MEMORABILIA

JEAN-FRANÇOIS COLOSIMO : « ERDOGAN MENT, ERDOGAN EST OTTOMAN »…

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Au début des années 2000, la politique « zéro problème avec les voisins », théorisée par l’ancien ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu dans son ouvrage Profondeur stratégique (2001), était encore le soubassement doctrinal de l’AKP, le parti de Recep Tayyip Erdogan, en matière de relations internationales. Deux décennies plus tard, la politique étrangère de la Turquie est aux antipodes. L’accession ? la présidence d’Erdogan en 2014 a largement changé la donne. Dans Le Sabre et le Turban (Éd. du Cerf), l’essayiste, historien et éditeur Jean-François Colosimo revient sur la permanence des ambitions de puissance turques.

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La gémellité que vous discernez entre Mustapha Kemal Atatürk et Recep Tayyip Erdogan va à l’encontre de la vision dominante. En quoi forment-ils, selon vous, les deux faces d’un même projet ?

Quoi de plus sensé, à première vue, que d’opposer le militaire au militant, le révolutionnaire au réactionnaire, l’irréligieux à l’islamiste, le partisan de l’Europe au partisan de l’Oumma ? Ce cliché conforte notre manichéisme qui, lui-même, nous rassure sur nos aveuglements. Nous aimerions qu’il y ait deux Turquie, l’une bonne et l’autre mauvaise. Mais il n’est qu’une seule et même Turquie qui, au cours de son bref siècle d’existence, aura tenté tous les extrêmes afin de combler son vide fondateur. La nation qui, en 1923, a été arrachée par les armes à l’agonie de l’Empire ottoman demeure en 2021 une fabrique identitaire. Et, comme il est désormais manifeste, un laboratoire belliciste à trois heures d’avion de Paris. C’est cette permanence qui prime.

Ne peut-on pas vous opposer que, de l’un à l’autre, le renversement idéologique apparaît néanmoins abyssal, particulièrement au regard du fait religieux ?

De loin, oui. De près, non. Kemal et Erdogan réunissent les deux versants de l’utopie moderne, du mythe prométhéen appliqué à l’horizon social. Tous deux ont pour maître à penser Ziya Gökalp, le théoricien de la fusion entre nation et religion qui, à l’orée du XXe siècle, prêche la renaissance conjointe de la turcité et de l’islamité. Ses premiers disciples, les Jeunes-Turcs se veulent jacobins, positivistes, darwiniens mais fondent leur action sur la force de mobilisation de la croyance. Ce sont eux qui, en 1915, pour précipiter le génocide des Arméniens, appellent au djihad. À leur suite, chacun son style, Kemal nationalise l’islam là où Erdogan islamise la nation.

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À quel modèle, alors, renverriez-vous cette interpénétration du temporel et du spirituel ? Est-il oriental ? Ou occidental ?

Il s’agit plutôt d’un hybride. Il découle de la réinterprétation de l’absolutisme européen dans le despotisme ottoman. La promesse occidentale de la régénération de l’humanité prend pour visage oriental le Turc sunnite nouveau, ethniquement pur, confessionnellement pur, lavé de la défaite, prêt à réassumer son destin de dominant et de conquérant. D’hier à aujourd’hui, cette construction à marche forcée repose sur le même moteur théologico-politique. Seule la formule du carburant varie.

D’où vous tirez le constat d’une invariance.

Plus exactement, pour éviter l’essentialisation, d’une trajectoire. Sur ses cent ans d’existence, ce n’est pas la Turquie qui a changé, mais le monde autour d’elle. Et, avec lui, l’axe idéologique de référence : le progressisme a laissé la place au fondamentalisme. La République turque, instable dans son principe, réversible dans ses composants, a basculé du premier au second. Le prétendu duel entre Kemal et Erdogan est un duo.

Autre scénario courant que vous dénoncez : Kemal rejetterait l’héritage ottoman avec lequel Erdogan renouerait afin de récuser l’héritage kémaliste. Pourquoi cette double opposition vous semble-t-elle erronée ?

