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Sentiment d’insécurité, autocensure… Après Paty, les enseignants tiennent mais tremblent

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Quatre mois après l’attentat contre le professeur, la communauté enseignante est gagnée par la crainte des représailles et des déchirements idéologiques sur l’attitude à adopter.

Article réservé aux abonnésPar crainte d'être taxés de "racistes", de trahir leurs idéaux, de stigmatiser leurs élèves, et aussi, désormais, d'être la cible de menaces ou de représailles physiques, beaucoup d'enseignants préfèrent taire ce qu'ils vivent.

Par crainte d’être taxés de « racistes », de trahir leurs idéaux, de stigmatiser leurs élèves, et aussi, désormais, d’être la cible de menaces ou de représailles physiques, beaucoup d’enseignants préfèrent taire ce qu’ils vivent.

Par Amandine Hirou, publié le 06/02/2021, L’EXPRESS.

« Chers collègues enseignants, un professeur, notre collègue, est mort du seul fait d’avoir enseigné les principes qui fondent notre république et notre histoire : la liberté de penser et son corollaire, la liberté d’expression. » Quinze jours après l’assassinat de Samuel Paty,Didier Lemaire, professeur de philosophie à Trappes, a rédigé une lettre ouverte, publiée par plusieurs médias. « Peu de temps après, j’ai été placé sous escorte policière à la suite de propos haineux tenus à mon égard, confie-t-il. Mais, en écrivant ce texte, je savais pertinemment à quoi je m’exposais ». Lui qui exerce depuis plus de vingt ans dans les Yvelines dénonce la montée de la menace islamiste à l’école. Il évoque l’envol du communautarisme, les pressions exercées sur ses élèves, le poison du sentiment victimaire qui incite à la haine… Après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, Didier Lemaire pensait que les langues de ses collègues allaient se délier. « Autour de moi, beaucoup font le même constat. Mais, par peur, tous refusent de témoigner », soupire-t-il.  

Quatre mois après le meurtre de l’un des leurs, la communauté enseignante tient, mais tremble. Difficile de quantifier le sentiment d’insécurité tant le sujet reste tabou chez les professeurs. Par crainte d’être taxés de « racistes », de trahir leurs idéaux, de stigmatiser leurs élèves, et aussi, désormais, d’être la cible de menaces ou de représailles physiques, beaucoup préfèrent taire ce qu’ils vivent. Certes, tous ne sont pas concernés par la hausse des pressions ou des violences. La situation diffère évidemment selon les établissements et les territoires. Mais des indices donnent une idée du climat qui règne aujourd’hui dans certains endroits. Comme les résultats de ce récent sondage Ifop, commandé par la Fondation Jean-Jaurès et Charlie Hebdo : 49 % des enseignants interrogés affirment s’être déjà autocensurés dans leur enseignement des questions religieuses afin de ne pas provoquer de possibles incidents. Soit 13 % de plus qu’en 2018. LIRE AUSSI >> Rapport sur la mort de Samuel Paty : L’Education nationale a-t-elle tiré les leçons ? 

Pour vaincre l’isolement, une cinquantaine d’entre eux se sont regroupés au sein de Vigilance Collèges Lycées, nouveau réseau créé en décembre dernier. L’idée ? Lutter contre les atteintes à la laïcité et à la liberté pédagogique. « Depuis le drame de Conflans-Sainte-Honorine, on constate que les médias, l’opinion publique ou l’institution sont plus réceptifs aux remontées d’incidents », reconnaît la professeure de lettres Delphine Girard. Au début de janvier, les projecteurs se sont braqués sur le collège des Battières, à Lyon, où un enseignant a demandé à changer d’établissement après avoir été pris à partie par un père de famille. Peu après, Fatiha Boudjahlat, professeure d’histoire-géographie de Toulouse, connue pour son engagement en faveur de la laïcité, a été visée, à son tour, par des attaques. Proférées, cette fois, non pas par des parents d’élèves, mais par des syndicats d’enseignants ! Dans une lettre adressée à l’académie de Toulouse et au conseil départemental de la Haute-Garonne, des membres de Sud-Education Haute-Garonne Hautes Pyrénées et de la CGT Educ’Action Haute-Garonne l’ont accusée de « stigmatisation » et de « discrimination » à l’égard de ses élèves. Attaques infondées pour le rectorat, qui lui a accordé une protection fonctionnelle (celle-ci permet, notamment, une prise en charge financière en cas de procédure judiciaire). « En jetant en pâture le nom de leur collègue sur les réseaux sociaux, ses adversaires politiques savaient qu’ils la livraient potentiellement à la vindicte des fanatiques », s’insurge Jean-Pierre Obin, ancien inspecteur général, auteur de Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école (Hermann). 

