MEMORABILIA

Andrew Sullivan : « En soutenant le mouvement woke, Joe Biden jette de l’huile sur le feu »

Scroll down to content

Pour l’éditorialiste, en endossant les théories de la gauche radicale, le président américain ne va pas apaiser les tensions dans une nation profondément divisée.

Par Andrew Sullivan (traduction Peggy Sastre)publié le 28/01/2021 L’EXPRESS

Article réservé aux abonnésLe nouveau président des Etats-Unis, Joe Biden, a prêté serment le 20 janvier 2021 à Washington.

Le nouveau président des Etats-Unis, Joe Biden, a prêté serment le 20 janvier 2021 à Washington.

afp.com/Patrick SemanskyPar Andrew Sullivan (traduction Peggy Sastre)publié le 28/01/2021 à 10:00

Ancien éditorialiste du magazine New York, Andrew Sullivan est l’un des journalistes politiques les plus influents aux Etats-Unis. Il a rejoint depuis quelques mois la plateforme Substack, où il a réactivé son blog à succès, The Dish. Catholique, gay, opposé aux fondamentalistes et pro-marijuana, conservateur anti-Trump… Andrew Sullivan est inclassable. Dans cet article que nous traduisons, il plaide pour que Joe Biden mène une politique plus centriste, et non pas influencée par la gauche radicale. 

Selon Chris Wallace de Fox News, le discours d’investiture de Joe Biden a été le meilleur qu’il ait jamais entendu. John Heilemann, son collègue de MSNBC, l’a presque trouvé aussi bon que le second discours inaugural de Lincoln. Evidemment, on en était loin. Mais, vu qu’ils célébraient une Maison-Blanche libérée d’un sociopathe fielleux et délirant comme le monde en a rarement porté – sans oublier ses terrifiantes phalanges -, on leur excusera l’hyperbole. D’autant plus que le discours de Joe Biden, le plus important jamais prononcé dans sa vie, était indéniablement pas mal. Il a fait ce qu’il fallait. Ce n’était pas une « étrange daube », pour reprendre le qualificatif qu’aurait employé George W. Bush à propos de celui de Trump. Mais il n’y avait rien non plus de très frais ou d’édifiant dans ce discours, et on était à mille lieues du génie rhétorique d’Obama ou de Reagan. On peut parier qu’aucun passage ne fera date. 

Reste qu’il était à la hauteur de l’événement – c’était un discours conventionnel, anodin et même banal. Et bon sang que la banalité nous avait manqué ! Audacieux comme personne, Biden a demandé aux Américains de combattre « la colère, le ressentiment, la haine, l’extrémisme, le désordre, la violence, la maladie, le chômage et le désespoir », et de réaffirmer « l’Histoire, la foi et la raison » comme autant de facteurs d’unité. Mais oui. A fond. Face à tant de fadeur, qui pourrait objecter quoi que ce soit ? Une nation unie dans la bouillasse vaut mieux qu’une autre fracturée en deux camps tribaux se livrant une « guerre incivile » à propos de tout et de n’importe quoi.  LIRE AUSSI >> Vaccins, masques, OMS… La stratégie anti-Covid de Joe Biden

Si Biden s’en tient à ce genre de terrain d’entente, il en sortira gagnant. A bien des égards, il a même de la chance de succéder à Trump. Toute investiture normale aurait un goût de transcendance après le saccage du Capitole. La pandémie de Covid-19 est en train de s’aggraver et l’économie continue de s’effondrer – et il est très facile de faire porter le chapeau à Trump. Mais, si on regarde un peu vers l’avenir, à l’heure où la campagne de vaccination trouve enfin sa vitesse de croisière, le rebond économique de l’été et de l’automne prochains a tout pour être le rêve de n’importe quel président. De même, lorsqu’on a survécu à une année de peste, les effets psychologiques ont tendance à être extrêmement positifs, si jamais l’Histoire est d’un quelconque enseignement. Sans compter que, après les mélodrames provoqués par la perversité du dernier gugusse, les Américains sont sur les rotules. En politique, tout est une affaire de timing. Et celui de Biden est parfait. 

Déjà très à gauche d’Obama en matière d’immigration

Si son équipe accélère sensiblement le rythme de la vaccination, Biden sera récompensé comme il se doit – et il a d’ores et déjà revu ses ambitions à la baisse, histoire de maximiser ses bénéfices politiques. Idem s’il arrive à faire passer un plan de relance économique capable d’atténuer certaines des inégalités sociales et économiques extrêmes auxquelles est confrontée notre république chancelante, s’il sauve et fait repartir l’économie et permet de développer des sources d’énergie décarbonées. Il en va de missions claires et mesurables, auxquelles la plupart des non-idéologues peuvent apporter un soutien des plus sincères. Pareil pour une extension exhaustive de l’accès universel aux soins de santé, avec l’Obamacare devenant une véritable assurance publique, si jamais ils réussissent à faire passer tout cela au Sénat malgré sa franche division partisane. 

