MEMORABILIA

Histoire, littérature, éducation : les nouveaux progressistes en guerre contre le passé

Par  Victor-Isaac Anne Publié le 18/01/2021 VALEURS ACTUELLES

Ils sont le Bien, l’avant-garde d’une nouvelle ère de vertu idéologique. Ce sont les woke, des justiciers sociaux autoproclamés en croisade contre la mémoire des peuples. https://www.dailymotion.com/embed/video/x7yrx56?api=postMessage&apimode=json&autoplay=false&embed_index=1&id=f1839ec5a8a648a&mute=true&origin=https%3A%2F%2Fwww.valeursactuelles.com&pubtool=cpe&queue-autoplay-next=true&queue-enable=true&ui-highlight=false

« Le monde moderne a fait à l’humanité des conditions telles, si entièrement et si absolument nouvelles, que tout ce que nous avons appris des humanités précédentes ne peut aucunement nous servir […] Il n’y a pas de précédents ». Le temps n’a pas de prise sur cette sentence prononcée par Charles Péguy en 1914. Il n’est que d’observer notre ère, celle de la postmodernité, pour s’aviser de sa cruelle acuité. À une différence près : à l’époque, ce désintérêt pour l’œuvre du temps n’était pas la conséquence d’une idéologie, mais d’un avachissement généralisé des âmes selon Péguy. 

Les Narcisse de la vertu 

Un siècle plus tard, un certain progressisme, convaincu d’incarner le sens de l’histoire, a intellectualisé cette abolition du passé pour en faire un programme de société. Ce projet de table rase est incarné par la mouvance woke [dérivé du verbe to wake, “se réveiller”, NDLR]. Le terme s’est répandu aux Etats-Unis après la création du mouvement Black Lives Matter en 2013, avant d’être popularisé sur internet. Il désigne une vigilance accrue face aux injustices raciales et aux “oppressions systémiques”. De proche en proche, cette notion s’est étendue à l’ensemble des revendications de justice sociale. Aujourd’hui, être woke revient à être à l’avant-garde du progrès. 

Longtemps, on a sous-estimé le pouvoir de nuisance de cette mouvance. Or, depuis quelques années, cet agrégat de minorités quérulentes occupe une place de choix dans la vie publique. Animés par un fanatisme jamais apaisé, ces mouvements revendicatifs tentent de conformer la société à leurs névroses identitaires. Ces militants, nantis d’un large pouvoir de prescription, ont réussi le tour de force d’imposer un nouvel ordre moral. Celui-ci se présente comme un mouvement d’émancipation et d’ouverture aux paroles “minoritaires” dans des sociétés ontologiquement oppressives.

Ces groupes de revendications n’accordent d’intérêt au passé que s’il corrobore leur vision du présent

Cette mouvance entreprend donc de transformer “positivement” la société au regard d’une conception radicale du bien et du mal. Il s’agit pour ces différents groupes d’intérêts en faveur des LGBT, des minorités ethniques, des femmes, et de bien d’autres causes encore, de néantiser toute parole ou pensée susceptible de froisser la sensibilité d’autrui – toute personne “opprimée”, s’entend. En d’autres mots, les woke encouragent la censure idéologique au nom de valeurs morales supérieures. Ils recourent ainsi à la cancel culture, une mesure d’hygiénisme moral qui consiste à organiser le boycott de ceux qui s’aventurent hors du périmètre tracé par ces commissaires du progrès.

Le fantasme d’auto-engendrement

En Amérique du Nord, terre d’élection des woke, cette entreprise d’arasement de la pensée aboutit non seulement à l’humiliation et l’effacement des délinquants de la pensée, mais également à une redéfinition des limites du savoir et de la production intellectuelle. 

