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Le fléau des mariages forcés en France

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«On est d’accord pour te donner notre fille» : le fléau des mariages forcés en France.

ENQUÊTE – Dans le viseur de la loi contre les séparatismes, les mariages forcés concerneraient quelque 200.000 femmes en France. La pratique, comportant un enjeu identitaire, est majoritairement importée du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest.

Par Steve Tenré LE FIGARO. 4 février 2021.

Près de 200.000 femmes seraient dans un mariage forcé en France.
Près de 200.000 femmes seraient dans un mariage forcé en France. ATTA KENARE / AFP

L’exécutif en a fait, aux côtés des certificats de virginité et de la polygamie, l’une des cibles principales de son projet de loi contre les séparatismes, ou «projet de loi confortant le respect des principes de la République». Le mariage forcé, pratique archaïque strictement interdite depuis 1803, sévit toujours et concernerait pas moins de 200.000 jeunes femmes en France, selon Marlène Schiappa et le Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles (GAMS), contacté par Le Figaro.

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Comment expliquer une telle statistique, équivalente au nombre de mariages célébrés chaque année hors Covid ? «Dans l’écrasante majorité des cas, ces mariages ne sont pas civils, et encore moins déclarés, décrypte Isabelle Gillette-Faye, directrice du GAMS. Selon la communauté à laquelle vous appartenez, vous pouvez non seulement vous passer d’établissements publics, mais également d’édifices religieux. Ce qui fait que les lois en vigueur, qui interdisent notamment les mariages civils avant 18 ans, n’ont aucun impact.» Ces jeunes femmes, parfois mineures, subissent la contrainte de leur famille. «Les parents usent de divers moyens de pression : la menace d’un reniement, la culpabilisation, parfois les insultes et les violences», continue l’experte.

«Dans notre communauté, nous appartenons à nos parents»

Tout ce qu’a connu Leïla*, une quadragénaire d’origine algérienne, qui s’est confiée auprès du Figaro : «Née et ayant vécu toute ma vie en France, j’ai subi, quand j’avais 15 ans, les influences de la religion. Mes parents, comme beaucoup d’autres, voulait “préserver l’honneur de la famille”. Alors, on m’a imposé un jeune homme, de mon âge». Qu’elle ne désirait pas. «Il n’était pas violent, pas méchant – mais comment aimer un homme que l’on nous assigne ? Je criais, me rebellais… Et ma famille m’enfermait, me cloîtrait, m’empêchait d’aller à l’école pour me forcer à l’épouser. Avec toutes les violences verbales qui s’ensuivaient, et le bourrage de crâne de mes parents, de mes frères, de mes cousins : “Tu es trop jeune pour t’en rendre compte, on sait ce qui est bien pour toi”» se rappelle Leïla, qui déplore l’influence du «qu’en-dira-t-on» sur ses proches.

« Ma famille m’enfermait, me cloîtrait, m’empêchait d’aller à l’école… Et tout ce bourrage de crâne de mes parents, de mes frères, de mes cousins ! »Leïla*, qui a subi un mariage forcé de quelques mois, en France, dans son adolescence

Plusieurs témoignages parvenus au Figaro rapportent la même histoire : «Mes parents essayaient de m’acheter en m’offrant des cadeaux, en me promettant des sorties… Tout ça pour que j’accepte de finir dans les bras d’une connaissance de la famille, du double de mon âge», assure Emma*, la vingtaine. «“Tu deviens une grande, une femme” répétaient mes parents», explique Sarah*, qui avait à l’époque 14 ans. «Un membre de ma famille lointaine avait demandé ma main, avec l’aval de mon père et de ma mère. Pour eux, j’étais prête. J’avais beau protester, on me traitait de folle. Quand il est venu, ma mère lui a dit, en me regardant dans les yeux : “Nous, on est d’accord pour te donner Sarah”

Cette sensation d’être considérée comme un objet, Saly Diop, auteure du livre autobiographique Imani (Éditions Michalon), la connaît bien. «Dans notre communauté, nous appartenons à nos parents», assure-t-elle. L’élue de Meaux, élevée dans une famille polygame, native du Sénégal mais arrivée en France à 5 ans, se souvient de la pression familiale subie pour accepter un mariage forcé, «décidé par la famille élargie».

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«Chez les Soninkés (une ethnie africaine), le mariage précoce et forcé fait partie des rites. C’est la norme», explique-t-elle, alors qu’elle habitait, dans les années 90, au cœur de la cité Beauval, à Meaux. «J’avais 15 ans, et mon père m’avait promise à un garçon de 18 ans. Toutes les filles qui m’entouraient avaient été mariées plus jeunes encore», se remémore-t-elle. «Quand j’ai dit  »non », un cousin a menacé de me frapper, et j’ai fait prendre le risque à ma mère d’être répudiée, puisque notre communauté accuse les mères d’être responsable des  »travers » de leurs filles», confie Saly Diop, excisée à l’âge de trois mois. «Nos pères peuvent également nous abandonner, faisant planer la crainte d’un retour au pays…»

L’honneur, enjeu majeur des familles

Les raisons invoquées pour justifier de tels comportements sont multiples. Une longue étude de terrain du ministère de la Justice canadien, également confronté à la persistance de ce phénomène, affirme que certaines populations considèrent le mariage forcé comme un enjeu identitaire, pour refuser le métissage : «Redoutant de voir leurs enfants contracter des unions avec des “étrangers”, (…) les parents font pression afin d’éviter la fonte dans la société d’établissement», peut-on lire. Ce que confirme Saly Diop : «La norme, c’est de marier quelqu’un de la même religion, de la même origine, voire de la même caste.» Selon un travail de l’Institut National d’Études Démographiques (INED) daté de 2011, les cas de mariage forcé repérés en France concernent principalement des individus originaires de Turquie, du Maroc, de Tunisie, d’Algérie, d’Afrique sahélienne et guinéenne.

