MEMORABILIA

RÉMI BRAGUE SUR LA LOI SÉPARATISME.

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« AU FOND, NOUS SOMMES TOUS PARTISANS DE LA THÉOCRATIE »…

Annoncé par le président Emmanuel Macron pour lutter contre l’islam radical, le projet de loi contre le séparatisme est discuté depuis ce lundi par l’Assemblée nationale. Occasion idéale pour questionner le philosophe Rémi Brague sur la place du catholicisme en France et sur le rapport religieux au pouvoir politique. Entretien.

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©Benjamin_de_Diesbach

Annoncé par Emmanuel Macron lors de son discours des Mureaux, le projet de loi contre le séparatisme a depuis été renommé projet de loi confortant le respect des principes de la République. Que signifie ce changement de nom ?

Il est symptôme d’un glissement : on a commencé par parler du « séparatisme islamique ». Puis on a noyé le poisson en mettant le mot au pluriel pour parler des « séparatismes ». Enfin, on en vient aux principes de la République. C’est un moyen commode pour refuser de nommer l’adversaire. Remarquons cependant que, jusqu’à maintenant, et au moins dans le discours officiel, le pire a été évité : il est bien plus juste de parler de « principes » que de « valeurs », par exemple à propos de la laïcité.

Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a récemment déclaré : « Nous ne pouvons plus discuter avec des gens qui refusent d’écrire sur un papier que la loi de la République est supérieure à la loi de Dieu. » Comment expliquez-vous ces propos, qu’aucun croyant ne peut sérieusement approuver ?

D’abord, une remarque peut-être un peu paradoxale : c’est tout à fait à l’honneur de ceux qui ont refusé de signer que de l’avoir fait. Il aurait été tellement plus facile de jurer n’importe quoi, puis de s’estimer ensuite délié de son serment une fois en position de force. J’explique les propos de ce ministre par une ignorance, probablement voulue, de l’abîme qui sépare diverses conceptions de ce que c’est que la Loi de Dieu. « Aucun croyant », dites-vous. Ce mot parapluie « croyant », camoufle l’abîme en question. Croyant en quoi ? Aux soucoupes volantes ? Au fond, nous sommes tous partisans de la théocratie. Ce qui ne veut évidemment pas dire le pouvoir des hommes de religion, mais bien, comme chez Flavius Josèphe qui a inventé le mot à l’époque du Christ, le règne de la Loi divine. 

Lire aussi : Loi « séparatisme » : beaucoup de bruit pour rien ?

Seulement, pour les uns, la Loi de Dieu a été révélée dans un livre, en l’occurrence le Coran, et dans le Hadith, recueil des actions, déclarations et approbations tacites de Mahomet, le « bel exemple » (Coran XXXIII, 21). Pour les autres, dont les chrétiens, cette Loi est présente en l’homme dès la création, œuvre de Dieu, et donc « divine », avant toute révélation historique ; elle est « naturelle » en ce sens qu’elle fait partie de la nature de l’homme. Celui-ci, pour un chrétien, a été créé à Son image par un Dieu qui est Logos (Verbe, mais aussi Raison). Il est en conséquence doué de la raison et de la conscience qui en est l’aspect pratique. On ne peut penser sérieusement qu’une loi humaine pourrait être supérieure à ce que dicte notre conscience. Ou alors, « ce qui est bien, c’est ce que dit la Loi, point, à la ligne ». C’est ce que disaient en 1945 les accusés de Nuremberg, cités en 2012, sans le savoir, par feu le sénateur Jean-Pierre Michel (mort le 24 dernier, Dieu ait son âme !).

Que penser de l’indifférentisme religieux du texte : la religion catholique ne devrait-elle pas légitimement bénéficier d’un droit d’antériorité ?

Cette antériorité est une évidence pour qui est tant soit peu frotté d’histoire. Le nier est une preuve de mauvaise foi. Ceci dit, l’antériorité ne peut fonder un droit. D’abord parce qu’elle ne suffit pas ; il faut que s’y ajoute la continuité de la présence. Sans quoi, les sacrifices humains, par le feu, de « nos ancêtres les Gaulois », auraient le pas sur le christianisme. Ensuite, comment ce droit se serait-il manifesté dans les faits ? Une loi ne peut pas comporter de noms propres, qu’ils désignent des personnes ou des groupes, par exemple des religions. Il lui faut énoncer des règles universelles, et donc procéder à la louche, quitte à se laisser corriger par des jugements d’équité.

En tant que professeur, vous devez être particulièrement sensible à la question éducative. Quel regard portez-vous sur les modifications envisagées par le texte sur l’enseignement à la maison et sur les écoles privées hors contrat ?

En tant que professeur qui a commencé par enseigner dans le secondaire, en lycée technique, puis, après un passage par le CNRS, dans le supérieur. En tant aussi que parent d’élève, puis de grands-parents. Le tout dans l’enseignement public, comme ma mère, mes beaux-parents, ma femme, un de mes fils. Je crains, bien sûr, que l’on néglige, parce qu’une loi ne peut entrer dans ce qui pour elle ne peut être qu’un détail, à savoir le contenu de l’enseignement dispensé, soit à la maison, soit dans des écoles privées hors contrat. La vraie question est là : qu’enseigne-t-on au juste dans les écoles que l’on souhaiterait surveiller, voire contrôler ?

C’est au niveau du droit, et non à celui du régime politique, que le problème devient brûlant : comment concilier deux systèmes de règles dont certaines sont incompatibles ?

Ce qui se passe maintenant dans les écoles publiques fait parfois un peu froid dans le dos : enseignement d’une version biaisée de l’histoire ou d’idéologies pseudo-scientifiques, pressions exercées sur les bons élèves accusés de trahison, etc. Moi qui suis un pur produit de l’école laïque, gratuite et obligatoire, je me demande avec inquiétude, si j’avais des enfants en âge scolaire, où je les mettrais aujourd’hui… L’Éducation nationale devrait commencer par se rendre un peu plus attrayante au lieu de réprimer la concurrence.

L’erreur fondamentale du gouvernement ne consiste-t-elle pas dans le fait de prêter à l’islam la possibilité d’un rapport au pouvoir politique semblable à celui du catholicisme ?

Il faut nuancer. L’histoire concrète des pays sous domination islamique montre que les gouvernants, qui pouvaient être d’ailleurs des musulmans sincères, se réglaient sur des maximes qui avaient peu de choses à voir avec la Loi islamique, à savoir la charia, qui est divine, et le fiqh, qui en est l’interprétation humaine, et donc faillible. Leur philosophie politique tenait plus des « miroirs des princes » persans que du Coran ou du hadith. Ils prenaient des dispositions inspirées par la raison, par le souci de l’intérêt de la classe dominante, combiné avec la nécessité de la paix sociale et, à partir du XIXe siècle, des pressions des puissances étrangères.

Lire aussi : Projet de loi contre le séparatisme : menace pour l’Église catholique ?

Dans les faits, le règne de la charia n’a guère été qu’un rêve de juristes. Or, ce rêve perdure, voire reprend du poil de la bête, moins d’ailleurs chez les juristes de métier qu’à la base. Celle-ci, d’ailleurs, n’entre guère dans les subtilités du droit islamique en ses diverses écoles, qu’elle réduit à quelques dispositions simples. C’est au niveau du droit, et non à celui du régime politique, que le problème devient brûlant : comment concilier deux systèmes de règles dont certaines sont incompatibles ?

Depuis le Concordat jusqu’à la loi de 1905, les rapports entre l’État républicain et les religions ont été changeants et conflictuels. Comment penser ce projet de loi sur le temps long ? Constitue-t-il une étape importante dans l’histoire de ces relations ?

L’histoire ne s’est pas arrêtée en 1905, pas plus d’ailleurs qu’elle n’avait commencé avec le Concordat de 1802 et surtout les articles organiques, qui plaçaient l’Église sous le contrôle de l’État. L’application de la loi de séparation, un siècle plus tard, a été variée. Elle a été stricte au départ, voire brutale. D’où des scènes d’émeute au moment des inventaires des biens des paroisses ou des expulsions de moines contemplatifs. D’où aussi le second vol (quand on est bien élevé, on dit « sécularisation ») des biens de l’Église, après la vente des « biens nationaux » pendant la Révolution. Ensuite, après la Grande Guerre, les choses se sont apaisées sur le fond d’un patriotisme commun, car les catholiques avaient montré autant d’enthousiasme que les laïcs pour envoyer la jeunesse à la boucherie. Et les deux côtés aimaient la France, son histoire, sa culture matérielle, intellectuelle, artistique. Est-ce encore le cas aujourd’hui ? Cette loi a au moins le mérite de prendre acte d’un fait massif et manifeste, à savoir l’entrée sur la scène hexagonale d’une religion nouvelle, l’islam, qui n’avait jusqu’alors été présente que dans les colonies. Nous verrons quels en seront les effets.

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