Parce que le turquisme, laïciste ou islamiste, est d’abord un survivalisme. Les deux Reis, les deux « chefs providentiels », traitent de la même façon, unilatérale et systématique, les problèmes issus de la sortie de l’Empire et irrésolus depuis. Le constat primordial qu’ils partagent est que les minorités ont causé la faillite de la Sublime Porte. Elles se sont montrées rebelles dans les Balkans et au Levant, déstabilisatrices en Asie mineure. Elles doivent disparaître. À l’extermination des Arméniens durant la Grande Guerre succède l’expulsion des Grecs lors de la Guerre d’indépendance. Le premier génocide et la première purification ethnique de l’ère contemporaine précèdent ainsi la naissance de la Turquie actuelle.

Le monothéisme religieux strict a pour pendant un monolithisme politique complet. Turcité et sunnisme deviennent les deux faces d’une unique réalité

Elle n’est pas responsable de ces trous noirs mais, sous Kemal comme sous Erdogan, elle continuera à les nier obstinément. C’est que dans le même temps, afin de façonner un peuple imaginaire à partir de populations réelles, la machine à broyer toute différence et toute dissidence n’aura pas cessé de fonctionner. Dès la fin des années 1920 commence la grande répression des Kurdes et des Alévis qui sont pourtant des musulmans. Leur faute ? Pour les Kurdes, ne pas être ethniquement turcs. Pour les Alévis, ne pas être confessionnellement sunnites. En ce début de la décennie 2020, ce sont trois habitants de Turquie sur dix qui sont ainsi privés de droits fondamentaux et dépourvus d’existence légale.

Parmi les différences admises entre Kemal et Erdogan, figure la laïcité. Ce que vous infirmez, jugeant de plus que la Turquie contredit le modèle français dont pourtant elle se revendique. Jusqu’à quel point ?

L’exception française, qui remonte par-delà 1905 ou 1789 aux Capétiens, consiste dans l’idée qu’il revient à l’État d’établir la loi et de garantir la paix civile en séparant le bien commun des communautés de conviction et en neutralisant leurs inclinations à être impératives et exclusives. C’est l’inverse en Turquie. L’oscillation originelle entre le sabre du janissaire et le turban de l’ouléma conduit à l’affrontement récurrent entre la caserne et la mosquée. Ce qu’illustrent tragiquement les cinq coups d’État qui se sont produits en un demi-siècle, entre 1960 et 2016. Le remède à la guerre civile endémique aura consisté à étatiser et à politiser en totalité la religion majoritaire. Ce qui outrepasse, et de loin, l’érection d’une religion d’État. Le monothéisme religieux strict a pour pendant un monolithisme politique complet. Turcité et sunnisme deviennent les deux faces d’une unique réalité.

On est effaré d’apprendre, en vous lisant, que la « Diyanet », la direction turque des Affaires religieuses, emploie 120 000 agents et dispose d’un budget annuel de 2 milliards d’euros. Quel est aujourd’hui le rôle de cet « État dans l’État » ?

Là encore, cette bureaucratie tentaculaire qui a pour charge d’administrer les cultes est en fait l’organe régulateur d’un unique culte. La Diyanet a été créée pour être un substitut au califat. Atatürk l’a collectivisée et Erdogan l’a globalisée. Elle a pour vocation ultime de configurer et de contrôler le moule de la citoyenneté idéale. Par ses missions, elle recoupe l’ensemble ou presque des prérogatives régaliennes. Par ses moyens, elle supplante la plupart des ministères.

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Son objectif immédiat est d’assurer une police des consciences et des comportements. Ses fonctionnaires servent à égalité Dieu et l’État. Ses prédicateurs relaient les consignes du gouvernement. Ses délégués encadrent la vie et le vote des fidèles sur le territoire national mais également dans les pays d’immigration où ils forment un réseau diplomatique complémentaire, à la fois de surveillance et d’influence. Or, cet instrument par nature politico-religieux a permis à l’islamisme de se métaboliser au sein de l’appareil étatique.

Précisément, vous exposez comment la Turquie moderne a théorisé la notion d’« État profond ». Quelle en est la traduction en pratique ?

