MEMORABILIA

« Comment la fusion des régions a fait renaître le sentiment séparatiste en France »…

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La cathédrale de Strasbourg. La volonté technocratique de faire disparaître l’Histoire derrière des régions hors-sol se heurte à l’attachement des Français à leur passé local. Photo © JEAN ISENMANN / ONLY FRANCE / Only France via AFP

Par  Jean-Marc Albert. Publié le 02/02/2021 VALEURS ACTUELLES

Il aura suffi à Jean Castex d’aborder le sujet inflammable de la fusion des régions pour que l’insatisfaction territoriale tourne presque au discours séparatiste. Rien n’est plus sensible que le rapport des Français à leur espace depuis que la Révolution en a bouleversé les conditions, analyse notre chroniqueur et historien Jean-Marc Albert.

Au détour d’une phrase, pas si anodine, Castex a confirmé notre intuition que la fusion des régions fût un échec. On ne pourra s’empêcher de voir, derrière cette curieuse contrition par l’auteur même du découpage de 2015, un exercice de circonstances pour imputer les errances vaccinales à la taille démesurée de « ces immenses régions ». On est en revanche saisi d’entendre le Premier ministre déplorer le manque de « légitimité historique » de certaines d’entre elles et redonner souffle aux « identités locales ». Après deux siècles de découpage motivé par la seule efficacité économique, voilà que le facteur culturel semble conforter les permanences de la personnalité régionale. En un temps où la proximité est devenue référentielle pour toute action politique, Castex ne pouvait qu’exciter les effusions de la « ceinture réticente de l’hexagone » : les Bretons veulent un « 4+1 » avec Nantes, la Corse dénonce le « mépris colonial » de Paris, l’Alsace veut s’affranchir du Grand Est, le provençal de la langue d’Oc. Dans un pays qui concentre la moitié des structures administratives de l’Europe, la question des frontières intérieures interroge la formation même de la France. Depuis 1789, chaque découpage est vécu comme un remembrement national excitant les passions tant à droite qu’à gauche, entretenant l’artificielle rivalité entre Jacobins et Girondins, opposant héritage et rationalisation, centralisateurs contre décentralisateurs.

La création de la France, assemblage patient au cours des siècles

Le patient assemblage du royaume de « France », associant domaine franc et mosaïque plus lâche de terres, prend la forme au Moyen Âge d’une addition de « patries » aux mœurs et aux parlers morcelés ne reconnaissant comme trait commun que leur appartenance à la Chrétienté. Loin d’être « anarchique », la féodalité articule le pouvoir sur la force et offre les prémices d’un encadrement dont les circonscriptions ecclésiastiques sont les plus pérennes et auxquelles s’ajoutent bientôt les pagi, laïques, encadrant les campagnes. Au cœur de cet emboîtement de « pays », le prince s’efforce d’unifier l’espace « français » en jouant sur les successions et les apanages, sur les rivalités lignagères, par les armes s’il le faut, dénigrant au besoin la féodalité pour mieux affirmer sa puissance. À partir du XIIIe siècle, la dilatation soudaine de l’espace royal permet à l’État d’étendre son emprise, plus ou moins directe, sur un enchevêtrement complexe de terres, de communautés, de fidélités qui dessinent une « nation » à laquelle une île a donné le nom de France. Cette unification n’empêche cependant pas l’affirmation des identités régionales.

Elles tiennent beaucoup de la constitution empirique de la France. Entre le XVe et le XVIIIe siècle, l’intégration des provinces est facilitée par des agrégations, parfois forcée, parfois heureuse, lentement digérées et souvent ménagées d’exemptions coutumières. On est loin des conquêtes brutales du jacobinisme révolutionnaire ou impérial. Dans un pays sous-administré, le roi, faute de pouvoir réitérer des démonstrations permanentes de force est obligé de composer avec les élites provinciales. Par réalisme, et non par goût du folklore, les rois dits absolus confirment les franchises des terres annexées. On pourra déplorer la faiblesse d’une monarchie contractuelle, obligée de dissimuler ses concessions sous l’apparence de magnanimité, il n’empêche qu’en désagrégeant les particularismes, qui ne sont pas nos communautarismes, elle réussit une subtile et prudente œuvre d’assimilation. La réduction des provinces passe par la souplesse de l’administration, la préservation d’une autonomie fiscale dans les pays d’État – comme en Languedoc – et la dévitalisation des anciennes institutions. Consciente de ses carences administratives, la royauté fait ainsi germer un sentiment d’appartenance à travers la loyauté qui lui est due par toutes les communautés unies sous son sceptre. L’apparent fouillis administratif que veulent corriger Fénelon ou Condorcet est, en réalité, un écheveau de droits et de frontières, certes désuets au regard du rationalisme des Lumières mais parfaitement saisi par les sujets dans une culture du compromis où chacun trouve son compte. On ne saurait négliger le rôle modernisateur de la monarchie. Des baillis et lieutenants de Philippe Auguste aux intendants empiriquement déployés face à des gouverneurs négligents, la « centralisation » idolâtrée par la Révolution, mais qui en fait la précède, fait déjà de la France le pays le plus centralisé de la Chrétienté en 1789.

