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ENQUÊTE. Sanofi, épisode 2 : Une décennie d’erreurs stratégiques

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Le fiasco du vaccin anti-Covid masque d’autres ratés au cours de la décennie passée. Le résultat aussi d’une politique hésitante de rachats de startups.

Article réservé aux abonnés"Sans le partenariat avec Regeneron depuis 2003 et le rachat de Genzyme, en 2011, deux boîtes américaines, le groupe n'existerait plus", assure un ancien haut dirigeant du laboratoire français. Mais tout a une fin.

« Sans le partenariat avec Regeneron depuis 2003 et le rachat de Genzyme, en 2011, deux boîtes américaines, le groupe n’existerait plus », assure un ancien haut dirigeant du laboratoire français. Mais tout a une fin.

Nathan Saint JohnPar Béatrice Mathieu, Stéphanie Benz et Emmanuel Botta publié le 03/02/2021 dans l’hebdo l’EXPRESS du 04 Février

Si vous n’avez pas lu l’épisode 1 de notre enquête inédite consacrée à Sanofi, retrouvez le ici :  

Sanofi, épisode 1 : Les origines d’un échec retentissant  

Chapitre 4. Trop prudent, trop fermé, trop lent, le labo français perd la course aux rachats

Longtemps, Sanofi a eu les fiançailles heureuses. Voire salvatrices. « Sans le partenariat avec Regeneron depuis 2003 et le rachat de Genzyme, en 2011, deux boîtes américaines, le groupe n’existerait plus », assure un ancien haut dirigeant du laboratoire français. Mais tout a une fin. Ces dernières années, c’est plutôt au rayon des coeurs brisés que le champion tricolore traîne son spleen. Difficile d’oublier l’échec Medivation, une biotech californienne spécialisée en oncologie – l’un des secteurs les plus prometteurs du marché de la santé -, que Sanofi a poursuivi de ses assiduités pendant plusieurs mois, jusqu’à déposer à ses pieds une offre de 10 milliards de dollars. Une déclaration bien trop timorée pour les fondateurs de la pépite, qui finiront par convoler avec l’américain Pfizer a l’été 2016 contre un chèque de 14 milliards de dollars.  https://player.acast.com/5db07f2208b2423e62ece39b/episodes/601ad4f4e03e253d939eb791?token=2232cd759856414dc1c2&theme=white&latest=1

Six mois plus tard, rebelote. Alors que tout semble ficelé pour passer la bague au doigt à Actelion, la plus grosse biotech d’Europe, fondée par Martine et Jean-Paul Clozel, un couple de chercheurs français, Sanofi se fait doubler dans la dernière ligne droite par un autre américain, Johnson & Johnson. Certes, il n’y a rien d’humiliant à se faire griller la politesse par un groupe deux fois plus gros, capable de débourser sans sourciller près de 28 milliards d’euros. Mais Sanofi a manifestement manqué d’habileté au moment de conclure. « Johnson & Johnson a remporté la mise, car ses équipes se sont montrées bien plus conciliantes avec les époux Clozel, en leur permettant notamment de partir avec les innovations en développement pour créer une nouvelle start-up, Idorsia », raconte Sacha Pouget, directeur associé de Kalliste Biotech Adivsors, spécialisé dans les fusions-acquisitions. LIRE AUSSI >> EDITO. Sanofi, miroir du déclassement français

