MEMORABILIA

« Emmanuel Macron, le dernier avatar de l’imposture en politique ? « 

BONNES FEUILLES

Olivier Marleix publie « Les liquidateurs » aux éditions Robert Laffont. Dans cet essai, Olivier Marleix fait un bilan sans concession des années En Marche. Il nous dit ainsi combien il est urgent d’en finir avec le macronisme, au risque sinon de voir notre souveraineté défaite et notre pays et ses industries définitivement liquidés. Extrait 2/2.Olivier Marleix.

ATLANTICO. 7 février 2021

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Emmanuel Macron aura incarné une des pires impostures politiques de notre histoire. « Imposture : Action de tromper autrui, notamment par de fausses apparences ou en se faisant passer pour un autre. » Pour qui M. Macron s’est-il fait passer ? Pour l’homme qui allait rompre avec le « système », pour l’homme qui allait incarner une « révolution », puisque c’est le titre du livre-programme qu’il a publié à la veille de sa conquête du pouvoir. Pour être exact, il est doué d’un vrai talent pour ressentir ce que les gens veulent entendre, mais il ne semble pas que cela aille jusqu’à créer chez lui cette empathie qui devrait être au commencement de tout engagement électif. Juste une capacité à tenir un discours pour séduire. Il a donc exploité un élément de diagnostic pertinent : ce qu’il y avait de stérile et parfois d’artificiel dans l’opposition entre la droite et la gauche. Ce constat, de nombreux Français l’ont fait. Mais dépasser la part d’artificialité de cette opposition est une chose ; dire qu’on avait autre chose à proposer, une rupture ou un nouveau monde, c’est une tromperie. Il n’en a réalisé qu’une synthèse, se proclamant d’ailleurs « en même temps » « et de droite et de gauche ».

De quelle gauche et de quelle droite nous parlait Emmanuel Macron ? Évidemment pas de la droite qui demande une justice plus ferme, des peines plancher pour les multirécidivistes, des expulsions de clandestins et la défense de ce qui fait l’identité nationale ; pas de la gauche qui demande la régularisation immédiate de tous les sans-papiers et la nationalisation de toutes les entreprises en difficulté… Il ne visait qu’un centre gauche parfaitement converti à l’économie de marché, la « deuxième gauche », la gauche strauss-kahnienne – qui constitue le carré de ses fidèles –, et une frange libérale de la droite incarnée par l’entourage d’Alain Juppé. Peu de choses les différencient : les deux s’adressent aux CSP+ urbaines, admettent la mondialisation sans voir les distorsions qu’elle engendre, refusent tout regard critique sur l’Union européenne, reconnaissent comme nécessaire une part importante de redistribution pour corriger les effets de la mondialisation. Bref, la pensée unique enseignée à l’ENA depuis vingt-cinq ans.

La gauche a été particulièrement à l’aise dans cette perspective parce qu’elle y a vu le prolongement d’un mondialisme présent dès les origines dans l’idéal socialiste, ce que Jules Michelet dénonçait déjà en 1866 comme son « utopie mondialiste », et que les idées sociales-démocrates y avaient encore leur place. La droite, plus attachée aux frontières, y a vu malgré tout l’extension du domaine du marché. En clair, Macron, c’est plus que jamais la rencontre du mondialisme, de l’économie de marché et de la social-démocratie…

L’analyse du politologue Jérôme Sainte-Marie est de ce point de vue lumineuse : il voit dans le macronisme la réunification d’une bourgeoisie libérale sur le plan économique mais conservatrice sur les questions de société et qui votait à droite avec une bourgeoisie libérale sur les questions de société qui votait à gauche… Ce qu’il appelle le « bloc élitaire ».

Macron, c’est le président plébiscité par cette France heureuse qui aime parler de réformes (qui en général ne la concernent pas puisqu’elle est déjà parfaitement « adaptée » à la mondialisation), de transformation, parce qu’elle ne voudrait surtout pas apparaître comme conservatrice, mais au fond souhaite que rien ne change pour elle-même au cours de l’histoire économique qui se déroule, puisque pour elle tout va bien ! Les inadaptés, ce sont les autres. « Ces gens qui ne sont rien » qu’on croise parfois dans les gares… C’est la droite des villes, dans la mondialisation heureuse. Les anywhere contre les somewhere, selon la terminologie de David Goodhart.

L’électorat d’Emmanuel Macron en 2017 est plus urbain, plus diplômé, plus riche… nous apprennent (mais on pouvait le deviner) les études d’opinion. Quand on analyse plus finement on peut s’amuser à distinguer les 0,1 % les plus riches, dont le président sert incontestablement les intérêts, et une petite bourgeoisie qui par mimétisme social vote aussi Macron, dans un intérêt de classe qui n’est en réalité pas le sien. Un jeune consultant trentenaire parisien, médiocrement payé et surexploité, vote Macron par une sorte de snobisme qui – le temps d’un scrutin – lui donne le sentiment d’appartenir à une classe sociale qui n’est pas la sienne… Au second tour de l’élection présidentielle, à Paris, Emmanuel Macron a obtenu 90 % des voix.

Georges Pompidou dans Le Nœud gordien ironisait sur la bourgeoisie parisienne : « La France est un pays changeant. Paris plus que la France. La bourgeoisie parisienne plus que le peuple de Paris. Périodiquement, le Paris des beaux quartiers s’éprend d’un homme et périodiquement s’en détourne. » C’est cette droite-là qui s’est enamourée de Macron. La seule chose qui soit sûre si l’on se fie à Georges Pompidou, c’est qu’elle refluera avec ses intérêts : une fois engrangée la flat tax (taxation des dividendes au taux unique de 30 % contre un impôt selon le barème de l’IR, c’est-à-dire, le plus souvent, à 45 % + 17 % de prélèvements sociaux, il y a de quoi être reconnaissant !), une fois repue du « dégagisme » auquel elle participe, forme de populisme en col blanc, elle trouvera forcément un jour une bonne raison d’être mécontente de son champion. Elle finira peut-être aussi par s’inquiéter que les provocations de ce jeune président n’excitent décidément trop le peuple, au point qu’il lui préfère la prochaine fois Mme Le Pen. C’est de cette droite que François Mitterrand parlait lorsqu’il disait qu’elle n’avait « pas de valeurs, seulement des intérêts ».

Mais, reconnaissons-le, si Emmanuel Macron, candidat du centre gauche au premier tour de l’élection présidentielle, rassemblant les trois quarts des suffrages qui cinq ans plus tôt étaient allés à François Hollande, est parvenu à semer le doute à droite aux élections législatives et depuis en laissant se répandre l’idée qu’il était de droite… c’est que la droite française était bien mal en point !

D’abord, la victoire d’Emmanuel Macron doit beaucoup à un ressort peu glorieux, peu avouable mais qui ne fait aucun doute à mes yeux : la tentation de certaines « élites politiques » du moment – de droite comme de gauche – de s’unir entre gens de bonne compagnie pour établir un front commun face aux populismes. Ce n’est plus le « front républicain » qui consistait à s’effacer pour faire barrage à une solution inacceptable. Cette fois c’est une alliance pour survivre, pour s’accrocher au pouvoir. Le sauve-qui-peut des bien-pensants !

Dès 2015, à la veille des élections régionales, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin avait été sans ambiguïté : « Ce ne serait pas impossible de gouverner avec Emmanuel Macron ou Manuel Valls après 2017 » ; et de poursuivre : « Il y a quelque chose d’artificiel dans nos clivages, nous [PS et Les Républicains] sommes d’accord sur l’essentiel ». Le peuple gronde ? Eh bien, plutôt que de chercher à comprendre les raisons de son désarroi, une partie de la classe politique, sans doute parce qu’elle a perdu de vue que sa vocation était de servir le peuple et qu’elle a fini par considérer qu’il y avait une sorte d’« avantage acquis » à rester au pouvoir, a décidé de se retrouver autour d’Emmanuel Macron. Rien de nouveau sous le soleil. À la fin de la IVe République, on avait imaginé une loi donnant un avantage électoral aux familles politiques capables de « s’apparenter », dans l’espoir de marginaliser les autres.

Les profils d’Édouard Philippe et de Bruno Le Maire, les deux principaux transfuges de la droite, sont très similaires : énarques, hauts fonctionnaires, entrés en politique au service d’un ancien Premier ministre, Alain Juppé pour l’un, Dominique de Villepin pour l’autre, ils se voient comme des membres de la « race des seigneurs » du film de Granier-Deferre. Leur vocation naturelle à entrer au gouvernement éclipse chez eux tout sentiment de trahison. Une sorte d’habitus de caste, aurait considéré Bourdieu. À vrai dire ils ont toujours mis tellement peu de conviction dans leur engagement politique qu’ils n’ont pas le sentiment de le transgresser…  Souvenons-nous de ce qu’était leur déshérence quand ils ont rejoint Emmanuel Macron : Édouard Philippe, alors un parfait inconnu, était le bras droit d’un Juppé défait à la primaire de la droite ; Bruno Le Maire avait vu ses ambitions politiques s’écrouler avec un misérable 2,4 % à la même primaire.

Il faut leur rendre cette justice qu’ils n’ont même pas cherché à faire semblant, ils ne se sont pas donné la peine de négocier une « plate-forme de gouvernement », de se mettre d’accord sur un projet : le seul projet qui vaille, c’est la survie, rester au pouvoir au sein de la grande famille de la pensée unique. À ce titre, ces ralliés de droite portent une grosse responsabilité : en se ralliant sans condition, ils ont permis au Président d’offrir l’illusion d’une ouverture quand il n’y en avait pas. On a beaucoup reproché à Jacques Chirac, en 2002, élu avec 80 % des voix « pour faire barrage » à Jean-Marie Le Pen, d’avoir fait comme si rien ne s’était passé, de ne pas avoir cherché à mettre en œuvre un projet politique à la hauteur de ce mouvement électoral. C’est injuste : les grands chantiers de son quinquennat – lutte contre le cancer, sécurité routière, handicap, écologie – traduisaient incontestablement la recherche d’un consensus. Trop même, lui a-t-on reproché ! En revanche, Emmanuel Macron, élu lui aussi pour « faire barrage au Front national », a fait comme s’il avait été élu pour mettre en place son programme du premier tour, qui n’avait pourtant séduit que 24 % des Français. Il n’a pas bougé d’un iota. M. Macron gouverne bien pour une minorité de Français. Cet attelage n’a rien à voir avec la « grande coalition » que pratiquent les Allemands et qui, elle, repose sur un accord de gouvernement âprement négocié. On est dans un petit arrangement qui ressemble à s’y méprendre à l’« UMPS », dénoncée avec ironie depuis des années par le Front national.

À mes yeux, Emmanuel Macron n’est finalement rien d’autre que le dernier avatar, l’ultime ruse du système, l’enfant qu’auraient pu engendrer Attali et Minc… Assez malin pour comprendre que les gens veulent tourner une page et se présenter en réformateur alors qu’il n’est au fond qu’un continuateur.

Comment s’étonner de l’explosion de colère exprimée si spontanément par les Français dix-huit mois seulement après son élection ? Cette crise des Gilets jaunes, révolte spontanée comme la France n’en avait pas connu depuis 1830 ou 1848, n’est que le ressac de cette grande tromperie… Qui pouvait sérieusement croire que ce petit frère de François Hollande allié aux enfants d’Alain Juppé réaliserait la « rupture » tant espérée ? Dans son dernier ouvrage, Alain Minc invite Macron (dont il espère évidemment la réélection pour le bien de la France, notamment au vu de son « bon bilan » économique) à incarner l’« union nationale de la France antipopuliste ». Il n’aura pas à se forcer ; Macron, c’est un peu le président contre le peuple.

A lire aussi : Les carences d’Emmanuel Macron pour lutter efficacement contre la casse de l’industrie française 

Extrait du livre d’Olivier Marleix,  « Les liquidateurs – Ce que le macronisme inflige à la France et comment en sortir », publié aux éditions Robert Laffont.

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