Tout autre est, au XVIIIe siècle, le projet de soumettre le territoire à la Raison. L’esprit « provincial » est sujet de moqueries dans les cercles éclairés parisiens. Emporté contre toute forme de féodalité, le rationalisme en quête de géométrie pourfend les entrelacs administratifs dont il a perdu la signification. La géographie doit se soumettre aux lois mathématiques. En 1780, Hesseln érige la « lieue carrée », en étalon absolu pour offrir un plan en damier surréaliste mais précurseur des utopies régénératrices de la Révolution. L’uniformisation qu’elle impose dans l’espace doit effacer les privilèges dont les provinces seraient investies. Il n’a fallu que six mois pour aboutir, en 1790, à la création des départements, dont l’étymologie technicienne dit la volonté d’arasement du passé monarchique et l’importance accordée à la fonctionnalité du quadrillage. Les députés Sieyès et Thouret imaginent une recomposition hors-sol du territoire négligeant le poids de l’histoire, notamment dans la désignation des nouvelles entités. Ils ont modifié les limites des généralités de leurs mandants qui ne leur avaient rien demandé de tel. Leur modèle égalitaire doit s’inscrire dans un espace immédiatement perceptible. Il ne s’agit pas tant de briser un repère spatial que de faire sourdre un lieu nouveau. En imposant la figure du préfet, l’Empire fait plus que jamais du département un outil de contrôle et de centralisation, dont le mot émerge en 1794.

Les départements, recomposition du territoire qui oublie le poids de l’histoire

Le XIXe siècle invente le verbe « décentraliser » et le mythe d’une opposition conceptuelle girondine/jacobine oubliant que la Gironde est aussi jacobine, en 1793, que la Montagne. Autrefois sans passé, désormais sans avenir, le département est attaqué autant par la gauche qui voudrait l’élargir aux régions pour des raisons d’efficacité économique que par la droite qui veut en revenir aux provinces « charnelles ». Le réveil des identités locales, soutenu en Bretagne, en pays d’oc et dans la Provence de Mistral, trouve un écho théorique dans le projet régionaliste de l’École de Nancy porté par des monarchistes et des républicains mais vite déçu par la déconcentration menée par le Second Empire. Le Tour de la France par deux enfantsde Bruno et Vidal de la Blache ont beau chanter la France des « petites patries », l’argument utilitariste oriente désormais tous les projets, de Gambetta et Goblet à Hennessy et Ribot reprenant la veine des 13 régions de Le Play.

Après 1918, l’orientation économique est primordiale dans l’essai proposé par le ministre du commerce Clémentel d’établir 16 régions économiques à partir des chambres de commerce. Même le projet régional de Vichy ne s’exonère pas de considérations technocratiques. Il inspirera les politiques planificatrices d’« aménagement du territoire » des années 60. Pour éviter de reprendre ce qu’auraient pu être les anciennes limites provinciales, Edgar Faure créé, en 1956, 21 régions sur des critères économiques nourrissant ainsi une gronde qui ne concerne pas seulement les Bretons dépossédés de leur capitale nantaise, ni les Mosellans détachés de l’Alsace concordataire. Les mouvements régionalistes avancent des revendications autonomistes et se radicalisent dans le sillage de Mai 68 — FLNC, ETA — « au nom du de respect de droit des minorités ». L’élan décentralisateur est quand à lui freiné par l’échec du référendum gaulliste de 1969 et ne retrouve de la vigueur qu’avec les lois Defferre de 1982.

La fusion des régions de 2015 n’affichait aucune autre ambition que la promesse, non tenue, d’économie financière et de dynamisme économique dont la corrélation avec la taille des circonscriptions reste encore à démontrer. La réforme de Hollande s’apparentait plutôt à une recentralisation des politiques publiques à l’échelle régionale. À la faveur des Gilets jaunes, la question culturelle se manifeste avec acrimonie contre les grands ensembles sans identité. Le phénomène connaît des répliques de fortes magnitudes en Écosse ou en Catalogne. Appels et manifestes se multiplient pour une nouvelle décentralisation qui ne soit pas un énième aménagement de « territoires » où les appartenances locales seraient de nouveau sacrifiées aux impératifs techniques. Tout à leur paradoxale perception de l’espace, le Français hurle contre le millefeuille administratif mais se révolte contre l’interdiction de poser le blason de la région ou le numéro du département sur sa plaque d’immatriculation. Il se plaint toujours d’être éloigné de l’endroit où il veut aller mais ne cesse jamais de se demander d’où il vient.

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