Il s’agit de politiques saines, sensées, de centre gauche et soutenues par une grande majorité d’Américains. Les expliquer devrait être simple. Si Biden remporte certaines de ces batailles cette année, il fera durablement pencher le pays vers la gauche. Qu’il s’y tienne, et la politique roulera toute seule. 

Sauf que, depuis son investiture, Biden a également manifesté d’autres ambitions beaucoup plus radicales. En matière d’immigration, Biden est déjà très à gauche d’Obama, avec une amnistie massive de millions de sans-papiers, un moratoire total sur les reconduites à la frontière, et la révocation immédiate de l’ordonnance d’urgence bidon qui avait permis à Trump de contourner le Congrès et de financer la construction de son mur. Ce qui est sans doute une bonne chose. Mais sans très sérieux et dissuasifs contrôles aux frontières, on envoie un signal à des dizaines de millions de personnes en Amérique centrale et en Amérique du Sud pour qu’elles rappliquent chez nous sans tarder. Très vite, Biden pourrait constater que l’unité en faveur de laquelle il prêche ne survivra pas à une politique d’ouverture des frontières si franche ou à une autre crise migratoire. Les politiques qui ont offert la présidence à Trump sont précisément celles qu’il est en train de renforcer. Dans toutes les grandes démocraties, l’immigration de masse a été un tremplin pour l’extrême droite. Loin d’apaiser la panique blanche face à l’évolution démographique, Biden ne fait que l’exacerber. 

L’équité plutôt que l’égalité

Dans son approche des droits civiques, Biden a également indiqué (et, par décret, déjà marqué) qu’il souhaitait rompre nettement avec le libéralisme. La grande majorité des Américains sont favorables à des lois protégeant les minorités des discriminations, afin que chaque citoyen puisse jouir de l’égalité des chances sans que l’expression de son propre talent soit ralentie par des préjugés. Mais le discours et les décrets de Biden ne sont pas du tout faits de ce bois. Ils remplacent explicitement l’idée d’égalité par ce que les adeptes antilibéraux de la théorie critique désignent comme l' »équité ». Ils bazardent l’égalité des chances pour lui préférer l’égalité des résultats. La plupart des gens n’y voient que du feu – « équité », « égalité », ça se ressemble -, mais ils sentiront bientôt la différence. 

Pour la théorie critique, comme l’explique [le mathématicien] James Lindsay, « l’égalité signifie que le citoyen A et le citoyen B sont traités de manière égale, tandis que l’équité implique l’ajustement des parts pour que les citoyens A et B soient rendus égaux ». Comment Biden définit-il l’équité ? Comme « le traitement cohérent et systématique, juste et impartial de tous les individus, y compris ceux qui appartiennent à des communautés défavorisées auxquelles un tel traitement a été refusé, comme les Noirs, les Hispaniques, les indigènes et Amérindiens, les Américains d’origine asiatique, les autochtones des îles du Pacifique et autres personnes de couleur ; les membres des minorités religieuses ; les lesbiennes, les gays, les bisexuels, les transsexuels et les homosexuels (LGBTQ+) ; les personnes handicapées ; les personnes vivant dans les zones rurales ; et les personnes affectées par une pauvreté ou des inégalités persistantes ». 

Dans une langue moins torturée, l’équité veut dire donner aux groupes susmentionnés un traitement de faveur spécifique de la part du gouvernement fédéral par rapport à d’autres – et ce afin de compenser l’injustice historique et l’oppression « systémique ». Sans équité, voudrait cette même logique, il ne peut y avoir de véritable égalité des chances. L’équité viendra donc en premier et, tant qu’elle ne sera pas atteinte, l’égalité sera reportée – peut-être pour toujours. 

Vouloir mettre à niveau des régions et des populations plus négligées ou discriminées par le passé que d’autres est une bonne chose. Mais il est possible d’y parvenir en se focalisant tout simplement sur la réduction de la pauvreté dans les communautés concernées. Par exemple, en investissant dans les écoles, en réformant la police, en décidant d’opérations de nettoyage de l’environnement, en développant l’économie, en améliorant l’attention que porte le gouvernement fédéral sur des personnes négligées ou encore en aidant les plus nécessiteux au sein de ces groupes spécifiques. Sauf qu’on serait là en porte-à-faux avec la théorie critique, pour qui la race et l’identité l’emportent sur la classe, et les Etats-Unis sont intrinsèquement et de haut en bas un pays « suprémaciste blanc ». Une thèse à laquelle Joe Biden vient d’offrir son fol assentiment. LIRE AUSSI >> Andrew Sullivan : « Il y a une grande part de racisme dans ce mouvement antiraciste » 

Son paradoxe, bien sûr, c’est qu’atteindre l’équité exige tout d’abord de priver d’égalité ceux qui ont eu la mauvaise idée de naître dans le mauvais groupe démographique. Ce que veut dire l’équité, c’est qu’il faut traiter les individus de manière inégale afin que les groupes soient égaux. 

