MEMORABILIA

« Aujourd’hui c’est le pouvoir médiatique qui est liberticide »

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Entretien avec Alain Finkielkraut

par Elisabeth Lévy – 6 février 2021 CAUSEUR

© JOEL SAGET / AFP

L’Académicien revient sur son éviction. Il a voulu plaider pour le Droit contre la justice sommaire de la foule. En retour, il a été lynché sur les réseaux sociaux et débarqué par LCI sans que, à peu d’exceptions près, journalistes et médias lèvent la voix pour le défendre publiquement. Après quatre décennies de présence médiatique, Finkielkraut ne croit plus à la possibilité d’un discours raisonné et nuancé dans la « vidéosphère » et la « numérosphère » et réfléchit sur la possibilité de se concentrer dorénavant sur l’écrit.


Causeur. Comment allez-vous ? Cette affaire vous a-t-elle beaucoup éprouvé ?

Alain Finkielkraut. Prenons les choses par le commencement. Lorsque j’ai dit à David Pujadas que je souhaitais revenir sur l’affaire Olivier Duhamel, il n’a eu aucune objection, mais il m’a laissé entendre qu’il m’aurait à l’œil et que peut-être le dialogue allait être un peu plus conflictuel que nos conversations précédentes. J’y étais tout à fait prêt, et les choses se sont très bien déroulées. David Pujadas a bien compris que je ne manifestais aucune indulgence pour les faits dont Olivier Duhamel était accusé. Il s’est peu à peu détendu, l’émission s’est très bien passée et je suis rentré soulagé. Mes proches m’ont confirmé dans cette impression. Je m’aventurais en terrain miné, mais aucune mine n’avait explosé. Ils étaient très contents de ce que j’avais pu dire pour le droit et contre la justice médiatique. Le lendemain matin, mon fils m’a appris qu’internet était en ébullition. Je suis tombé des nues. J’ai appris également que c’était un extrait décontextualisé de l’émission qui avait fait naître cette révolte sur la Toile. En fin de matinée, j’ai donc appelé David Pujadas pour lui dire, en toute naïveté, que mes propos ou certains extraits de mes propos avaient suscité une grande émotion et qu’il faudrait donc que nous y revenions le lundi suivant pour lever toutes les ambiguïtés, et me permettre de m’expliquer. Mais il m’a répondu avec tristesse que mon sort était déjà scellé : le groupe TF1 arrêtait ma chronique. J’étais débarqué.

Ce n’est pas la première « affaire Finkielkraut ». En quoi celle-ci est-elle différente des autres ?

Lorsque mon renvoi a été confirmé dans la presse, je m’attendais au moins à ce que des journalistes curieux me demandent de m’expliquer. C’est ce qui s’était passé après l’affaire Haaretz(1). À peine le scandale avait-il éclaté que j’ai pu répondre, sur l’antenne d’Europe 1 et sur celle de France Culture, et que j’ai, en partie, retourné l’opinion. Mais là, rien. Personne. Aucun appel des rédactions. J’ai commencé à avoir peur. Je me suis dit que peut-être cette fois-ci mon compte était bon et qu’après avoir défendu Polanski, après avoir affirmé la main sur le cœur que j’avais encore assez d’énergie pour violer ma femme tous les soirs, j’étais définitivement considéré comme un pervers infréquentable. J’ai donc écrit une tribune pour rappeler simplement ce que j’avais dit sur LCI. Je l’ai proposée à des quotidiens afin de ne pas laisser le mensonge occuper la place. Ces journaux, toutes sensibilités confondues, ont refusé de publier mon article. Je l’ai envoyé à des amis et connaissances pour qu’ils ne se méprennent pas. La plupart d’ailleurs avaient très bien compris la manipulation dont j’étais l’objet. Mais j’étais abattu par cette première expérience de samizdat. Quand Le Point m’a redonné le droit à la parole, je suis redevenu combatif. Ce que je n’ai pas supporté, c’est le moment de silence auquel j’ai été contraint face à ces accusations délirantes.

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Cependant, vous avez reçu moins de soutiens que d’habitude. Même parmi vos amis, beaucoup ont protesté contre votre éviction, tout en prenant leurs distances avec vos propos…

Non, pas parmi mes amis. Sinon, oui, j’ai eu droit à « mais quand même ! », « pourquoi s’est-il aventuré sur ce terrain-là ? », « il a eu des expressions inappropriées », « il a été maladroit », « de toute façon, Olivier Duhamel est un pédocriminel », « peu importe qu’il soit lynché, après ce qu’il a fait, qu’il crève ! », et je dois constater que rares sont les journalistes à s’être émus de mon licenciement express. Du haut de l’autorité morale que lui confère sa longue expérience, Alain Duhamel s’est même joint à la foule déchaînée. Confronté sur BFM TV à Caroline De Haas qui réclamait mon interdiction professionnelle, totale et définitive, il s’est permis de dire en substance que j’étais passé de l’extrême gauche à l’extrême droite.

J’ai survécu à ce verdict, mais je m’attendais à ce que des chroniqueurs ou des journalistes de LCI réagissent à la brutalité de cette éviction, car il en va tout de même de la liberté de penser sur cette chaîne. Je rappelle que l’émission était intitulée « Finkielkraut en liberté ». Seule Abnousse Shalmani m’a immédiatement fait part de sa solidarité. Cet événement révèle que la censure aujourd’hui ne tombe pas sur la presse, mais qu’elle en émane. Contrairement aux critiques que l’on entend depuis le début de la pandémie, ce n’est pas le pouvoir politique, de plus en plus faible, qui est liberticide, c’est le pouvoir médiatique. Cela devrait inspirer la réflexion.« Finkielkraut en liberté », sacrifiée sur l’autel de la morale médiatico-numérique. Photo D.R.« Finkielkraut en liberté », sacrifiée sur l’autel de la morale médiatico-numérique. Photo D.R.

Cependant, la directrice de France Culture vous a défendu.

Oui, et je lui en suis très reconnaissant. Sandrine Treiner est loin de partager toutes mes convictions, mais elle ne s’est pas laissée égarer par une manipulation qui me faisait dire tout autre chose que ce je pensais et elle m’a soutenu contre vents et marées, dont je crois savoir qu’ils étaient très forts. Je pouvais supporter d’être évincé de LCI, mais un renvoi de France Culture m’aurait plongé dans la détresse.

Lors de votre réception à l’Académie française, Pierre Nora a rappelé que vous n’aviez pas fait le choix d’une carrière universitaire, mais celui d’agir dans le débat public, donc dans les médias. À la lumière de ce qui vous est arrivé, ce choix n’était-il pas une erreur ? Peut-on exposer une pensée nuancée à la télévision ?

En effet, je croyais avoir bien précisé les choses en disant au début de mon intervention que « un homme, ça s’empêche », selon la maxime que Camus devait à son père, et que si Olivier Duhamel n’avait pas voulu, pas pu ou pas su s’empêcher, il était inexcusable. En même temps, j’ai évoqué M le maudit, parce que la leçon de ce film génial de Fritz Lang, c’est que lorsque la justice sort des prétoires, elle sort de la civilisation ; d’où l’opposition que j’ai tenté d’approfondir entre la justice populaire et la justice pénale. Je croyais qu’on pouvait dire cela à la télévision, même dans une période d’emballement. Je me trouvais dans le cadre non pas d’un débat, où tous les dérapages sont possibles, mais d’une conversation avec un journaliste intelligent, subtil, exigeant et bienveillant. Je pensais donc qu’il ne pouvait rien m’arriver. Mais c’était sans compter avec le nouveau pouvoir des réseaux sociaux qui peuvent truquer une pensée en extrayant un petit passage. C’était une naïveté de ma part, et j’ai compris que dans notre monde de la vidéosphère articulée sur la numérosphère, on ne peut plus rien dire. On doit se rabattre sur l’écrit. Peut-être est-ce un bien…

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Mais vous avez été victime de calomnie et de manipulations avant les réseaux sociaux. Pourquoi vous être obstiné dans les médias ?

La question philosophique que je me pose, c’est « qu’est-ce qui se passe ? » Après tout, diagnostiquer le présent, c’est la tâche que Foucault assignait à la philosophie. Je croyais pouvoir le faire dans une sorte de bloc-notes télévisuel. Il est vrai que, curieusement, j’ai toujours eu une préférence pour l’oral, non pas qu’à l’oral j’improvise, mais quand j’écris pour une intervention, les formules et les idées me viennent plus facilement que pour un article. C’était vrai à l’agrégation, à la grande leçon, j’étais inspiré. À l’écrit, j’étais transpirant. Mais, en effet, je ne comprenais pas jusqu’alors comment fonctionnait le monde. Je viens d’être déniaisé.

Sur cette affaire, on ne sait rien, en tout cas pas ce qui s’est passé dans cette chambre. La justice ne peut rien faire, même « Victor » Kouchner a finalement porté plainte. On n’imaginait pas que le public allait rester coi. Quel effet pouvait produire le livre de Camille Kouchner, sinon la sidération ?

Olivier Duhamel est une personnalité très connue. Personne ne peut donc réagir sans stupeur et même indignation aux révélations fracassantes de Camille Kouchner. Mais le droit ne nous donne pas le droit de laisser le dernier mot à cette indignation. La justice pénale traite les affaires au cas par cas. Pour la justice populaire, dégoûtée par les violences sexuelles et les incestes, toutes les victimes se ressemblent, tous les agresseurs aussi. Elle se félicite que la parole se libère en oubliant que cette victime-ci ne voulait pas rendre son histoire publique. Camille Kouchner elle-même a l’honnêteté de le reconnaître en citant son jumeau : « C’est quand même pas compliqué : je ne veux pas en parler. C’est le moyen que j’ai trouvé pour construire ma vie. Mon énergie, je la mets dans autre chose. »

Notre époque a pitié, mais elle ne sait pas de qui elle a pitié, elle a pitié de la victime en soi

Et elle termine sa Familia Grande par ses mots : « Pour m’avoir laissée écrire ce livre alors qu’il ne souhaite que le calme, je remercie Victor. » Celui-ci vient de porter plainte, mais que pouvait-il faire d’autre, une fois que la machine médiatico-judiciaire était lancée ? Pauvre Victor ! Ceux qui s’indignent en son nom se soucient comme d’une guigne de son histoire, de sa volonté et de son bien-être.

Vous n’avez pas été limogé pour vos positions sur l’islam ou l’immigration, mais pour des propos portant sur une affaire d’abus sexuel sur un adolescent. Qu’est-ce que cela dit de nous ?

Une journaliste exaltée m’a dit que nous vivions une révolution culturelle. Elle a sans doute raison. Mais c’est un motif supplémentaire d’être circonspect et même méfiant. Comme l’écrit Hannah Arendt, le sentiment de justice qui se lève au moment des révolutions supporte très mal « les processus de persuasion, de négociation et de compromis interminables et fastidieux qui sont ceux du droit et de la politique ». La grande maxime de tous les systèmes juridiques civilisés – la charge de la preuve incombe toujours à l’accusation – lui est odieuse, car ce principe fait peser le soupçon sur la parole des victimes. Celles-ci sont toutes les mêmes – Metoo – et ne peuvent dire que la vérité. Le contradictoire est un affront, les avocats sont les complices du crime et il revient aux juges non de chercher la vérité comme si celle-ci ne sortait pas de la bouche des plaignants, mais d’appliquer, sans autre forme de procès, la peine maximale. Si les faits sont prescrits, l’accusé ne va pas en prison, il reste en vie, mais tout le monde doit rompre avec lui (par l’intermédiaire de journalistes acquis à la cause, la justice populaire vient d’instaurer le délit d’amitié) afin que sa vie soit pire que la mort. Et quand la victime rechigne à « libérer sa parole », c’est qu’elle est encore plus traumatisée que les autres.

La psychanalyse rend d’immenses services quand elle reste confinée au cabinet du thérapeute. Quand elle en sort pour devenir vulgate, ses effets sont désastreux. L’inconscient, qui a fait scandale du temps de Freud parce qu’il dépouillait le sujet cartésien d’une grande partie de ses pouvoirs, est aujourd’hui une idée reçue dont on déduit que la parole consciente n’a aucune valeur et qu’elle peut même être renversée en son contraire.

Le crime sexuel étant désormais le crime suprême, il est même question de l’aligner sur le crime contre l’humanité en le rendant imprescriptible.

C’est très intéressant. Au xxe siècle, l’extermination des Juifs et des Tziganes n’a pas totalement réussi, il y a eu des rescapés, des gens qui ont subi les pires atrocités entre 1940 et 1944, qui ont vécu dans la solitude, le froid, la faim, l’esclavage et la peur quotidienne. Ils ont pourtant surmonté leur traumatisme, et voulu rattraper les années perdues. C’est même pour eux qu’a été inventé le concept de résilience. Il y aurait donc une résilience possible pour un rescapé d’Auschwitz, mais pas pour un homme ou une femme qui, dans son adolescence, a subi ce genre d’atteintes ou de violences sexuelles. Cela ne veut pas seulement dire que la violence sexuelle sur mineur est un crime contre l’humanité, comme l’a soutenu Raphaël Enthoven dans l’émission de Marc Weitzman sur France Culture, mais que c’est pire qu’Auschwitz, parce que d’Auschwitz on peut se remettre, alors que de cela personne, jamais, ne se remettra.

Cependant, je voudrais contester ce que vous avez dit sur la psychanalyse. En réalité, on fait comme si, sur ces questions, nous étions tous transparents à nous-mêmes, comme s’il n’y avait ni pulsion, ni œdipe, ni inconscient justement. L’idée que l’enfant est pure innocence, que jamais un adolescent ne peut éprouver de désir pour un adulte (ce qui ne signifie pas que l’adulte ait le droit d’y répondre) est au contraire pré-freudienne.

Étrangement, nous avons raison tous les deux. C’est Lacan qui parlait du « paradis des amours enfantines où, Baudelaire de Dieu, il s’en passe de vertes ». D’un autre côté, je lis sous la plume de Marc Crépon que tous les témoignages qui surgissent à l’occasion de l’affaire Duhamel contribuent à « rendre visible ce dont on n’a pas pris toute la mesure, la gravité des traumatismes qui résultent de ces abus, des vies qu’ils fracassent durablement, l’injustice destructrice de cette honte et de cette culpabilité qui rongent les victimes tandis qu’elles épargnent les agresseurs, protégés qu’ils sont par les murs du silence ». C’est vrai, mais ça ne l’est pas toujours. La naïveté dont vous parlez et la pseudo-clairvoyance de ceux qui parlent à la place des victimes semblent se liguer aujourd’hui pour ne rien comprendre, ne rien entendre, et surtout pour refuser le particulier. C’est la chose la plus grave. Le droit, c’est la jurisprudence, c’est-à-dire la surveillance du général à partir du particulier. Notre époque est de plus en plus sensible et en même temps de plus en plus abstraite. Elle a pitié, mais elle ne sait pas de qui elle a pitié, elle a pitié de la victime en soi. Les personnes véritables disparaissent derrière les personnes conceptuelles. Ce ne sont plus des êtres de chair et d’os, ils font vibrer l’opinion, ce sont des entités. L’histoire aurait dû nous apprendre que cette substitution est calamiteuse.

En voulant comprendre, vous ne vous êtes pas seulement comporté en juge, mais en romancier. Il est frappant qu’autant de gens qui lisent des romans ne sachent pas que LolitaPhèdreLes Démons parlent de nous, pas de martiens.

La littérature naît en effet de la volonté de penser les énigmes de la condition humaine. On peut même citer d’autres exemples que les vôtres : De sang-froid de Truman Capote, ou bien L’Adversaire d’Emmanuel Carrère. Certains événements suscitent la curiosité et même la perplexité. Quand l’affaire Duhamel a éclaté, j’ai pensé que ce n’était pas un inceste comme les autres, si tant est qu’il y ait des incestes comme les autres. J’aurais voulu parler avec les protagonistes, leur demander ce qui s’était effectivement passé. Qu’est-il arrivé à Olivier Duhamel qui n’est pas un récidiviste, qui n’est pas connu pour son homosexualité, pour sa pédophilie ou sa pédérastie ? J’aurais voulu le savoir, car pour moi cette affaire est une énigme. Mais la simple idée que cela puisse être une énigme est assimilée à de la complaisance envers l’horreur.