Le Derin devlet est une réalité. Il est composé des oligarchies financières, administratives, militantes et criminelles qui occupent le haut de la pyramide sociale. Se considérant investi à diriger le pays par-dessus les instances démocratiques et légitime à en corriger le cours par des interventions violentes, ce cénacle a pour bras armé des officines activistes. S’y côtoient militaires insurgés, agents comploteurs, militants factieux, miliciens subversifs, gangsters frondeurs et pions fanatisés. On leur doit en période ordinaire les cycles de manipulations émeutières et en temps extraordinaire les vagues d’assassinats politiques. Le pèlerinage à La Mecque de divers parrains mafieux à partir de l’an 2000 a été le signe le plus spectaculaire du ralliement de l’État profond, jusque-là kémalo-conservateur, au nouveau pouvoir islamo-conservateur.

Vous expliquez que le putsch avorté de 2016 a permis à Erdogan de liquider ses alliés islamistes. Une façon de rejoindre Kemal ?

Oui. Dans le rétroviseur d’Erdogan, le refondateur, il n’y a que Kemal, le fondateur. Pour arriver à l’égalité parfaite, il lui faut réussir, comme Atatürk, à incarner en personne la nation éternelle. Et pour cela, être seul à disposer du pouvoir suprême. Cette ascension vers l’autocratie, qui passe par l’élimination de ceux qui l’ont rendue possible, le second Reis la répète en suivant les pas du premier.

Néo-ottoman, il l’est en Méditerranée et dans les Balkans. Mais il se montre panislamique au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest. Panturc en Asie centrale. Tout est bon qui sert l’ambition de la reconquête

En deux décennies, il a annihilé ou soumis l’armée, la bourse, la sphère médiatique, l’opposition politique, la part vive de la société civile, mais aussi ses soutiens au sein de la première puis de la deuxième génération de l’AKP, son parti, ainsi que ses alliés du mouvement güleniste, cette confrérie fondamentaliste qui l’a aidé à conquérir les institutions. Autour de lui, c’est le vide. Peu lui importe. Kemal a été le Turc-Père. Il peut poser lui, Erdogan, au Turc-Frère.

Vous le décrivez comme un opportuniste en doctrine géopolitique. N’est-il néo-ottoman que nominalement ?

Néo-ottoman, il l’est en Méditerranée et dans les Balkans. Mais il se montre panislamique au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest. Panturc en Asie centrale. Tout est bon qui sert l’ambition de la reconquête. Exploiter Daech pour déstabiliser le Levant. Pactiser avec la Russie pour défier l’Otan. Agiter l’internationale des Frères musulmans pour paralyser la France. S’allier avec l’Azerbaïdjan pour annihiler le Karabagh. Par-delà les anciennes marches impériales, l’offensive vise aussi bien les Ouïghours de Chine que les djihadistes du Sahel. Semer le désordre pour satelliser les anciens dominions : telle est sa stratégie.

« L’Europe des puissances est devenue l’union impotente », écrivez-vous. Quelle est aujourd’hui la position – et la marge de manœuvre – de l’UE face aux prétentions turques ?

La marge est nulle car la position est celle du renoncement. L’Union européenne se laisse racketter comme l’Empire romain finissant. À l’instar d’Atatürk, Erdogan monnaie la menace d’une instabilité internationale contre l’assurance de sa stabilité intérieure. Il exploite la crise des migrants et les migrants eux-mêmes. Aux réfugiés sur le sol turc répondent les émigrés sur le sol allemand. Or, si la France révolutionnaire a pu être un modèle pour la Turquie, l’Allemagne impériale demeure son paradigme. La relation de fascination mutuelle est ancienne. Et elle l’a parfois été pour le pire. C’est là une autre amnésie encore sensible aujourd’hui. Alors que les sanctions économiques que réclame Paris feraient dévisser Erdogan, Berlin dit non. C’est ignorer la catastrophe de civilisation qui court du Machrek au Caucase. C’est empêcher les Turcs de choisir librement leur destin. C’est mépriser les écrivains, intellectuels et artistes de Turquie qui sont aujourd’hui en prison ou en exil et qui payent, pour eux mais aussi pour nous, un lourd tribut à la vérité.

Le Sabre et le Turban de Jean-François Colosimo
Éditions du Cerf, 216 p., 15 €

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