Et comment savoir que l’équité a été atteinte ? C’est une très bonne question. A mes yeux, la seule définition fonctionnelle de l’équité veut que tous les groupes soient intégrés dans les politiques fédérales proportionnellement à ce qu’ils représentant dans la population, voire davantage – puisque l’équité peut aussi exiger une surreprésentation de ces groupes afin de rattraper le passé. Qu’importe qu’un individu blanc né, par exemple, au début du XXIe siècle, n’ait aucun lien personnel ou moral avec l’esclavage ou la ségrégation (au contraire). Il doit payer pour les péchés passés de sa race. 

Les Etats-Unis ne visent plus la liberté individuelle

Biden applique donc ici les vues d’Ibram X. Kendi, selon qui « le seul remède à une discrimination passée est une discrimination présente ». Et il les applique aux quatre coins du gouvernement fédéral et dans toute institution financée par celui-ci. Pour prouver son sérieux, il a même chargé [sa conseillère à la Sécurité nationale] Susan Rice de faire respecter l’équité dans une approche « pangouvernementale ». Les Etats-Unis visent non plus la liberté individuelle, mais le pouvoir de groupes démographiques et sa gestion permanente par le gouvernement. 

Aussi, le décret de Biden sur les « LGBTQ+ » prend-il directement sa source dans la théorie queer et la théorie critique du genre. Prenez la question des personnes trans. La plupart des honnêtes gens sont favorables aux lois qui les protègent des discriminations – législation qui, depuis l’arrêt Bostock v. Clayton de la Cour suprême, s’applique au pays dans son ensemble. Mais cela n’est pas suffisant pour Biden. Il estime que la loi devrait aller plus loin et insister sur le fait que les femmes trans sont absolument indiscernables des femmes biologiques – ce qui efface par la même occasion tout moyen de faire appliquer les lois défendant les femmes biologiques en tant que classe. Si votre sexe n’est que ce que vous en dites, sans aucune référence à la réalité biologique, alors il n’est plus du tout question de sexe. C’est du genre, point final. Une construction sociale de bout en bout. 

En temps normal, vous pouvez ignorer cette folie et vous réjouir d’une plus grande visibilité et protection des personnes trans. Mais il est des domaines dans lesquels la biologie compte. Certaines femmes traumatisées parce qu’elles ont été maltraitées par des hommes ne veulent pas se retrouver avec des hommes biologiques en prison ou dans des foyers, qu’importe que ceux-ci s’identifient comme des femmes. A mon sens, les demandes de ces femmes devraient être satisfaites. Il y a aussi des endroits – les vestiaires, les douches collectives – où la ségrégation sexuelle existe pour des raisons d’intimité. Je pense que permettre à des hommes et des garçons biologiques nus de fréquenter les mêmes douches que des femmes et des filles biologiques nues pose problème, surtout chez les adolescents. Mais, pour Biden, ce n’est pas négociable, et toute objection est de l’intolérance en embuscade. 

Dans le sport, la différence entre la physiologie des hommes et des femmes compte énormément. C’est ce qui justifie fondamentalement la séparation entre sports masculins et féminins. Bien sûr, il est médicalement possible d’atténuer ou d’augmenter les effets des hormones. Sauf que vous ne surmonterez jamais les effets permanents et innés des oestrogènes et de la testostérone survenus durant l’enfance et l’adolescence. Les corps masculins et féminins sont radicalement différents, car, sans cette différence, c’est toute notre espèce qui n’existerait pas. Raison pour laquelle remplacer le sexe par le genre menace tout simplement le sport féminin. 

Pour faire bonne mesure, dans son projet d’Equality Act, Biden s’engage en outre à supprimer toute protection de la liberté de conscience et de la liberté à l’orthodoxie religieuse dans les domaines « LGBTQ+ », ce qui abroge une bonne partie du Religious Freedom Restoration Act, loi qui était pourtant la sienne et qui rend également le sexe indissociable du genre. 

Je veux que Biden réussisse

Je ne sais pas si Joe Biden sait réellement ce qu’est la théorie critique. Mais il n’en a pas besoin. Car telle est la nouvelle idéologie qui succède au libéralisme au sein des élites, une idéologie désormais obligatoire si vous voulez garder votre boulot. Mais le soutien énergique que Joe Biden a apporté à ce projet illibéral et discriminatoire dès le premier jour de son mandat a son importance. Il a décidé d’encourager l’unité en lançant sans plus tarder des politiques qui exaspèrent comme pas deux les républicains, les conservateurs et les gens normaux. LIRE AUSSI >> Andrew Sullivan : « Comment une partie de l’Amérique est devenue woke »

Sans compter que ces politiques sont à l’évidence anticonstitutionnelles. La Constitution interdit au gouvernement fédéral d’exercer des discriminations actives relatives à la race, au sexe ou à l’identité d’un groupe. Il ne peut pas priver les femmes de leurs droits en tant que classe biologique distincte. Il ne peut pas abroger la liberté religieuse des individus. Le déferlement woke voulu par Biden au sein du gouvernement fédéral ne durera pas, c’est en tout cas impossible si notre Constitution a le moindre sens. Que commencent donc les recours judiciaires, alors que Biden s’aliène et excède ses partisans modérés tout en snobant des pratiques que la plupart des Américains estiment de bon sens. 

**************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :