MEMORABILIA

Mathieu Laine : « L’infantilisation est de tous les partis » L’Etat-nounou prospère…

Scroll down to content

ENTRETIEN. Pour l’essayiste, qui publie « Infantilisation »(Presses de la Cité), l’État nounou est plus vigoureux que jamais, ayant même trouvé dans la pandémie un terreau fertile.

Un cinema ferme a Paris, en novembre 2020. Pour le gouvernement, l'adoption de jauges et de precautions adaptees aux lieux de culture ne semble pas pertinente.
Un cinéma fermé à Paris, en novembre 2020. Pour le gouvernement, l’adoption de jauges et de précautions adaptées aux lieux de culture ne semble pas pertinente. © Riccardo Milani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart LE POINT 24 janvier 2021

*************

«  Il ne faut pas manger avec papy et mamie. Même à Noël. […] On peut aller chez papy et mamie à Noël, mais on ne mange pas avec eux. On coupe la bûche de Noël en deux. Papy et mamie mangent dans la cuisine et nous, on mange dans la salle à manger. […] » Que n’a-t-on commenté, et à raison, cette injonction infantilisante, qui ne nous vint pas d’un humoriste, mais d’un représentant de l’État, le Pr Rémi Salomon, président de la commission médicale d’établissement de l’AP-HP, un mois avant Noël. C’en était assez, après des mois de maternage sanitaire, pour décider le professeur affilié à Sciences Po, entrepreneur et chroniqueur au PointMathieu Laine, à nous alerter de nouveau sur l’emprise d’un État devenu nounou dans Infantilisation (Presses de la Cité), un essai en forme de cri du cœur. Non pas, évidemment, que la situation épidémique ne méritât pas des mesures inédites, mais pour Laine, la facilité avec laquelle l’État a pu endosser le costume du précautionnisme sanitaire n’est que le révélateur d’une tendance profonde et néfaste à renverser au plus vite. Avec une énergie communicative, il nous enjoint denous échapper de la grande nurserie.

À LIRE AUSSISébastien Le Fol – Noël : « papy et mamie » font de la résistance !

Vous brossez le sombre tableau d’un État maternant jusqu’à l’absurde des citoyens qui en redemandent. Pouvez-vous nous en dire plus ?

La pandémie a été le révélateur d’un phénomène préoccupant : notre infantilisation croissante et notre addiction à l’État nounou. Dans mon livre, je tente de penser ce que nous avons vécu en partant de la manière dont on nous a traités, dont on nous a parlé, « aux papys et aux mamies » comme aux « jeunes » injustement pointés du doigt, et à nous tous, considérés en creux comme « incapables », « irresponsables » ou « non essentiels ». En donnant tout pouvoir à la technocratie sanitaire, on a modifié jusqu’à notre langue, par l’emploi de ces formules dont font usage certains soignants : « Il a bien pris son cachet ? », « Il s’est bien lavé les mains ? ». Aux « Deux minutes de la Haine » du Télécran orwellien ont succédé les « Vingt-quatre heures du Bien » au temps d’une pandémie qui aura davantage été gérée malgré nous qu’avec nous.

Concrètement, qu’est-ce qui vous a heurté ?

La liste est aussi longue qu’un jour sans fin : les attestations pour sortir de chez soi qu’aucune autre grande démocratie au monde n’a exigées ; le bâchage des produits « non essentiels » par des bataillons de fonctionnaires – triant entre les fours (non), les poêles (oui), les vêtements pour enfants de 2 ans (oui), 3 ans (non) –, après celui des livres parce qu’on fermait les librairies ; le refus de l’aide proposée par les étudiants en médecine, les pharmaciens ; la non-ouverture des universités et des lieux de culture plutôt que l’adoption de jauges et de précautions adaptées ; la nécessité d’adopter un décret pour autoriser la vente des sapins à Noël alors qu’on avait interdit le muguet du 1ermai et qu’on ne pouvait toujours pas acheter de guirlandes, etc. Avec la fermeture des remontées mécaniques dans les stations de sports d’hiver, les nouvelles officielles ont fini par concurrencer celles de Nicolas Canteloup et du Gorafi. « Gare à qui ne marchera pas droit », disait Ubu, qu’ils ont fini par réveiller.

Si votre analyse des absurdités administratives est très convaincante, ne pensez-vous pas qu’une épidémie est aussi un cas à part, parce qu’elle se propage de façon exponentielle et qu’elle exige des privations de liberté exceptionnelles ?

Je ne dis pas que face à un tel fléau, l’État ne devait rien faire. Même Hayek en appelle à l’État en cas d’épidémie.

Vous ne critiquez pas le président de la République, dont vous êtes proche. Pourquoi ?

