MEMORABILIA

Comment Sainte-Sophie est devenue une mosquée

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Par  Jean-Michel Demetz Publié le 07/02/2021 VALEURS ACTUELLES

En rouvrant au culte musulman, l’été dernier, l’ancienne basilique, le président Erdogan a manipulé l’Histoire en s’appropriant un puissant symbole.

Ce 29 mai 1453 est jour d’apocalypse à Constantinople. Un peu avant l’aube, au troisième assaut, l’ennemi a franchi la porte de Saint-Romain, escaladé les orgueilleuses murailles, puis dévalé dans les rues, taillant en pièces chaque homme qui résiste encore. Le carnage terrifie les témoins.

Un rescapé, le Vénitien Nicolò Barbaro, racontera plus tard : « Les cadavres flottaient dans le port comme des melons dans nos canaux. » Le sultan a promis à ses hommes que la victoire leur vaudrait trois jours de pillage. Alors que s’étend la nouvelle de la chute des remparts, sur lesquels est mort en combattant l’empereur Constantin XI, des milliers d’habitants se pressent dans un chaos indescriptible vers “la Grande Église”.

C’est le plus vaste édifice religieux au monde. Une prédiction entoure la statue équestre érigée sur son parvis. Jamais le fondateur de la ville, Constantin, représenté en effigie sur cette colonne, ne laissera l’envahisseur avancer dans le temple de Dieu. Sur son ordre, un ange descendra des cieux pour donner à un sauveur choisi dans la foule anonyme l’épée qui repoussera l’ennemi. À l’intérieur de l’église, ils sont des milliers à prier.

Malheur aux vaincus : « les plus anciens sont massacrés »

Mais, point de miracle ! Les assaillants enfoncent les lourdes portes de bronze et s’engouffrent sous les coupoles. Nul ne résiste. Les plus anciens sont massacrés sur-le-champ. Les conquérants se partagent les survivants promis à l’esclavage, se disputant garçons et filles, « perles non percées » de préférence, selon l’expression d’un chroniqueur ottoman.

Soudain, leur chef paraît. Avant d’entrer, l’Ottoman ramasse une poignée de terre qu’il répand sur son turban en signe d’humilité. À l’intérieur, il embrasse d’un regard émerveillé l’espace qui s’ouvre sous les dômes. D’un coup de sa canne ferrée, il abat un de ses soldats qui défonce le pavement en marbre de l’église : « J’ai autorisé le pillage, mais les bâtiments sont à moi. »

Et le prince monte à l’étage supérieur contempler la lumière de Dieu. À son commandement, un des imams de sa suite monte en chaire et proclame le nom d’Allah clément et miséricordieux. Le sultan se courbe au point de toucher le sol de sa tête enturbannée pour une prière d’action de grâces. Cela suffit. Sainte-Sophie n’est plus. L’église de la Sainte-Sagesse, Hagia Sophia, est devenue une mosquée, Ayasofya.

La prise de Constantinople assoit l’autorité de Mehmed II

Mehmed II n’a que 21 ans. Le voici désigné, pour l’éternité, “Fatih”, “le Conquérant”, celui qui a repris le projet impérial de la “seconde Rome”, cette fois mis au service de la gloire d’Allah. La prise de Constantinople et la chute de l’Empire byzantin représentent bien plus qu’une victoire militaire et politique, elles confèrent à l’héritier des Ottomans un statut symbolique privilégié qui l’impose dans tout le monde musulman.

Désormais “souverain des deux continents et des deux mers”, le voici, parce qu’il a offert à son dieu la plus belle église de la chrétienté, le plus grand temple bâti depuis celui de Salomon, “el Montazer”, “le prince attendu”, l’oint du Prophète. En transformant aussitôt Sainte-Sophie en mosquée, Mehmed donne au djihad sa plus belle victoire sur les “incroyants”.

« Erdogan, issu de l’islam politique, marche sur les pas du Conquérant »

Par ce geste, il prouve que rien n’entravera la conquête de tout le monde connu et la propagation du message de Mahomet à l’humanité. Il s’octroie du même mouvement une légitimité incontestable aux yeux de ses coreligionnaires : il est le sabre d’Allah. Qui pourra désormais oser le défier sans courir le risque d’enfreindre la loi divine ?

Cinq siècles et demi plus tard, tout à son double projet de ranimer la gloire de l’héritage ottoman et de propager la grandeur du message d’Allah, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, issu de l’islam politique, marche sur les pas du Conquérant. Par un décret, signé le 10 juillet dernier, il a rendu l’édifice au culte musulman.

Le halo sacré qui entoure Sainte-Sophie tient autant à la prouesse architecturale, lorsque l’empereur Justinien ordonne, en 532, la construction de ce qui restera, mille ans durant, jusqu’à l’érection de Saint-Pierre de Rome, le plus grand édifice religieux du monde, qu’à la ferveur dont le pouvoir ottoman va entourer le lieu.

« Que le chandelier de l’islam brille pour toujours »

Dès la conquête, le site connaît des aménagements rendus nécessaires par son nouveau statut. Au sud, le palais du patriarche est détruit ; au nord, une madrasa, une école coranique destinée à la formation des futurs imams, est bâtie. Durant les années 1470-1473, le sultan ordonne que deux minarets en maçonnerie soient adjoints à Ayasofya.

Bientôt des reliques sont apportées dans l’édifice. Un tapis de prière supposé avoir été utilisé par le Prophète, huit siècles plus tôt, est suspendu à droite du mihrab, la niche creusée qui indique aux croyants la direction de La Mecque. Des trophées de champs de bataille encadrent le minbar, la chaire d’où l’imam délivre le khutba, le sermon de la prière du vendredi, épée à la main.

Plus tard, le sultan Soliman Ier fait ajouter un chronogramme dépourvu de toute ambiguïté où l’on peut lire une profession de foi du “Magnifique” : « Faire que le chandelier de l’islam brille pour toujours. » Une interprétation rigoriste de l’islam interdisant toute représentation figurative, les mosaïques byzantines du niveau inférieur sont badigeonnées tandis que celles figurant au-dessus restent alors préservées (elles seront masquées sous les sultans suivants).

Le prestige d’Ayasofya est tel que l’architecte de Soliman, Mimar Sinan, n’a de cesse de puiser son inspiration dans le bâtiment tout en tentant de le dépasser. Ce souci d’émulation se constate à la mosquée de Soliman, comme à la Selimiye d’Edirne, dont la coupole, dit-il, rivalise avec celle de l’ancienne basilique de Justinien.

Le prestige de Sainte-Sophie est tel que l’architecte de Soliman ne cesse de puiser son inspiration das le bâtiment tout en tentant de le dépasser

Dès la fin du XVe siècle, toute une mythologie s’emploie à légitimer le statut de mosquée du bâtiment. Les récits les plus fabuleux se répandent. Des écrivains ottomans expliquent que Constantinople aurait été fondé par un prince venu de Perse avant d’être refondé par l’empereur Constantin. La construction de Sainte-Sophie, elle-même, aurait été inspirée à Justinien par un songe de Hizir, le prophète Élie envoyé par Allah afin d’annoncer l’avènement de la vraie foi et de préparer l’élévation d’un édifice religieux digne de lui.

On raconte enfin que, la nuit de la naissance de Mahomet, la coupole de la basilique se serait effondrée et que les architectes byzantins n’auraient pu la reconstruire qu’avec du sable et de l’eau venus de La Mecque, mêlés à la salive du Prophète…

Sainte-Sophie : « une seconde Kaaba »

Au XVIe siècle, le pouvoir ottoman encourage les pèlerinages vers « la reine victorieuse de toutes les mosquées ». La réputation d’Ayasofya s’étend dans l’empire : c’est un lieu propice à l’éclosion de toutes les grâces, une seconde Kaaba. Signe du rayonnement du lieu, à la suite de Selim II (1524-1574), Mourad III (1546-1595) et Mehmed III (1566-1603) se font inhumer dans le complexe. Au XIXe siècle encore, alors que l’empire n’est plus que l’“homme malade de l’Europe”, le sultan Abdülmecid fait accrocher les huit panneaux ronds calligraphiés toujours visibles aujourd’hui, pieux rappel de soumission à l’islam.

La réintroduction du culte musulman par le « nouveau sultan »

Mais à l’été 1934, se produit une nouvelle rupture. Onze ans après la proclamation d’une République qu’il veut laïque, Mustapha Kemal Atatürk décide de faire de Sainte-Sophie un musée « offert à l’humanité » : c’est à la fois un signe d’autorité de son pouvoir temporel sur le monde religieux et un gage d’ouverture donné à l’Occident auquel il veut arrimer sa nation. Double symbole qui volera en éclats avec le geste d’Erdogan, l’été dernier.

La réintroduction du culte musulman par le “nouveau sultan” aura été préparée par un minutieux travail de propagande mené par les milieux islamistes dans les décennies antérieures. On dénonce d’imaginaires complots du patriarcat orthodoxe pour rouvrir le lieu aux liturgies byzantines. On fulmine lorsque Jean-Paul II, durant la visite qu’il fait en novembre 1979, s’y recueille. On organise, déjà, dès 1991, des séances de prière dirigées par un imam, le vendredi, dans une annexe du bâtiment.

Ultime aveu de cette volonté assumée de renouer avec l’esprit de la conquête, la scène incroyable donnée aux fidèles, lors de la prière du vendredi, le 24 juillet 2020, jour de la reconversion de Sainte-Sophie. À l’ouverture, un fonctionnaire de l’État, le président de la Diyanet, la direction des Affaires religieuses, lit le prêche, tenant un sabre à la lame ciselée d’un verset du Coran. Tous ont prié. Et le président turc, après s’être relevé, est allé se recueillir sur la tombe du Conquérant…

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