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« Les clés du labyrinthe de la charte des imams »

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LETTRE EXCLUSIVE ABONNÉS – Religions, laïcité, spiritualité, par Jean-Marie Guénois.

Par Jean-Marie Guénois. 24/01/2021 LE FIGARO

Islam de France : les clés du labyrinthe politique et théologique de la charte des imams

Je vous présente mes vœux chaleureux pour une année « meilleure » ! Et vous remercie de votre fidélité et de votre patience. En ce début 2021, je vous propose de visiter un singulier mécanisme politique.Celui d’une loi qui s’appela « contre le séparatisme », islamique en l’occurrence. Ce projet de loi a été rebaptisé depuis en loi « confortant le respect des principes de la République ». Mais ce projet sépare beaucoup plus qu’il unit. Pourquoi ? Parce qu’il est avant tout politique dans un monde avant tout religieux.

Entrons dans ce labyrinthe car l’une des particularités de cette entreprise est son nombre élevé de faux-semblants. Non que l’objectif visé par la loi ne soit pas louable : mener une guerre ouverte au terrorisme islamique et à la culture « séparatiste » de certains musulmans en France qui rêvent de créer une «contre société».

Le labyrinthe du pays de Bray à Massy en Seine-Maritime France 3 régions-France info

Pour ceux qui douteraient de l’urgence et de l’enjeu de ce combat, je livre deux informations marquantes en ce mois de janvier 2021.

La première est le sondage de l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Charlie Hebdo, diffusé le 6 janvier 2020. Des professeurs y sont interrogés. Ne sont-ils en premières lignes de ce laboratoire, grandeur nature, de la société française de demain qu’est l’éducation nationale ?J’avais déjà évoqué le courage de Jean-Pierre Obin, inspecteur de l’éducation nationale et auteur de « Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école » (Hermman).

Mais le mal empire, les résultats sont de plus en plus inquiétants.

Voici quelques extraits de la note d’analyse de ce sondage de Iannis Roder, directeur de l’Observatoire de l’Éducation de la Fondation Jean-Jaurès :

1. 49 % des enseignants interrogés affirment s’être déjà autocensurés dans leur enseignement des questions religieuses afin de ne pas provoquer de possibles incidents dans leur classe, soit 13 points supplémentaires depuis 2018.

2. En ce qui concerne les incidents liés à la contestation du principe de laïcité, 40 % des professeurs avouent avoir connu des incidents en matière de questions de restauration scolaire, une augmentation de 5 points depuis 2018.

3. Plus de la majorité des enseignants disent avoir déjà observé de la part d’élèves au moins une fois une forme de contestation au nom de la religion dans sa classe, dans des matières aussi diverses que l’éducation physique et sportive (27 %), lors d’enseignements abordant la laïcité (26 %) ou encore lors de cours d’éducation à la sexualité ou dédiés à l’égalité filles-garçons ou stéréotypes de genre (25 %).

4. Ces contestations des enseignements scolaires augmentent de 7 points depuis 2018, passant le cap des 50 % de professeurs concernés (53 %).

5. 59 % des enseignants disent avoir déjà observé de la part d’élèves de leur établissement actuel au moins une fois une forme de séparatisme religieux. Cette dernière peut ainsi prendre la forme d’absences des jeunes filles à des cours de natation, avec ou sans certificat (45 %), de demandes à ce qu’aucune viande ne soit servie avec les légumes dans les assiettes d’élèves (35 %) ou encore de refus d’entrer dans des lieux à caractère religieux (type église) lors de sorties scolaires (28 %).

L’enseignant serait-il soumis à la peur d’enseigner ? Cyrille Lips / Uolir – stock.adobe.com

La seconde information est ce que l’on appelle un fait divers qui ne l’est pas en fait. À Strasbourg, un livreur à vélo d’une marque de distribution pourtant connue, a été condamné le 11 janvier à quatre mois de prison ferme parce qu’il aurait affirmé : « je ne livre pas les juifs ».

Cette personne n’était pas issue d’une culture antisémite historiquement bien repérée en France mais d’un nouvel antisémitisme en cours dans certains « quartiers » comme l’on dit et que le CRIF(Conseil Représentatif des Institutions Juives de France) dénonce régulièrement en combattant ce qu’il faut bien appeler une normalisation d’un discours antisémite dans «les quartiers».

Entrons maintenant dans le deuxième couloir de ce labyrinthe, le projet de loi, proprement dit. Ce projet de loi, a été largement commenté dans la presse et dans nos colonnes. Il est très accessible pour qui désire le lire. Il est en cours d’examen par la commission parlementaire présidée par François de Rugy.