Comme de nombreux mouvements animés par une dynamique révolutionnaire, ces groupes de revendications n’accordent d’intérêt au passé que s’il corrobore leur vision du présent. À défaut, il ne constitue qu’un fardeau périmé. Ce fantasme d’auto-engendrement, pierre angulaire de la philosophie woke, conforte ses adeptes dans l’illusion d’une supériorité de leurs idées. Suivant cette logique, le passé devient un obstacle à l’avènement de cette nouvelle humanité. 

C’est la raison pour laquelle cette mouvance a fait des arts et de l’éducation ses deux champs de bataille prioritaires pour l’hégémonie culturelle. Dans son viseur, le Western canon, littéralement « canon occidental », c’est-à-dire l’ensemble des productions de haute culture (littérature, philosophie, musique, œuvres d’art, etc.) qui ont accédé au statut de classiques. Sous la pression de certaines minorités, la prestigieuse université de Yale (Connecticut) a ainsi supprimé son cours d’introduction à l’histoire de l’art, accusé de véhiculer un « canon occidental idéalisé »

Le chantage au racisme

Comme le souligne l’universitaire américain James A. Lindsay, très critique à l’égard de « l’utopie woke », cette tentation totalitaire n’est plus simplement l’apanage de minorités autoproclamées, mais l’expression d’une pensée couramment admise : « Ce phénomène est plus ancien qu’on ne le croit. Après le mouvement des droits civiques, les universités américaines ont entamé un virage ultra-progressiste. Depuis lors, le monde académique n’a cessé de soutenir ces revendications minoritaires. » 

Au reste, si l’ensemble de la communauté universitaire ne partage bienheureusement pas cette vision victimaire, la crainte d’être accusé de racisme demeure un puissant un dispositif inhibiteur : « De nombreux enseignants sont tombés dans le piège du chantage au racisme, du sexisme, ou que sais-je encore. Aussi, se gardent-ils de formuler le moindre désaccord », déplore James A. Lindsay. 

À la longue, ces petites capitulations en rase campagne ont pavé le chemin aux courants pédagogiques “anti-oppressifs” ; si bien que leurs représentants, désormais habités par un sentiment de toute-puissance, ont toute licence pour imposer leur grille de lecture. 

De fait, la culture paie aujourd’hui un lourd tribut à cette refonte de la pensée. Outre la démocratisation des sensitivity readers, ces lecteurs-censeurs chargés d’aseptiser la littérature, un nouveau mouvement pédagogique en vogue aux Etats-Unis propose de renoncer à l’apprentissage de certains classiques au profit d’une littérature “édifiante”. 

De la littérature, faisons table rase

Ce courant intitulé #Disrupt text a été créé en 2018 par quatre enseignants issus des minorités. Hostiles à la transmission du patrimoine culturel occidental, accusé de perpétuer des oppressions systémiques, ils militent pour un changement de paradigme : « Nous devons reconnaître les façons dont nous sommes tous complices de la perpétuation de l’oppression systémique et par conséquent responsables de son démantèlement », a ainsi expliqué l’une des co-fondatrices à la radio américaine KQED. 

Selon ce collectif, cela implique de jeter aux orties les vestiges de l’ancien monde, à savoir les ouvrages insuffisamment représentatifs de la diversité ethnoculturelle aux Etats-Unis. Un prisme exclusivement racial qui conduit Lorena Germán, autre cofondatrice de #Disrupt text, à réduire l’œuvre de Shakespeare à une production « enracinée et intériorisée qui exclut les autres voix », comme le rapporte le média en ligne australien Quillette. Et de conclure, tout en nuances, qu’il s’agit de « suprématie blanche et de colonisation »

Les woke donnent les contours du progrès à leur passion épuratrice

De même, en 2018, le mouvement a poussé les hauts cris après que le célèbre roman d’Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (1960), a été élu « roman préféré des Américains » lors d’un grand concours télévisuel. Le tort de cet ouvrage auréolé du prix Pulitzer en 1961 ? Faire la part belle à un « sauveur blanc », l’avocat Atticus Finch, qui assiste Tom Robinson, un Noir accusé à tort de viol. Pour ces militants, l’inclination du grand public pour de telles œuvres témoigne de la persistance d’un inconscient raciste, autrement appelé « fragilité blanche ». En d’autres mots, les Blancs, par nature, seraient préservés des situations relevant du « stress racial ». D’où leur difficulté à identifier le racisme systémique dans la société et à le combattre. 

