MEMORABILIA

La France en crise : allô, M. de Tocqueville ?

Par  Franck Ferrand. Publié le 31/01/2021 VALEURS ACTUELLES

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Ou comment un texte écrit en 1840 – il y a donc plus de cent quatre-vingts ans -nous dit tout de nos dérives politiques et sociales.

Lire et relire Alexis de Tocqueville procure bien des consolations. De la démocratie en Amérique recèle ainsi – tome II, chapitre IV – un fameux passage sur cette tyrannie douce à quoi, selon l’auteur, devait fatalement conduire la démocratie égalitaire. J’en extrais ci-dessous quelques phrases qui, à la lumière de ce que nous traversons, paraîtront relever de la pure et simple prescience.

À ceux qui s’étonneraient, par exemple, de la docilité avec laquelle, au nom d’un sanitarisme d’État, notre peuple se laisse imposer des restrictions pour le moins discutables, Tocqueville offre matière à réfléchir : « La sujétion dans les petites affaires ne désespère point [les gens] ; mais elle les contrarie sans cesse et elle les porte à renoncer à l’usage de leur volonté. Elle éteint leur esprit et énerve leur âme. » De sorte qu’à la fin, ils « perdent peu à peu la faculté de penser, de sentir et d’agir par eux-mêmes » .

Autant dire qu’ils s’étiolent en tant que personnes, mais aussi comme collectivité ! Tocqueville l’affirme : il est dans la nature d’un régime précautionneux de susciter l’isolement des citoyens. « Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine. » Au fond, un administré de cet ordre « n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie ».

Au sein d’une telle société, l’émergence d’un tyran serait, nous dit-il, moins à craindre que celle d’un tuteur au pouvoir « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » . Ce pouvoir tutélaire, nous l’expérimentons chaque jour, hélas ; il « étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule » . Plus de tête hors du rang, plus de caractère fort, plus de projet divergent… Ce drôle de pouvoir « ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ». À lire Tocqueville, on pourrait croire qu’il a connu le triumvirat Castex-Véran-Salomon : « Il ne détruit point , écrit-il en effet, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète. »

Revient ma question première : pourquoi le peuple ne finit-il pas par ruer dans les brancards, ne serait-ce qu’en lançant des actions concertées de désobéissance civile ? C’est que, nous dit le penseur, la tyrannie revêt ici les atours de la démocratie et que « chaque citoyen, alors qu’on le gêne et qu’on le réduit à l’impuissance, peut encore se figurer qu’en obéissant il ne se soumet qu’à lui-même, et que c’est à l’une de ses volontés qu’il sacrifie toutes les autres ».

Reste à savoir, dans cette alternative, quelle option la France finira par choisir…

En somme, ces dures pratiques se parent d’un habit de douceur. Or, c’est justement, nous dit Tocqueville, où se cache peut-être le défaut de la cuirasse. « Une constitution qui serait républicaine par la tête, et ultra-monarchique dans toutes les autres parties, m’a toujours semblé un monstre éphémère, prophétise notre extralucide. Les vices des gouvernants et l’imbécillité des gouvernés ne tarderaient pas à en amener la ruine ; et le peuple, fatigué de ses représentants et de lui-même, créerait des institutions plus libres, ou retournerait bientôt s’étendre aux pieds d’un seul maître. » Reste à savoir, dans cette alternative, quelle option la France finira par choisir…

Il se pourrait d’ailleurs qu’au point où nous sommes arrivés, aucune des deux ne soit bienvenue. Car, ainsi que l’a noté, désabusé, notre homme de 1840, « l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage, puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs ».

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