La sacralisation de l’enfant va jusqu’au refus de faire une différence entre l’enfant et l’adolescent. Le rédacteur en chef de la revue Regards a publié un tweet me citant : « “On parle d’un adolescent. Pas d’un enfant. C’est pas la même chose”. Nausée. » Non seulement, il n’a pas lu un livre, mais en plus il n’a pas eu de vie, parce qu’il y a une chose que chacun sait intimement, c’est que l’adolescence s’arrache à l’enfance par l’éveil inopiné de la sensualité. Qu’il y ait crime ou délit dans les deux cas n’invalide pas cette distinction. Donc, vous avez raison, la littérature et le droit sont ensemble récusés par l’hystérie de l’époque.Michel Foucault aux obsèques du militant maoïste Pierre Overney, tué par un vigile de l’usine Renault de Boulogne-Billancourt, 4 mars 1972. © MARTIN XAVIER/SIPAMichel Foucault aux obsèques du militant maoïste Pierre Overney, tué par un vigile de l’usine Renault de Boulogne-Billancourt, 4 mars 1972. © MARTIN XAVIER/SIPA

C’est le réel qui est congédié : on ne se contente pas de condamner les relations sexuelles entre adultes et adolescents, on refuse de penser qu’elles puissent exister.

À cet égard, il y a une autre distinction qu’on ne peut plus faire. Même si le droit qualifie également d’inceste un rapport imposé par le père ou par le beau-père, on sait bien que ce n’est pas la même chose. Je pense au film Beau-père de Bertrand Blier. Une femme meurt et son mari a une relation très forte, érotique et amoureuse, avec sa belle-fille de 14 ans. On peut considérer que c’est criminel, mais on peut le regarder, alors que si c’était sa fille, on deviendrait fou.

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D’aucuns en ont profité pour refaire le vieux procès de 68 et de la gauche dépravée. Tout en tenant beaucoup à certaines des libertés conquises alors, j’observe que beaucoup d’enfants élevés par des parents soixante-huitards et permissifs ont souffert de cette liberté illimitée. Votre génération s’est-elle trompée ? Le libéralisme sexuel entre adultes consentants sera la prochaine victime du retour de bâton ?

Toute à sa volonté de redresser les torts de la génération 68 (interdiction d’interdire, complaisance pour la pédophilie, promiscuité générationnelle), l’époque des « woke » se félicite un peu vite de sa supériorité morale. La folie la plus extrême des années tumultueuses s’est exprimée dans un dialogue entre Michel Foucault et les maos publié par les Temps Modernes en juin 1972. Le philosophe y défendait l’idée que les actions de justice populaire ne devaient en aucun cas s’exercer dans la forme du tribunal. « Est-ce que l’établissement d’une instance neutre entre le peuple et ses ennemis, et susceptible d’établir le partage entre le vrai et le faux, le coupable et l’innocent, le juste et l’injuste, n’est pas une manière de s’opposer à la justice populaire ? Une manière de la désarmer dans sa lutte réelle au profit d’un arbitrage idéal ? » Cette justice populaire ainsi conçue n’a pas eu l’occasion de s’exercer pendant la période gauchiste. Aujourd’hui, elle s’épanouit sans retenue sur les réseaux sociaux. Rien ne justifie donc l’autosatisfaction de l’époque actuelle.

Il y a un autre point commun entre les soixante-huitards et les woke, c’est le désir de faire advenir un monde sans pères.

Dans les années 1970, on combattait la société patriarcale. Avec les nouvelles technologies de procréation, l’époque actuelle la met à bas. Notre génération s’insurgeait contre la répression. Les woke dénoncent la domination sous toutes ses formes. Il ne saurait y avoir de relation sexuelle entre un adulte et un adolescent parce qu’il y a emprise, donc domination.