Parmi beaucoup d’autres, les religions ont été auditionnées le lundi 4 janvier. En l’absence de Mohammed Moussaoui, président du Conseil Français du Culte Musulman qui a été entendu le 11 janvier. C’est le troisième couloir de ce labyrinthe.

Ces auditions démontrent surtout que le projet antiséparatiste pensé pour contrer les influences de l’islamisme dans la société a des effets collatéraux désagréables pour les autres religions.

C’est la Fédération Protestante de France qui a été la plus précise dans ses critiques. Elle a même donné publiquement « l’alerte » – notamment sur la liberté de culte. Voici un extrait d’une présentation de son » plaidoyer « que vous pouvez consulter ici.

« Une accumulation de contraintes interroge sur la façon dont sont considérées toutes les associations et plus largement les libertés dans notre pays : liberté d’expression, d’opinion et de culte. Nous regrettons l’esprit de soupçon et de contrôle qui inspire ce projet de loi et doutons de sa capacité à contribuer à bâtir une société de confiance. Nous nous interrogeons sur la visée de ce texte et considérons que ses chances d’améliorer la lutte contre les séparatismes sont faibles. Nous ne voyons pas dans ce projet d’amélioration du dispositif de la loi 1905, et les équilibres et l’esprit d’origine délibérément libéral semblent d’ores et déjà remis en cause. »

François Clavairoly, président de la Fédération Protestante de France Reforme

On peut également suivre l’intervention de François Clavairoly, président de la Fédération Protestante de France devant les députés.

Quand une institution aussi sérieuse que le protestantisme français et aussi républicaine tire cette sonnette d’alarme sur la liberté de culte, il y a lieu de s’interroger.

La volonté du gouvernement de tenir l’islamisme en respect semble en effet avoir inauguré une méthode très interventionniste de l’État dans les affaires religieuses.

L’Église catholique n’est pas en reste. Après avoir été auditionné par la commission de Rugy, le président de la Conférence des Évêques, Mgr Eric de Moulins-Beaufort a écrit le 8 janvier à ce parlementaire pour lui confirmer ses inquiétudes.

Le prélat résume ainsi sa pensée : «Pour le dire synthétiquement, la loi de 1905 est une loi de liberté. Elle risque, avec ce projet de loi, d’être transformée en une loi de contrôle, de police et de répression

Dans cette veine de l’interventionnisme de l’État dans le domaine religieux, la polémique récente sur la charte des imams est un cas d’école presque unique.

Il faut remonter à la création du Conseil Français du Culte Musulman en 2003 avec Nicolas Sarkozy alors ministre de l’intérieur, ou un siècle plus tôt, avec la loi de 1905, ou un siècle plus tôt encore, avec les régimes concordataires napoléoniens en 1801, pour voir l’État poser ses conditions à un culte en outrepassant les frontières de la fameuse « séparation » Eglise-Etat.

Voici un rapide résumé de la crise du Conseil National des Imams, quatrième couloir du labyrinthe : un projet d’instance nationale rassemblant les imams de France existe depuis longtemps mais il n’a jamais pu voir le jour en raison des fortes divisions entre les fédérations de l’islam de France.

Pour renforcer la loi sur le séparatisme, par un volet religieux, le président de la République a demandé l’automne dernier aux instances musulmanes d’activer la création du Conseil National des Imams. Le CFCM a alors ressorti de ses cartons un projet qu’il a affiné début décembre avec les neuf fédérations qui le composent.

Ce Conseil National des Imams devait aussi être accompagné d’une « charte des valeurs » définissant, sur le fond, les valeurs républicaines et musulmanes de l’islam de France.

Le 15 décembre toutes les fédérations étaient d’accord sur les deux projets, Conseil National des Imams et Charte des valeurs. Mais le 28 décembre, le recteur de la Mosquée de Paris a claqué la porte des négociations, estimant que la rédaction de la dernière version de la charte des valeurs avait cédé à la pression des «islamistes».

Chems-Eddine Hafiz, recteur de la mosquée de Paris Nouvelobs.com

La crise s’est enflammée et ce qui paraissait être une impasse le vendredi 15 janvier, s’est retourné le lundi 18 janvier par un accord spectaculaire, sur un nouveau texte de la charte, dont voici la version intégrale, c’est le cinquième couloir de ce labyrinthe !