A côté de ces love stories manquées très médiatisées, il y a toutes les autres jeunes pousses pleines de promesses que Sanofi n’a pas su cueillir faute d’avoir su les repérer. « Leurs équipes n’ont jamais été bonnes dans le « screening » des biotechs, par manque à la fois de compétences et de relais dans cet écosystème », tacle un ancien haut cadre. Une sorte de peur panique du monde extérieur, selon certains ex-salariés, ancrée dans l’ADN des chercheurs maison. « Quand je suis arrivé, ils avaient même l’interdiction de se rendre dans les colloques scientifiques ! Je leur avais dit : « Il faut s’ouvrir, sinon on va s’atrophier » », se souvient Elias Zerhouni, qui a dirigé la R&D de Sanofi jusqu’en 2018. Les choses ont évolué, bien sûr, mais le géant français semble toujours aussi emprunté dans ses relations avec les jeunes pousses de la pharma. Dans le domaine du diabète, par exemple, le groupe a mis fin ces quatre dernières années à ses partenariats avec trois biotechs prometteuses, Zealand, MannKind et Lexicon, faute de résultats suffisants. « Cela s’est mal passé à cause du choc des cultures, les process étaient trop compliqués pour une start-up », raconte un proche du dossier. Ce qui est sûr, rappelle Sacha Pouget, c’est qu’une fois « libérée » de son contrat « Zealand s’est tournée vers Royalty Pharma et a ensuite vu son cours progresser de 150 % en dix-huit mois » ! 

Mais la romance avortée qui vient souligner le plus douloureusement l’absence de flair et de vista de Sanofi reste le rendez-vous manqué avec Moderna. Il s’en est pourtant fallu de peu. En 2018, Olivier Brandicourt, alors directeur général, et Serge Weinberg rencontrent longuement son PDG, Stéphane Bancel. Tout le monde est intéressé, les choses semblent bien engagées pour enclencher un partenariat. Mais le coût de l’opération effraie le duo. Ils préfèrent se reporter sur Translate Bio, qui travaille elle aussi sur l’ARN messager. On connaît la suite, cruelle, terriblement cruelle… Heureusement les temps changent. Sur les six derniers mois, Paul Hudson a dépensé plus de 4 milliards d’euros pour mettre la main sur trois biotechs prometteuses spécialisées dans les maladies rares (Principia Biopharma, Kiadis et Kymab). De quoi assurer, espère-t-il, les succès futurs du groupe. 

Chapitre 5. Des déboires en chaîne dans les vaccins

L’ARN messager sera-t-il au vaccin ce que le numérique a été à la photographie argentique et à Kodak ? L’ancien directeur de la recherche de Sanofi Elias Zerhouni, qui a aussi été à la tête des National Institutes of Health (Instituts américains de la santé), l’équivalent de l’Inserm en France, est convaincu de son caractère disruptif : « L’ARN messager, c’est un tournant révolutionnaire, qui va bouleverser toute l’industrie », affirme-t-il. LIRE AUSSI >> Stéphane Bancel, PDG de Moderna : « Grâce à l’ARN messager, on soignera les victimes d’infarctus » 

De quoi menacer Sanofi ? Aujourd’hui, le groupe dispose de positions bien établies. Des capacités de production sans pareil et une part de marché importante dans de grands domaines de recherche tels que la pédiatrie, les maladies du voyageur, les rappels et, bien sûr, la grippe. Mais l’innovation n’est pas au rendez-vous. « Nous sommes plutôt sur de l’amélioration de nos produits », regrette Matthieu Boutier, délégué syndical central CFE-CGC de Sanofi-Pasteur. A une exception près (le nirsevimab, un anticorps monoclonal qui pourrait prévenir les infections par le virus responsable des bronchiolites chez le nourrisson, toujours en cours de développement), les derniers grands projets se sont soldés par des échecs. En 2017, les recherches contre Clostridium difficile, un pathogène responsable d’infections nosocomiales, doivent être stoppées en plein essai de phase 3. Mais il y a surtout eu l’affaire de la dengue – « Un traumatisme en interne », reconnaît Matthieu Boutier. Malgré vingt ans de travaux et 1,5 milliard d’euros d’investissements, le lancement de ce produit en 2016 a viré au cauchemar, après qu’il a été soupçonné d’entraîner dans certains cas une aggravation de la maladie, notamment chez des enfants jamais infectés auparavant. 

Et voici qu’arrive la vague de l’ARN messager. Sanofi l’a vue venir de loin. Au début des années 1990, un de ses chercheurs, Pierre Meulien, est un des premiers à explorer cette voie, avant de renoncer. En 2011, le groupe obtient un financement de la Darpa, l’agence de recherche de l’armée américaine, pour développer un vaccin à ARN messager. Il se lance avec CureVac et une petite société française, In-Cell-Art, cofondée par Bruno Pitard, un ancien de la maison, aujourd’hui directeur de recherche au CNRS. « C’était un beau projet, avec un budget de 33 millions de dollars. Il y a eu des publications, des premiers résultats sur des maladies infectieuses », rappelle le biologiste. Mais, en 2017, le financement s’arrête et le projet avec. Chacun repart de son côté. 

Sanofi cherche d’autres alliances dans le domaine de l’ARN messager. Discute avec Moderna, et finit par signer, en 2018, avec Translate Bio pour de futurs vaccins. Mais cette biotech est surtout spécialisée dans les maladies rares, notamment la mucoviscidose. Il faudra attendre l’épidémie de Covid et les avancées formidables de ses concurrents pour que Sanofi se décide à donner un coup d’accélérateur à ce partenariat. Cela suffira-t-il pour tenir tête aux pionniers ? « Cette technologie ne restera pas l’apanage de Moderna et de BioNTech. Sanofi et Translate ont un vrai projet de développement de vaccin à ARN messager », estime Marie-Paule Kieny, présidente du comité scientifique sur les vaccins Covid-19. Le groupe s’en donne désormais les moyens : « Nous investissons massivement sur le site de Neuville-sur-Saône [Rhône], et d’ici à cinq ans, nous aurons nos propres capacités de production d’ARN messager », annonce le président de Sanofi France, Olivier Bogillot. 

Il est sans doute encore un peu tôt pour évaluer l’ampleur du bouleversement. Les vaccins à ARN messager sont pour l’instant coûteux et complexes à manipuler. « Sans compter que cela ne marchera pas forcément pour toutes les maladies, il y a une part de chance à chaque fois », indique Bruno Pitard. Mais pour ce qui concerne le gigantesque marché de la grippe, Moderna et Sanofi commencent déjà à montrer les muscles… La bataille s’annonce rude. 

Chapitre 6. Dépakine, un épisode dévastateur

Bien plus qu’un boulet judiciaire. Un véritable scandale sanitaire qui porte un nom : la Dépakine. Pendant des décennies, cet anti-épileptique commercialisé par Sanofi a été administré à des femmes enceintes provoquant chez les nouveau-nés malformations, troubles de l’attention, du langage ou du spectre autistique. Un rapport de juin 2018 réalisé par l’agence nationale de sécurité du médicament et de la Caisse nationale d’assurance-maladie situe le nombre de victimes entre 16000 et 30000 en France entre 1967 et 2016. Depuis l’éclatement de l’affaire, « Plusieurs fronts ont été ouverts contre le laboratoire, devant l’Office national d’indemnisation des victimes d’accidents médicaux, devant le tribunal de grande instance et au pénal », détaille Charles Joseph-Oudin, avocat de plusieurs plaignants.  

Le 20 juillet, Sanofi a été mis en examen pour homicides involontaires, à la suite de plaintes de quatre familles, et la justice lui a demandé une garantie bancaire de 80 millions d’euros pour s’assurer que le laboratoire paiera bien les éventuelles indemnisations. De son côté, la firme refuse de reconnaître sa responsabilité et fait valoir qu' »à ce jour aucune décision de justice définitive » n’est encore intervenue. Dernier rebondissement, en fin d’année dernière, les parlementaires ont augmenté la sanction financière de Sanofi au titre du dédommagement des victimes. Si le risque économique reste pour l’instant impossible à évaluer, l’effet en termes d’image est déjà terrible. D’autant que, Sanofi a été mis en cause dans d’autres dossiers notamment aux États-Unis avec le Zantac, retiré du marché après que les autorités se sont rendu compte qu’il contenait une substance cancérogène. Dévastateur. 

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