La critique politicienne ne m’intéresse pas. D’ailleurs, si Xavier BertrandAnne Hidalgo ou Marine Le Pen avaient été à l’Élysée, cela se serait globalement passé de la même manière, voire aurait été pire. Pourquoi ? C’est cela qui m’importe. Parce que depuis trop longtemps, le vrai patron, c’est l’État nounou et sa bureaucratie asphyxiante. La pandémie lui a offert son heure de gloire : l’hygiénisme, la préférence pour le public au détriment du privé, le désir de contrôler, le centralisme décisionnaire et l’idéologie de la précaution ont, avec l’épée de Damoclès d’une responsabilité pénale tétanisant les dirigeants, aggravé ce rapport devenu malade entre l’État et le citoyen. Ces maux doivent être traités directement, pas à coups de dégagisme. Car l’infantilisation est de tous les partis. Après le « en même temps » et le « quoi qu’il en coûte », doit venir le temps de l’« État enchaîné » et du désenchaînement des citoyens.

Le principe de précaution, que vous attaquez, n’est-il pas la traduction d’un instinct humain sans lequel nous n’aurions jamais survécu en temps qu’espèce ?

Le cognitiviste Steven Pinker, l’économiste Deirdre McCloskey et l’essayiste Johan Norberg ont démontré que c’est l’idée, l’information, l’innovation et la coopération dans la liberté et la responsabilité qui ont sauvé et permis le progrès de l’espèce – ce qui n’empêche pas une mesure toute camusienne. Pas le précautionnisme sécuritaire et l’infantilisation sur fond d’épidémie de la peur, comme dans Le Hussard sur le toit, de Jean Giono. Si ces derniers avaient dominé, nous n’aurions même pas découvert le feu, de peur d’incendier nos huttes ! La constitutionnalisation de la précaution est un poison lent dont nous payons chaque jour les effets.

Mais, au fond, pourquoi défendre la liberté vis-à-vis de l’État ?

D’abord parce que le centralisme marié au morcellement des structures (la myriade des organismes de santé publique par exemple) est inopérant. L’État est à la fois gros et peu manœuvrant. On l’a vu pour les masques et les vaccins, notamment. Un dirigeant, fut-il très intelligent, ne peut appréhender la multitude des réalités qui nous gouvernent. N’y voyez pas par ailleurs un propos éthéré. La restauration de nos libertés est un sujet capital. Plus l’État en fait, moins il est efficace. Plus l’État est autoritaire, moins il a d’autorité. À la levée d’écrou, ces sujets ne devront plus être esquivés.

Vous critiquez l’État nounou depuis plusieurs années. N’est-il pas épuisant de voir la situation empirer ?

Comme un virus contre lequel on ne chercherait pas de vaccin, l’infantilisation se déploie en nous depuis des décennies, et peut-être même plus. J’en donne de nombreux exemples, et des plus étonnants, sans aucun rapport avec l’épidémie. Toutes les activités de nos vies sont touchées. Tocqueville y a consacré des pages sublimes en décrivant un souverain réduisant « chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ». La croissance de l’État nounou, toujours plus moraliste, égalitariste et accusateur, fait de nous des engourdis, des râleurs insatisfaits, des geignards dépendants qui, au moindre problème, se tournent vers l’État. Pour beaucoup, cette servitude est volontaire : non seulement on consent, mais on en redemande. Pour d’autres, la pandémie a eu l’effet d’une prise de conscience. Disons que je me sens moins seul.

À LIRE AUSSIPhébé – Pourquoi le soutien à l’État providence n’est pas gravé dans le marbre

Suivant Tocqueville, en effet, vous mettez en garde dans votre livre contre le despotisme étatique et administratif. Mais n’est-ce pas une crainte vaine ? Notre pays est suradministré, mais ce n’est pas une dictature.

Ceux qui disent que nous sommes en dictature feraient bien en effet de partir au Venezuela ou en Corée du Nord pour comprendre ce que ce mot implique. En revanche, la tyrannie du bonheur imposé, le désir d’ordre, l’emprise du « politiquement correct »et l’habitude de voir nos vies sous cloche tracent une route despotique. « Tout homme tend à aller jusqu’au bout de son pouvoir », prévenait Thucydide. Il faut être aveugle pour ne pas percevoir la tentation croissante pour l’option autoritaire.

Peut-on en sortir ? Demeurez-vous optimiste ?

J’ai découvert dans les publications académiques les plus récentes des pistes d’innovations exploitables pour créer un « corridor étroit » qui recentre l’État sur ses missions essentielles, tout en protégeant nos libertés. Je crois en l’Homme, en la bataille des idées et en la puissance de la liberté. Si nous sommes suffisamment nombreux à nous lever, alors oui, nous avons des raisons d’être optimistes.

LA RÉDACTION VOUS CONSEILLE

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :