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Pascal Bruckner : “L’homme blanc est pris pour cible parce qu’il est candidat à sa propre flagellation”

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Par  Bastien Lejeune Publié le 06/02/2021 VALEURS ACTUELLES

Écrivain et philosophe, Pascal Bruckner, qui vient de publier Un coupable presque parfait, la construction du bouc émissaire blanc (Grasset), analyse les soubassements de la pensée décoloniale et son succès auprès d’une partie de l’intelligentsia française.

Valeurs actuelles. Selon la chanteuse Camélia Jordana, l’homme blanc serait responsable de « tous les maux de la terre ». Faut-il prendre au sérieux ce genre de discours ?
Pascal Bruckner. Il faut prendre très au sérieux les oukases d’une chanteuse, si agaçants soient-ils, car Camélia Jordana est un symptôme, après beaucoup d’autres, d’une mentalité qui prévaut, peu à peu, dans le champ médiatique et politique. Qui aurait pu croire, il y a quelques années, que le showbiz allait faire la pluie et le beau temps dans la production des idées ? Pour qu’une Camélia Jordana énonce de telles énormités, il a fallu au moins vingt ans de propagande des courants de l’extrême gauche, prenant acte de l’effondrement de l’idéologie communiste et sociale-démocrate, et adoptant la nouvelle trinité venue des campus américains : la race, le genre et l’identité. Grâce aux réseaux sociaux, ces emprunts arrivent en temps réel chez nous.

Que le “diable blanc” soit la source de tous les malheurs du monde, c’est ce que disaient et disent encore certains leaders afro-américains en désaccord avec le message de réconciliation de Martin Luther King. On peut comprendre ce type d’énoncés dans un pays qui a pratiqué l’esclavage et la ségrégation sur son sol jusque dans les années 1970 et qui est fondamentalement raciste jusque dans son antiracisme officiel, puisqu’il assigne chacun à son ethnie, sa couleur de peau, son orientation sexuelle. Mais plaquer ce type d’énoncés sur la situation européenne est un contresens total. Les Européens ont la peau claire en majorité, c’est un fait de nature ; démographiquement, nous resterons en majorité des visages pâles, avec de grandes nuances de la Suède à la Grèce, quels que soient les mélanges à venir. L’antiracisme actuel, qu’il faudrait qualifier plutôt de néoracisme, ne fonctionne qu’à condition d’attribuer toutes les infamies à l’homme blanc, bouc émissaire universel, ce qui est la définition même du racisme. Enfin, on oublie dans ce raisonnement que seuls huit pays en Europe occidentale ont été colonisateurs. Les autres ont été occupés, colonisés par l’Empire russe, les royaumes du Maghreb ou l’Empire ottoman, sans oublier que de nombreuses nations du sud de l’Europe ont subi l’esclavage de la part des barbaresques : voyez, en Corse, les tours génoises qui avertissaient de l’arrivée des pirates venus razzier des villages entiers pour les revendre à la Sublime Porte.

Qu’appelle-t-on exactement la “pensée décoloniale” ?
La pensée décoloniale est une suite du tiers-mondisme des années 1960 et 1970. Elle entend poursuivre le travail de décolonisation au-delà des indépendances dans les métropoles occidentales elles-mêmes. Un mouvement comme le Parti des indigènes de la République accuse la France de traiter ses minorités noires et arabes (mais curieusement pas les asiatiques) comme elle traitait les indigènes dans l’empire : par la discrimination, la relégation et le délit de faciès. Présente surtout en Amérique latine et aux États-Unis, la pensée décoloniale remet en cause l’universalisme républicain et ne voit dans les principes de liberté, égalité, fraternité qu’une mascarade pour dissimuler la prédominance de l’homme blanc (et, sous-jacente, des juifs).

Tel est donc le paradoxe : la seule culture à avoir pris ses distances avec ses propres crimes est accusée de tous les crimes.

Le but ultime des plus radicaux vise à rien de moins que détruire de fond en comble la civilisation occidentale, esclavagiste, colonialiste par nature. Tel est donc le paradoxe : la seule culture à avoir pris ses distances avec ses propres crimes est accusée de tous les crimes. Le seul continent qui a inventé l’antiracisme est accusé de racisme suprême. Le seul qui n’a pas inventé l’esclavage mais l’abolition, et ce dès le XVIIIe siècle au Portugal, au Danemark et en Angleterre, est accusé d’être esclavagiste par nature. C’est le monde à l’envers, ce qui était la définition même de l’idéologie chez Karl Marx.

Cette idéologie qui est gobée sans filtre par les étudiants et leurs enseignants, comme nous gobions dans les années 1970 le sirop marxiste-léniniste.

Où en est la diffusion de ces idées dans l’intelligentsia française ?
Ce type de discours occupe déjà la tête de nos dirigeants : on le retrouve dans la bouche du président comme de Delphine Ernotte, même s’il s’agit dans les deux cas d’un effet de snobisme. Le soubassement en est le monde universitaire gangrené par cette idéologie qui est gobée sans filtre par les étudiants et leurs enseignants, comme nous gobions dans les années 1970 le sirop marxiste-léniniste prodigué par nos bons maîtres. Le nombre de thèses qui traitent à Science Po du privilège blanc, de la fragilité blanche, du racisme systémique est impressionnant. Cela joint à l’islamo-gauchisme dénoncé à juste titre par Jean-Michel Blanquer transforme certains départements de nos universités en entreprises de décervelage qui n’ont rien à envier à certains campus américains (où de nombreux enseignants et étudiants, par ailleurs, se dressent avec courage contre le politiquement correct).

À quoi reconnaît-on un Français, un Allemand, un Britannique ? À ce qu’ils pactisent spontanément avec ceux qui les accablent.

Pourquoi l’Occidental est-il la cible exclusive des luttes “intersectionnelles” ?
Si l’homme blanc est la cible de trois discours très spécifiques, le néoféminisme, l’antiracisme et le décolonialisme, c’est d’abord parce qu’il est candidat à sa propre flagellation. Je l’avais noté dès 1983, les Occidentaux sont dressés à l’autocritique, conséquence de l’examen de conscience propre au christianisme, lui-même dérivé de la philosophie grecque. Il est parfaitement sain et normal qu’une démocratie s’interroge sur ses erreurs et ses crimes, c’est ce qui la distingue des dictatures et des autocraties. Quand cet esprit critique s’emballe, il tourne à l’autodénigrement, au masochisme pur et simple. Nous autres, Occidentaux, nous voulons les titulaires exclusifs et universels de la barbarie et en dénions la possibilité aux autres cultures. C’est encore de l’impérialisme à l’envers, c’est une façon de croire que nous faisons la pluie et le beau temps sur les quatre continents. À quoi reconnaît-on un Français, un Allemand, un Britannique ? À ce qu’ils pactisent spontanément avec ceux qui les accablent, embrassent d’emblée le point de vue de leurs ennemis. Battre sa coulpe est devenu le réflexe pavlovien des intellectuels de l’Europe en déclin.

Vous dites que l’homme blanc n’est pas seulement dans le viseur des antiracistes mais aussi dans celui des féministes… Quel est le rapport ?
Pour le néoféminisme, l’homme est coupable par nature d’agressivité. Comme l’a expliqué Caroline De Haas, deux hommes sur trois sont voués à la violence contre les femmes : c’est plus fort qu’eux, leur anatomie les pousse à attaquer, voire tuer. Le despote couillu ne connaît d’autre geste que la sauvagerie. Ces thèses sont directement calquées sur celles des féministes américaines des années 1990, Andrea Dworkin, Catharine MacKinnon ou Marilyn French, qui demandaient de ne plus distinguer l’acte sexuel normal du viol, la seule différence étant que l’un est admis alors que l’autre est en principe interdit. La finalité de ces discours portés chez nous par Virginie Despentes, Alice Coffin, Laure Murat ou Adèle Haenel est de délégitimer l’hétérosexualité : elle constitue l’arme du patriarcat et doit être “déconstruite”, pour reprendre ce terme de cuistre popularisé par Jacques Derrida. Pour ces militantes, l’homme n’existe que sous les deux espèces du prédateur et du tueur, la femme comme victime ou guerrière : elle ne peut donc pas désirer un mâle, sauf à y être incitée par une espèce de servitude volontaire. Seule la sororité devrait constituer un havre de paix pour les personnes de sexe féminin, et nos activistes les pressent de s’initier aux joies du saphisme. L’homme et la femme constituent deux grandes tribus de part et d’autre d’un fleuve et ne peuvent communiquer que par l’intermédiaire de leurs avocats. Comme l’avait pressenti Alfred de Vigny : « La Femme aura Gomorrhe et l’Homme aura Sodome ; / Et se jetant, de loin, un regard irrité, / Les deux sexes mourront chacun de son côté. » Les Destinées, 1864.)