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Le mariage forcé est également favorisé pour «contrôler la sexualité des femmes», explique l’étude canadienne. «Pour de nombreuses familles, leur réputation repose sur le bon comportement sexuel de leurs filles. L’obligation de la préservation de la virginité renvoie à la volonté de préserver l’honneur familial. Un mariage imposé constitue le meilleur rempart contre une atteinte à celui-ci.»

Les motifs avancés entre 2007 et 2012 par les familles justifiant un mariage forcé. Ined – Association Voix de Femmes

Mais, souvent, il répond à un «devoir» de protection. Financière, dans le cas du versement d’une dot ou lorsqu’une des deux parties est plus aisée que l’autre, ou sociale, quand chacune des familles fait du mariage le symbole d’une alliance. «On n’arrêtait pas de me dire que j’avais de la chance, qu’on me confiait à un homme travailleur, jeune, avec de l’avenir, se rappelle Leïla. Certaines de mes cousines, pour les  »protéger », étaient contraintes de vivre avec quelqu’un de plus vieux, de plus aisé, de plus mauvais aussi.»

«Dans un mariage forcé, la violence est partout»

«L’une d’elles a fini à l’hôpital après avoir avalé un demi-verre d’eau de javel ; une autre s’est suicidée, pendue, énumère Leïla. La pression est telle, le malheur aussi, que l’on peut succomber à tout moment.» «Dans un mariage forcé, la violence est partout, affirme Isabelle Gillette-Faye.Le fait de contraindre est violent. Ça se traduit quasiment toujours par des viols, puisqu’il y a d’emblée un refus du partenaire sexuel.» D’autant que, selon une étude de l’association Voix de Femmes réalisée en 2012, 68% des conjoints proposés pour un mariage forcé sont des cousins – et certains mariages supposent un départ imprévu dans le pays d’origine.

Les pays dans lesquels sont célébrés les mariages forcés de personnes vivant en France, entre 2007 et 2012. Ined – Association Voix de Femmes

Ces expositions aux violences morales et physiques ont des effets durables que liste l’Observatoire national des violences faites aux femmes : développement de troubles psycho traumatiques, déscolarisation… «Le retour à l’école est compliqué, reprend Leïla, qui a manqué plusieurs semaines de classe en raison des punitions et de son union. Les responsables d’établissement demandent où tu étais passée, tu as honte de raconter, puis tu as les copines qui te disent “bah il est où ton mari ?” Il y a une sorte de harcèlement. Tu sais que tu vis une situation qui n’est pas normale.» Saly Diop, elle, a fait une dépression : «J’ai atterri à l’hôpital. Toute cette pression m’a fait péter les plombs, et mon cerveau a préféré fuir.»

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Les unions forcées ont-elles une chance de déboucher sur une fin heureuse ? «Parfois, ça se passe très bien, parce que certaines femmes ont été conditionnées pour accepter», assure Leïla. Ce à quoi la directrice du GAMS ajoute : «Mais cela suppose un concours de circonstances difficilement imaginable» en France.

Sortir de la spirale

Les témoignages et les plaintes sont rares. Pourtant, il existe un ensemble de recours. Le site «Arrêtons les violences» sexuelles et sexistes consacre aux mariages forcés une longue page d’informations, associée à plusieurs numéros de téléphone – 3919 (Violences Femmes Info), 119 (Allô enfance en danger) – et à une plateforme de signalements. De nombreuses associations viennent en aide aux victimes (Femmes Solidaires, le Mouvement français pour le planning familial, le Collectif féministe contre le viol, le GAMS…).

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«Nous accompagnons toutes les femmes qui le souhaitent, en essayant de convaincre la famille, de négocier, indique Isabelle Gillette-Faye. Mais souvent, la seule solution qu’ont ces jeunes filles, c’est la fuite, c’est de couper les ponts avec les proches.» La présidente du GAMS l’assure pourtant : «Le lien avec la famille peut être retissé. Ça ne se fait pas dans l’année qui suit le départ, mais au bout de trois, quatre ans, on réalise. Chaque partie voit la souffrance qu’entraîne une rupture.»

Les femmes interrogées par Le Figaro ont toutes réussi à échapper au mariage forcé, avant ou peu après leur union. Les parents d’Emma se sont rétractés. «Ils ne voulaient que mon bien, et ils se sont rendu compte du mal qu’ils me faisaient. Je pense que l’amour des parents est toujours plus fort que les traditions», résume-t-elle. Ceux de Leïla se sont «rendu compte de leur bêtise» après trois mois de mariage. «Le plus compliqué, c’est de retrouver sa place, alors que l’on était si différent. De reprendre le cours d’une vie normale», souffle-t-elle. La famille de Sarah a abandonné l’idée face à son pouvoir de persuasion.

« La priorité de ces jeunes, qui sont dans l’entre-soi, qui se sentent rejetés par la société française, c’est de reproduire le modèle familial. »Saly Diop, élue à Meaux.

Saly Diop, quant à elle, a essuyé la colère d’une partie de sa famille, après la menace d’un dépôt de plainte. «On m’a un peu éloigné, de peur que je serve de modèle à mes cousines». La quadragénaire craint d’ailleurs une recrudescence des mariages forcés dans les banlieues : «On voit apparaître une nouvelle génération qui souhaite des mariages arrangés. La priorité de ces jeunes, qui sont dans l’entre-soi, qui se sentent rejetés par la société française, c’est de reproduire le modèle familial.» Entre les coutumes et la République, l’élue de Meaux évoque un dangereux «tiraillement», à même de scinder la France en deux.

*Tous les prénoms ont été modifiés

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