptoire a choqué Emmanuel Hirsch, patron de l’AP-HP. Perronne se défend en rappelant que ce chiffre se déduit de la comparaison avec «les autres pays qui ont utilisé la chloroquine» contre le virus. Aussi désagréable que soit la comparaison, ne reste-t-elle pas une contribution à un débat épidémiologique qui doit rester ouvert?

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Sur tous les fronts de la polémique

Il est aussi reproché à l’infatigable contradicteur d’avoir participé au documentaire complotiste Hold-up, diffusé sur internet le 11 novembre dernier. Dans ce documentaire hautement suspect qui dénonce une oligarchie de «super-riches» supposément créateurs du SarsCoV-2, le Pr Perronne se cantonne à son domaine d’expertise, celui d’un débat médical sur l’hydroxychloroquine. Il dénonce vivement une série d’études qui concluent à l’inefficacité de l’hydroxychloroquine, et il mentionne l’un des coauteurs de cette étude, un chef de clinique assistant de l’hôpital Bichat, Nathan Peiffer-Smadja, et donc salarié de l’AP-HP. «Le Pr Perronne aurait certainement gagné à se désolidariser de ce documentaire dont la deuxième partie aboutit à des conclusions délirantes», admet l’un de ses proches, qui ajoute que «même Philippe Douste-Blazy s’est senti obligé de le faire». Dont acte. Mais cela justifie-t-il une mise à pied?

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Notons que Nathan Peiffer-Smadja, 31 ans, mène une guerre personnelle via Twitter contre Christian Perronne depuis le mois de juin dernier. Ce tout jeune médecin qui se veut «influenceur» et écume aussi les plateaux télé se dit victime de «menaces de mort» qui l’ont amené à déposer une plainte contre X le 16 septembre.«Christian Perronne n’a rien à voir avec ces menaces, il a simplement mentionné le nom du Dr Peiffer-Smadja dans une émission du 31 août sur RMC et il a mis en cause la qualité de ses analyses dans le documentaire sur Hold-up diffusé le 11 novembre, sans y attacher de commentaires personnels»,commente son avocat, Me Thomas Bénagès.

L’AP-HP ajoute à cela d’autres griefs. Ainsi l’infectiologue a-t-il déclaré que garder «longtemps» des patients Covid serait le «jackpot» pour les services de réanimation. «Quand on voit le mal qu’ils se donnent et l’argent qu’ils ont perdu en ne facturant plus les autres prestations, ce genre de propos est très choquant», dénonce le Pr Michaël Peyromaure, chef de service à l’hôpital Cochin, qui pourtant ne mâche pas ses mots contre le gouvernement. On l’accuse aussi de mener campagne contre les vaccins. Ce que nie Perronne: «J’ai été vice-président à l’OMS du conseil des vaccins pour toute la zone Europe, et j’ai toujours défendu la vaccination ; en décembre, j’ai émis un doute sur l’emballement à propos d’un vaccin dont on n’avait pas encore suffisamment testé la robustesse,nous dit-il. J’ai ajouté qu’avec un virus dont le taux de mortalité est faible – soit 0,5 % -, ce n’était pas la peine de vacciner tout le monde mais seulement les populations à risque.» On lui reproche enfin d’avoir signé une étude sur les effets protecteurs de l’artemisia, une plante médicinale, contre la Covid. «Je n’ai rien signé du tout. En revanche, j’ai cité une étude de l’Institut Max-Planck qui a montré son efficacité in vitro et j’ai déploré l’absence d’études cliniques supplémentaires», nous répond l’intéressé.

En juin dernier, Christian Perronne avait été interviewé par Le Figaro Magazin e lors de la sortie de son livre intitulé Y a-t-il une erreur qu’ils n’ont pas commise?, qui s’est vendu à 95.000 exemplaires, loin devant les presque 200 ouvrages déjà publiés sur l’épidémie de Covid-19 – une version poche a été publiée la semaine dernière. À l’époque, certains des médecins que visait Perronne s’étaient étonnés auprès de l’auteur de ces lignes qu’il puisse trouver le temps d’écrire un livre et qu’il contribue à envenimer le débat national sur la gestion de la pandémie. «Il critique publiquement, mais je n’ai jamais reçu un e-mail de sa part pour nous suggérer une solution ou une aide quelconque», glisse l’un des responsables de l’AP-HP. Précisons que ce livre coup de poing n’est pas une initiative du professeur. C’est l’éditeur, Albin Michel, qui l’avait approché et lui avait proposé de le coécrire. Auparavant, le même éditeur était en contact avec l’infectiologue François Bricaire, lui aussi très sévère sur la gestion de la crise (lire Le Figaro Magazine du 13 mars 2020). Mais ce dernier n’a pas donné suite, sans doute lassé par les attaques de certains de ses collègues.

Le pamphlet de Christian Perronne a confirmé sur bien des points le malaise de ceux qui ont jugé excessif le confinement français, dramatique la désorganisation des chaînes logistiques, absurde la centralisation des autorisations d’achat de masques ou de machines PCR, et dangereuse l’atteinte à la liberté de prescrire des médecins – et donc l’interdiction de prescrire l’hydroxychloroquine. Christian Perronne maintient que ce médicament est efficace, quand une majorité de ses collègues affirment qu’il est clos. «Je n’aime pas du tout les positions péremptoires du Pr Perronne, et je ne suis pas un spécialiste de ce médicament, mais à ce stade je n’ai toujours pas réussi à me faire une idée définitive sur ce qu’il faut penser de l’hydroxychloroquine»,admet Michaël Peyromaure, auteur lui aussi d’un livre récent chez le même éditeur, Hôpital, ce qu’on ne vous a jamais dit.

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Avant de devenir le Savonarole d’une médecine corrompue, ce provocateur incisif a longtemps été un sage apparatchik des politiques de santé publique, passé par toutes les instances françaises et internationales, à l’instar de son ex-élève, et ex-ami, Jérôme Salomon, devenu directeur général de la santé. En 2017, il avait déjà rué dans les brancards du consensus académique à propos de la maladie de Lyme (La Vérité sur la maladie de Lyme, éditions Odile Jacob). Selon lui, elle a été produite dans un laboratoire militaire américain pendant la guerre de Corée, grâce aux travaux d’un biologiste tchèque qui avait été au service des nazis. Une thèse qui fit la une du magazine l’Obs en 2016. Plus important est le scepticisme de ses pairs, en France et dans le monde. Y compris Didier Raoult, qui pourtant est toujours prêt à rompre des lances avec l’establishment médical.

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«Je me souviens de discussions très intéressantes avec Christian Perronne, et puis à un moment, je ne sais pas pourquoi, nous l’avons perdu», avance un des patrons de l’AP-HP, qui assure que la décision a été prise à l’unanimité des 80 médecins de la commission médicale de ce mastodonte francilien. Après avoir pris connaissance de sa mise à pied, une centaine de membres du personnel se sont retrouvés devant l’hôpital pour protester contre cette décision: «Nous ne voulons aucune récupération politique, aucune récupération complotiste, nous nous rassemblons pour défendre la liberté d’expression, la liberté de prescrire, le respect des règles de procédure disciplinaire», a expliqué ce jour-là Jorge Magalhaes, aide-soignant à l’hôpital Raymond-Poincaré. Donnons la conclusion à un membre du Conseil scientifique, peu suspect de complaisance à l’égard de Perronne, qui nous confie hors micro: «L’ordre des médecins a perdu la boule. Raoult et Perronne ont le droit de s’exprimer et, comme tout de monde, de dire des bêtises… mais ils pourraient parfois tenter de faire profil bas.»

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