Si l’ado a 15 ans et l’adulte 18, c’est très discutable. Mais entre un homme de 40 ans et une jeune fille de 16 ans, il y a effectivement une forte présomption d’emprise. Dans le doute, la loi protège les adolescents. Cela vous choque ?

Non, mais j’observe le grand paradoxe de notre temps. On voudrait élever l’âge de la majorité sexuelle. Sait-on vraiment ce qu’on désire à 15 ans ? Certains, comme Muriel Salmona, voudraient même fixer le seuil à 18 ans. Et en même temps, on veut abaisser l’âge de la majorité civique et on se prosterne devant les jeunes qui manifestent contre le réchauffement climatique. Autrement dit, Greta Thunberg à 14 ans pouvait déjà gouverner le monde, mais il n’est pas sûr qu’à 17 ans elle ait le discernement qui lui rendrait possible un rapport sexuel avec quelqu’un qui en aurait 32. Je ne dis pas qu’il faut abaisser la majorité sexuelle, mais qu’il faut réfléchir à ce mouvement contradictoire de nos sociétés démocratiques.

Cependant, vous avez prononcé le mot sacré, « consentement », qui dans l’esprit du temps, signifie un consentement libre, profond, conscient. Que vouliez-vous dire ?

Je n’ai jamais, à aucun moment, voulu exonérer Olivier Duhamel de la responsabilité de ses actes. Je dis que la justice chercherait à les qualifier, donc poserait la question du consentement. Une proposition de loi votée à l’unanimité par le Sénat établit qu’on ne peut pas poser la question de consentement à des mineurs de 13 ans. Ce qui signifie a contrario qu’elle se pose après 13 ans. Or, c’est l’âge qu’avait Victor quand les abus ont commencé. Son avocat plaiderait la non-violence, le procureur invoquerait l’emprise, le juge, pour fixer la peine adéquate, chercherait s’il y a eu atteinte sexuelle ou viol. Je me suis donc toujours placé du point de vue du droit, mais le droit apparaît à ceux qui croient incarner la justice comme un détestable carcan.

La gauche woke et la droite catho se rejoignent dans la condamnation de la gauche dépravée. Vos amis cathos vous ont-ils sermonné ?

Non, ils sont sans doute trop timides pour cela, mais j’ai bien senti leur réticence. La gauche mitterrandienne et la dissolution de la culture dans le tout-culturel ne m’inspirent pas la moindre nostalgie. Mais le procès intenté à partir de l’affaire Duhamel à la « gauche caviar » est grotesque. D’ailleurs, il n’y a pas d’autres cas à se mettre sous la dent que cette histoire étrange. L’un des procureurs les plus acharnés de cette gauche est Ivan Roufiol qui a soutenu, sans la moindre distance, le mouvement des Gilets jaunes. Éric Drouet, l’un des porte-parole de ce mouvement, a été condamné à cinq mois de prison avec sursis pour violence sur son beau-fils. Je suis un déçu des Gilets jaunes, et notamment des leaders déplorables qu’ils se sont choisis. Pour autant, il ne me serait jamais venu à l’idée de dire que les habitants de la France invisible qui se réunissaient sur les ronds-points pour se rappeler à notre bon souvenir étaient tous des Éric Drouet. Il n’est pas digne de raisonner en ces termes.

Vous avez déclaré au Point que si vous reparaissez à la télévision, vous vous censurerez. Vous nous laissez tomber ?

Je ne me changerai pas moi-même. Mais je ne suis pas le seul à porter mon nom et je ne veux pas que mes plus proches, qui ont le droit d’exister par eux-mêmes, répondent devant leurs amis et collègues de ce que la malveillance appelle mes dérapages. Mes interventions à la télévision se raréfieront sans doute et, oui, je serai peut-être amené à me censurer. Mais n’ayez crainte : je continuerai à penser et à écrire librement.

[1]. En 2005, Sylvain Cypel a publié dans Le Monde des extraits d’un entretien accordé par Alain Finkielkraut à Haaretz. Une blague sur l’équipe de France a déclenché une tempête. Déjà, le second degré n’avait plus cours.

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