MEMORABILIA

«Comment la politique industrielle de l’Allemagne la précipite dans les bras de la Chine»

FIGAROVOX/TRIBUNE – L’Allemagne a désormais comme partenaire économique privilégié la Chine au détriment de la France, estime l’économiste Bruno Alomar, selon qui cette stratégie a pour objectif de renforcer l’hégémonie industrielle allemande en Europe. Par Bruno Alomar , LE FIGARO, 3 février 2021

Bruno Alomar, économiste, auteur de La réforme ou l’insignifiance: 10 ans pour sauver l’Union européenne (Éd. Ecole de Guerre 2018).


De prime abord, le rapport de l’Allemagne au monde est difficile à discerner. A tel point qu’au-delà de certains totems partiellement ébréchés et pour partie contradictoires, au premier rang desquels l’atlantisme et l’européisme, elle semble parfois ne pas savoir ce qu’elle veut. C’est le cas au plan économique.

D’un côté elle affiche fièrement des finances publiques en bon état (relatif) et se veut la gardienne de l’orthodoxie monétaire. De l’autre, elle ne s’est pas opposée aux infractions répétées aux règles monétaires de la zone euro, pousse l’européisme jusqu’à accepter une fédéralisation budgétaire partielle, met en œuvre le plus important plan national de relance face à la crise etc.

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C’est également le cas au plan géopolitique. D’un côté elle a des mots durs à l’égard des États-Unis. De l’autre, elle ne déguise plus son rejet de principe des idées françaises de souveraineté européenne dans le domaine de la défense pour continuer à s’abriter commodément sous le parapluie otanien, entendez américain. On pourrait poursuivre.

L’Allemagne, que l’on croit sans boussole dans le vaste monde, en a bien une, jusqu’à l’obsession : son industrie !

Si la pensée allemande paraît brumeuse comme certaines forêts wagnériennes, il ne faut pas s’y méprendre: la réalité finit par s’y faire jour. Et cette révélation peut, à l’instar de la bataille de Teutobourg, clé dans l’histoire de l’Europe, être brutale. L’Allemagne, que l’on croit sans boussole dans le vaste monde, en a bien une, jusqu’à l’obsession: son industrie!

Cette obsession industrielle s’exprime dans le domaine géopolitique. Après avoir beaucoup tergiversé, l’Allemagne ne déguise plus ses priorités pour l’Union européenne, et a conclu en apothéose sa présidence du Conseil par la signature d’un accord d’investissement avec la Chine.

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Après une année 2020 où le moins que l’on puisse dire c’est que la Chine ne s’est pas illustrée sur les plan des «valeurs» de transparence et de respect des droits de l’Homme soi-disant si chères à Berlin, l’essentiel n’était pas là: l’essentiel, c’est qu’alors que la France a été sans interruption le premier partenaire commercial de l’Allemagne entre 1975 et 2015, c’est désormais la Chine qui a repris ce rôle.

Il est assez remarquable d’ailleurs de constater que beaucoup d’observateurs français qui ont usuellement pour Berlin les yeux de Chimène, ont assez mal vécu la conclusion de cet accord. Comme si leurs yeux commençaient à se dessiller sur la réalité de l’approche allemande de l’Europe: une politique sans passions, au prisme de ses seuls intérêts, comprenez son industrie.

L’obsession industrielle et le cavalier seul de l’Allemagne se déclinent dans différents domaines industriels. Celui de la défense est parlant.

L’obsession industrielle et le cavalier seul de l’Allemagne se déclinent dans différents domaines industriels. Celui de la défense est parlant. Car s’il ne saurait être question pour l’Allemagne de penser les capacités militaires européennes pour faire la guerre, contrairement à la France qui, elle, a besoin de matériel pour permettre à ses soldats d’agir sur le terrain, y compris au bénéfice de l’ensemble des européens, du moment que le terme «industrie» peut s’accoler à celui de défense, l’Allemagne ne fait plus semblant.

Dans le domaine des sous-marins, la récente colère poussée par le Ministre des finances, peu suspect de germanophobie, à l’égard de Volkswagen est à cet égard remarquable. Mais d’autres exemples pourraient être soulignés. Ainsi, emboitant le pas à ce qui s’est produit chez Airbus, au sein duquel l’Allemagne a su habilement profiter des hésitations françaises pour accroitre son influence au-delà de ce que son vrai poids industriel aurait justifié, le même schéma se reproduit dans le domaine des blindés. Issu du rapprochement entre le français Nexter et l’allemand KMW, KNDS a connu le 14 décembre dernier une réforme de la gouvernance qui inquiète côté français.

L’Allemagne, saisie par son propre hubris, se croit capable de réalisations industrielles qui dépassent ses compétences avérées.

Dans le domaine spatial la commission parlementaire au renseignement a plaidé pour «restaurer un climat de confiance», signe ici des craintes liées à l’affirmation ,au risque de créer des déséquilibres entre partenaires, de la volonté allemande de doter de capacités optiques propres, alors que jusqu’à présent capacités optiques françaises et électromagnétiques allemandes s’envisageaient comme complémentaires.

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L’Allemagne, elle, ne verrait pas d’inconvénient à créer au détriment de la France une dépendance en matière d’imagerie radar. On pourrait continuer et citer de ces cas dans lesquels l’Allemagne, saisie par son propre hubris, se croit capable de réalisations industrielles qui dépassent ses compétences avérées.

En définitive, alors que l’on a fini par comprendre le caractère structurant de l’industrie pour l’économie, la société et plus encore la souveraineté d’un pays, l’Allemagne n’a pas tort d’accorder une place importante à ses industries, qui, à l’image de son automobile, souffrent aussi de mauvais choix, et de cultiver ses débouchés, y compris dans des domaines où elle était plutôt absente comme la défense.

Tout est, comme souvent, question de mesure. Car quand la priorité tourne à l’obsession, quand l’ «excellence» déguise la volonté d’hégémonie au détriment d’équilibres politiques souvent fragiles, l’Allemagne ne rend pas service à l’Europe. La France, qui elle aussi a des industries et les a trop longtemps négligées ne doit pas se méprendre: l’Allemagne a bien un Sonderveig industriel. Et tant pis pour les industries des autres.

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