Voici les éléments nouveaux de cette charte que j’ai comparée à la version principale, tels que publiés dans un article du Figaro du 19 janvier :

« Quelles sont les nouveautés ? En comparant les deux versions que le Figaro a pu se procurer il apparaît que c’est l’esprit du nouveau texte qui a changé : l’adhésion aux principes républicains n’est plus une sorte de concession des imams, plus ou moins convaincue. C’est devenu une condition sine qua non, imposée par l’État français pour l’exercice religieux en France. Les deux engagements, républicain et musulman, vont désormais de pair alors que l’engagement républicain était comme secondaire par rapport à l’engagement religieux dans la version controversée. La notion de « pacte » entre les musulmans et « La France » est d’ailleurs introduite, en vue de trois objectifs : « cohésion nationale », « ordre public », « lois de la République ».

Dans la même veine si la première version présentait le respect des « obligations citoyennes » des signataires musulmans comme une simple conséquence découlant des « convictions religieuses » et de la « foi », le texte adopté précise « qu’aucune conviction religieuse ne peut être invoquée pour se soustraire aux obligations des citoyens ». Et martèle : « ni nos convictions religieuses ni toute autre raison ne sauraient supplanter les principes qui fondent le droit et la Constitution de la République. ». De même la « mission » des imams qui était précédemment foncièrement religieuse, découle à présent de « l’engagement citoyen et de la foi » de l’imam. Exit le simple et subjectif « attachement » aux principes républicains du texte de départ.

Autres nouveautés : la définition claire du concept « d’apostasie », ‘ridda’, qui interdit « de criminaliser un renoncement à l’islam ». L’apparition d’une série de nouveaux mots qui ne sont pourtant pas usités dans la théologie musulmane : « liberté de conscience » avec référence explicite de l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme ; « égalité homme-femme » ; rejet de discrimination pour « orientation sexuelle » et « homophobie » ; combat contre « l’antisémitisme » et la « misogynie » ; dénonciation de « crimes contre l’humanité ».

Apparition, enfin de la notion « d’islam politique ». Dans le texte initial c’était l’islam qui était « instrumentalisé à des fins politiques », cette religion n’en étant jamais responsable. Ce chapitre sensible désigne cette fois de trois écoles « d’islam politique » : le « salafisme (wahhabisme) », le « Tabligh » répandu au Pakistan, le mouvement des « Frères musulmans ». Et il exige l’engagement des imams de ne pas « faire valoir en France un traitement différencié pour les musulmans ».

Comment un tel retournement s’est-il produit ? Mon confrère du service politique du Figaro Arthur Berdah raconte le forcing exercé, le 18 janvier, par le président de la République pour aboutir à ce but. C’est le sixième couloir du labyrinthe. Il raconte au fond, comment l’Élysée, a menacé de… rétorsions les fédérations qui ne signeraient pas cette charte. Et comment, les récalcitrants, se trouveraient « cornèrisés », ostracisés, montrés du doigt, à l’opinion publique comme étant les « islamistes » autodésignés puisqu’ils auraient refusé de se soumettre à une charte de l’imam effectivement très républicaine.

Accouchée officiellement dans une « concertation » entre le gouvernement et le CFCM – lors d’une réunion décisive et tendue de quatre heures avec le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, le samedi 16 janvier – ce sont plutôt officieusement les forceps du rapport de force qui ont été utilisés entre l’État français et l’islam de France pour obtenir ce résultat.

À la droite d’Emmanuel Macron, Mohammed Moussaoui, président du CFCM Jean-Christophe Marmara / Le Figaro

L’enjeu était double : la précipitation élyséenne était non seulement liée à la nécessité de ne pas échouer sur ce volet « religieux » de la loi sur le respect des principes républicains. Comment en effet rendre crédible une loi sur le séparatisme devant le parlement et la nation alors que les instances musulmanes seraient restées divisées sur leur attachement aux… valeurs républicaines précisément !

Second enjeu : mener de front cet apaisement « religieux » entre l’islam et la République alors qu’Emmanuel Macron entreprenait, cette semaine une vaste opération de mémoire française sur l’un des passés toujours très toxique : les relations avec l’Algérie et la guerre d’Algérie.

Mais si la politique est pressée, la religion ne l’est pas. Demeure donc un septième et dernier couloir du labyrinthe. C’est le principal comme dans tout labyrinthe car c’est la voie décisive: Conduira-t-il à une impasse ou à la sortie attendue et apaisée ?

Ainsi, coup de théâtre, cette semaine, les deux composantes turques du CFCM et la composante radicale «Foi et Pratique» inspirée par la tradition indopakistanaise du Tabligh, ont finalement décidé de ne pas signer ce texte en l’état…

Car cet accord sur un islam républicain, appelons les choses par leur nom, n’est pas une évidence pour beaucoup de musulmans et pas seulement pour des « salafistes ». Les trois mois de débats internes à l’islam qui viennent de s’écouler à ce sujet et qui ont suscité beaucoup de passions donne un recul et une connaissance assez précise de la situation :

– Il y a ceux, nombreux, sincères, très insérés dans la société, pour qui l’option à venir, pour difficile qu’elle soit car les concepts qu’il défend ne sont pas ceux de l’islam, va dans le sens de l’histoire et de l’intégration.

– Il y a ceux, peu nombreux mais jeunes et actifs sur le plan religieux, qui ont déjà largué les amarres avec le socle républicain. L’idée d’un « pacte » avec la République défendue dans la Charte est une étrangeté.

– Il y a ceux, nombreux, insérés, dans la force de l’âge, qui remettent en cause la représentativité du CFCM qu’ils accusent d’être pris en otage par la République et de ne représenter que la moitié des mosquées. Ceux-là ont d’ailleurs émis un projet de charte alternatif des imams où l’idée d’une supériorité des valeurs de la République sur l’islam est boutée, inversée, sans que la République d’ailleurs ne soit plus nommée mais seulement désignée par la « Constitution », plus proche de la théologie islamique. Elle est notamment représentée par « le Collectif des Mosquées et Imams de France ». Ce ne sont pas des amateurs.

– Il y a ceux, au sein du CFCM, qui récuse la présidence, pourtant régulièrement élu, de Mohammed Moussaoui, parce qu’il est d’origine marocaine, plus proche, dans ce pays, de la couronne que du premier ministre issu du parti PJD.

– Il y a ceux au sein, du CFCM mais aussi dans les milieux musulmans, dits « Algériens » qui récuse la nomination au poste de recteur de la Mosquée de Paris, de Maître Chems-Eddine Afiz, par ailleurs vice-président du CFCM.

– Il y a ceux qui récusent, au-delà même du texte de la Charte des imams, l’interventionnisme de l’État français en la matière. À ce titre la chronique de l’imam Nourreddine Aoussat, sur le site « Musulmans en France » est très significative, à ne pas confondre avec le mouvement « Musulmans de France », l’ex-UOIF, qui n’a rien à voir avec ce site d’information.

– Il y a ceux qui pensent que l’islamisme terroriste, ce qui n’est pas faux, n’avance pas à visage découvert dans les mosquées et les associations mais en dehors de ces canaux, via des imams étrangers accessibles sur internet et des réseaux secrets.

– Il y a ceux, enfin, qui se sentent désabusés et humiliés. Et ce ne sont pas les moindres. Kamel Kabtane, recteur de la mosquée de Lyon, compare la situation des musulmans en France aux «bourgeois de Calais» en expliquant : «L’histoire retiendra que la modification de la loi 1905 s’est faite en prenant pour prétexte qu’une infime partie de la communauté musulmane ne se comportait pas bien et qu’il fallait faire supporter la charge sur tous les musulmans de France». Une source silencieuse de ressentiment qui pourrait, un jour, ressortir.

Mohammed Moussaoui, président du Conseil Français du Culte Musulman 20 minutes

L’islam de France évolue donc davantage dans un monde de défiance généralisée que dans une atmosphère de confiance. Le CFCM comme l’a très bien expliqué Mohammed Moussaoui son président, le 11 janvier devant des députés de la commission, ébahis, n’est qu’une coquille administrative qui tente de représenter neuf fédérations puissantes qui ont leur vie propre et où tout se joue. Doté d’un budget ridicule de 30 000 euros pour payer le loyer de modestes bureaux et un mi-temps de secrétariat, cette instance nationale de l’islam de France ressemble souvent à un tigre de papier malgré les efforts des présidents successifs pour lui donner de l’épaisseur.

Ainsi la signature obtenue de cinq des huit fédérations qui compose le CFCM (hormis la fédération de l’île de la Réunion qui garde sa législation actuelle) pour cette charte de l’imam ne marque donc pas la fin de la partie. L’accord obtenu est tellement fragile même s’il est politiquement stratégique en termes d’affichage pour Emmanuel Macron et son grand dessein d’adapter la loi de 1905 à la question musulmane.

La crise serait-elle perpétuelle dans l’islam de France ? J’ai aussi tenté de résumer tout cela dans cette analyse parue le 22 janvier dans le Figaro.

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