La conscience des iniquités s’accroît à mesure que ces iniquités s’effacent. Celles qui restent sont vécues comme intolérables.

Là encore, je voudrais noter un paradoxe : c’est dans les sociétés où les droits des femmes et des minorités sont les mieux défendus que l’on proteste le plus contre la violation des libertés fondamentales. La conscience des iniquités s’accroît à mesure que ces iniquités s’effacent. Celles qui restent sont vécues comme intolérables. Qui est notre adversaire ? Non pas les dictatures ou les théocraties mais le régime démocratique, qui nous accorde le maximum d’autonomie. Cela explique l’indulgence pour le moins étrange que nos “féministes” manifestent vis-à-vis du patriarcat oriental ou musulman, expliquant ou excusant la brutalité de certains hommes par le racisme et le colonialisme, tandis qu’elles se montrent d’une sévérité sans pitié pour les moindres infractions d’un mâle français s’il a eu le malheur d’oser un geste déplacé.

Emmanuel Macron semble hésiter sur le positionnement à adopter face au discours racialiste. Il se présente comme un “mâle blanc” incompétent pour parler des banlieues mais condamne le “dévoiement de l’antiracisme qui se transforme en communautarisme” ; il reconnaît dans l’Express l’existence d’un “privilège blanc” mais refuse tout déboulonnage de statue. Comment interprétez-vous cette attitude ?
Emmanuel Macron est un dirigeant divisé et même écartelé entre un credo initial plutôt “business oriented”, pour parler le globish, et les réalités de la France contemporaine. Son premier choc a été les “gilets jaunes”, la révolte des invisibles, suivi des attentats islamistes. Il lui a fallu près de trois ans pour prendre conscience de la réalité de l’islam politique et faire voter une loi contre le séparatisme. Emmanuel Macron a cette capacité unique d’épouser, tel un caméléon, les différents langages parlés dans les élites sociales. Il aimerait les énoncer tous, mais il est trop intelligent pour ne pas comprendre la nocivité de l’idéologie décoloniale et indigéniste. D’où une schizophrénie caractéristique de ses discours, comme vous le notez. Mais il ne pourra continuer indéfiniment à dire une chose et son contraire. Ne désespérons pas de le forcer à une certaine cohérence, élection présidentielle oblige.

“Privilège blanc” : cette expression ne veut rien dire dans une société où la majorité des habitants est de couleur claire et où les avantages sont liés au pouvoir économique et financier

Malgré tout, le fait qu’Emmanuel Macron reprenne à son compte un concept comme celui de “privilège blanc” montre que les idées décoloniales ont durablement imprégné la société française… Pourra-t-on longtemps résister à cette pression ?
“Privilège blanc” : cette expression ne veut rien dire dans une société où la majorité des habitants est de couleur claire et où les avantages sont liés au pouvoir économique et financier, voire symbolique. Y a-t-il un privilège noir en Afrique, un privilège chinois en Chine ? Privilège veut dire très exactement, pour qui a fait du latin, loi privée, et c’est ce que réclament certaines minorités, notamment à l’Opéra de Paris où elles exigent un costume différent pour les carnations brunes et une modification du répertoire. Ce que réclament également les islamistes qui récusent comme racistes les caricatures contre leur religion, alors qu’elles sont acceptées par les chrétiens, les juifs ou les bouddhistes. Ces minorités réclament des droits séparés, c’est-à-dire une violation du droit. Il faut évidemment combattre le racisme ou plutôt les racismes, qui sont multiples. L’égalité de traitement implique une loi commune pour tous, à laquelle nul ne peut se soustraire en raison de ses origines ou de sa religion. Ne cédons jamais au chantage victimaire, ethnique ou pigmentaire.

Un coupable presque parfait, la construction du bouc émissaire blanc, de Pascal Bruckner, Grasset, 352 pages, 20,90 €.

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