MEMORABILIA

Réconciliation franco-algérienne : les asymétries de la mémoire

Par  François d’Orcival Publié le 29/01/2021 VALEURS ACTUELLES

Emmanuel Macron rêve d’un traité avec l’Algérie. Mais celle-ci n’a voulu jusqu’à présent que réécrire son histoire et la nôtre.

Ce ne sera pas une fête pour la France, mais un double anniversaire pour l’Algérie. Emmanuel Macron a ces deux dates en tête pour l’an prochain : le 18 mars 2022, les 60 ans des accords d’Évian, suivis, le 5 juillet, par les 60 ans de l’indépendance de l’Algérie. Ces dates ne signifient, hélas, ni la fin des combats ni l’oubli des massacres d’Oran, mais elles encadrent notre élection présidentielle, en avril et mai. Or, le président de la République aimerait parvenir à un traité de réconciliation entre Paris et Alger. Comment peut-il procéder ? Il a demandé à un historien, Benjamin Stora, de lui préparer un rapport sur le sujet : la réconciliation, et sous quelle forme ? Celui-ci lui a remis ses propositions le 20 janvier.

Né à Constantine en 1950, pied-noir, arrivé en métropole en juin 1962 avec ses parents, Stora s’est fait connaître dans le militantisme de gauche avant d’évoluer vers des positions plus sobres, à mesure qu’il se concentrait sur l’histoire des relations franco-algériennes. Dans le récit national français, observe-t-il, l’Algérie a été ensevelie par Mai 68, six ans à peine après la fin de la guerre ; il note que 4 000 livres et Mémoires ont été publiés sur le sujet de 1960 à 2010, mais cela ne représente que le quart du nombre d’ouvrages parus en même temps sur Napoléon ! Certes, depuis la visite de Valéry Giscard d’Estaing, en 1975, tous nos présidents, François Mitterrand en tête, sont passés par l’Algérie. Jacques Chirac s’y rend en visite d’État, en mars 2003 ; il y est accueilli en fanfare par des foules considérables ; Yacef Saadi, l’ancien chef FLN devenu cinéaste, le rejoint même sur une tribune. On évoque une nouvelle alliance. Un traité de réconciliation ? Cela n’ira pas plus loin.

Nicolas Sarkozy recommence en 2007 ; il s’arrête plusieurs fois à Alger durant les premiers mois de son élection. Il rencontre trois heures durant Abdelaziz Bouteflika, lui propose de fermer le rétroviseur et d’adhérer à son projet d’Union de la Méditerranée. « Soixante ans après , écrira-t-il, l’Algérie et la France avaient mieux à faire que se détester. Nos deux nations avaient à construire un destin commun qui signerait leur réconciliation… » Alger ne bougera pas. François Hollande reprend, sous ses couleurs socialistes. Il est à Alger en décembre 2012, veut aller plus loin, plus fort que ses prédécesseurs ; il dénonce le « système profondément injuste et brutal » de la colonisation ; décide, en mars 2016, d’instituer une journée de commémoration de toutes les victimes… Sans doute, Alger approuve, mais ne réagit pas.

Comment Emmanuel Macron peut-il vouloir concilier le “crime contre l’humanité” qu’il dénonce avec le refus de la “repentance” qu’il appelle ?

Alors Macron accomplit des gestes encore plus forts ; il assimile la colonisation à un crime contre l’humanité, met en cause, en septembre 2018, l’armée, donc l’État, dans la disparition de Maurice Audin, puis décide, en juillet dernier, de rendre à l’Algérie les restes de 24 combattants algériens des débuts de la colonisation, quelques jours après avoir appelé Benjamin Stora. Celui-ci relève, entre les deux pays, une approche radicalement asymétrique : chez nous, l’amnésie, le refoulement de tout ce qui fait référence à la présence française en Algérie ; de l’autre côté, au contraire, une hypertrophie de la colonisation “génocidaire” sur le dos de la France, en oubliant les coups d’État du régime. Lorsque Bouteflika reçut Sarkozy, de quoi lui parla-t-il d’abord ? De sa “guerre de libération”. Et que voulait évoquer le président français ? Pas le passé, mais l’avenir ! Entre les deux pays, même la mémoire est borgne. Quand François Mitterrand avait amnistié les généraux et officiers qui s’étaient soulevés en Algérie, il entendait mettre fin aux séquelles de la guerre. C’était il y a quarante ans. Faut-il remplacer la vraie guerre par la guerre des mémoires ? Comment Emmanuel Macron peut-il vouloir concilier le “crime contre l’humanité” qu’il dénonce avec le refus de la “repentance” qu’il appelle ? On voit mal ce qu’il peut construire sur cette contradiction.

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