Selon #Disrupt text, c’est ainsi que l’on doit interpréter la dilection naturelle de nombreux étudiants américains pour Gatsby le Magnifique, le roman de F. Scott Fitzgerald. Et que l’on ne s’avise pas de remettre en question ce postulat. 

Une police de la vie intellectuelle

Auteur à succès de fictions pour jeunes adultes, Jessica Cluess en sait désormais quelque chose. La séquence est la suivante. Fin novembre, sur Twitter, Lorena Germán, co-fondatrice de #Disrupt text, affirme que les livres écrits avant les années 50 ne sont plus conformes aux valeurs contemporaines. C’est pourquoi, dit-elle, « nous devons changer de sujet »https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1333449963401924609&lang=fr&origin=https%3A%2F%2Fwww.valeursactuelles.com%2Fclubvaleurs%2Fsociete%2Fhistoire-litterature-education-les-nouveaux-progressistes-en-guerre-contre-le-passe-126887&siteScreenName=Valeurs&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Interpellée, Jessica Cluess a répondu à ce message, tournant en dérision le sérieux pontifiant de cette sentence. Mais on ne s’en prend pas à une icône woke sans en subir les conséquences. Aussitôt, l’auteur de littérature jeunesse, pourtant très en pointe en matière de « justice sociale », est accusée de racisme et d’avoir causé un préjudice moral à Lorena Germán, une éducatrice dominicano-américaine. 

Devant l’ampleur des critiques, Jessica Cluess, contrite, a supprimé ses tweets et présenté ses excuses. Trop tard. Son agent littéraire, Brooks Sherman, rompt son contrat, condamnant avec la plus grande fermeté les « tweets racistes » de sa cliente.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1333906316247457794&lang=fr&origin=https%3A%2F%2Fwww.valeursactuelles.com%2Fclubvaleurs%2Fsociete%2Fhistoire-litterature-education-les-nouveaux-progressistes-en-guerre-contre-le-passe-126887&siteScreenName=Valeurs&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Certes, il y a quelque ironie à voir cette auteure rattrapée par un camp auquel elle a donné tant de gages, mais la célérité de cette condamnation à la mort sociale, sans autre forme de débats, révèle la dangerosité de cette dérive. En donnant à leur passion épuratrice les contours du progrès, les woke parviennent à leur objectif : l’instauration d’une police de la vie intellectuelle. 

Entrepreneuriat identitaire

Rédactrice d’un billet fleuve consacré à #Disrupt text dans le magazine en ligne Quillette, la canadienne Lona Manning, professeur d’anglais et auteur de romans historiques, explique que ce courant prospère sur le sentiment de culpabilité des sociétés occidentales : « Aux Etats-Unis, il existe un adage juridique selon lequel “on s’en prend à l’accusé qui a les poches les plus profondes”. Les sociétés occidentales, en particulier les Etats-Unis, ont les poches profondes de culpabilité. Pour beaucoup d’américains, le passé “coupable” – forcément coupable – est devenu une préoccupation dévorante. » Non pas tant pour l’attrait intellectuel des travaux de déconstruction, mais pour les bénéfices qui peuvent en être tirés. 

Pour Lona Manning, ces militants culturels, véritables entrepreneurs identitaires, ont compris que le business de la repentance offrait une formidable rente de situation : « Vous ne verrez pas ce phénomène se déployer dans des pays plus pauvres qui ont parfois des passés très douloureux. Au contraire, dans les pays riches comme les Etats-Unis, cette culpabilité est savamment entretenue. Car là où il y a de la richesse, il y a des bénéfices à réaliser et du pouvoir à conquérir. »

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