« Certains élèves préfèrent se murer dans le silence » 

Cette affaire est révélatrice d’une violente bataille idéologique qui se joue le plus souvent dans le huis clos de la salle des professeurs. « Depuis le mois d’octobre, les rapports entre une partie des élèves, déjà très sensibles aux sujets touchant à la laïcité, et certains enseignants, se sont également tendus », ajoute Delphine Girard. Le sondage Ifop revient sur les cérémonies d’hommage à Samuel Paty, organisées après l’attentat : 19 % des enseignants disent avoir observé au moins une forme de contestation ou de désapprobation, allant des justifications des violences contre les personnes présentant des caricatures de personnages religieux (15 %) à des refus de participer à la minute de silence (10 %). « Après les attentats de 2015, des élèves manifestaient déjà le sentiment qu’ils ne se sentaient pas pleinement français. Mais nous étions encore dans l’échange et le dialogue, se souvient Didier Lemaire. Depuis deux ans, je constate qu’ils sont de plus en plus nombreux à se murer dans le silence. Mais ils n’en pensent pas moins. » LIRE AUSSI >> « On se sent parfois bien seuls » : les profs démunis face à la montée de l’islamisme 

Certains projets d’hommage à Samuel Paty cristallisent les tensions. Quelques jours après l’attentat, le président du conseil départemental des Yvelines avait proposé que le collège du Bois-d’Aulne prenne le nom du professeur assassiné. Dans une lettre, une représentante FCPE de l’établissement lui a alors expressément demandé de « ne pas proposer ce sujet au conseil d’administration ». « Appeler ce collège par le nom de Samuel Paty, c’est infliger aujourd’hui à chacun de vivre quotidiennement dans la peur, en tout cas dans la réminiscence de celle-ci », insistait-elle, avançant également des risques de division au sein du collège. Le projet a été reporté à la rentrée prochaine. Depuis, la même idée a germé ailleurs. Dans certaines communes, comme à Ollioules, dans le Var, elle a suscité des résistances spectaculaires. Dans un sondage préalable, la totalité des enseignants, 89 % des parents et 69 % des élèves ont voté contre l’initiative de troquer le nom actuel du collège, Les Eucalyptus, pour celui du professeur assassiné. « Cela fait de nous des cibles alors que nous n’en avons pas besoin », s’est émue une enseignante.  

Désaccord autour des caricatures religieuses 

Delphine Girard déplore ces réticences : « Je peux entendre que des parents s’inquiètent pour leurs enfants. Mais, venant de mes collègues, ce refus me désole. » Pour la professeure de lettres, céder sur ce sujet, c’est prendre le risque d’être pris dans une spirale. « Peu à peu, on n’assumera plus les cours consacrés à la reproduction sexuée, on fermera les yeux sur les certificats médicaux brandis par les jeunes filles qui refusent de se mettre en maillot de bain, on fera l’impasse sur certains pans du programme d’éducation morale et civique », énumère-t-elle.  Sur le même sujet

L’établissement « socialement mixte » de Poitiers, dans lequel exerce Jules Aimé, professeur d’histoire-géographie, n’est pas non plus à l’abri de débordements. La semaine dernière, une jeune fille est passée en conseil de discipline pour avoir lancé à une professeure qu’elle « méritait d’être décapitée comme Samuel Paty ». Comme chaque année, en janvier, Jules Aimé s’est appuyé sur des caricatures – « y compris celles représentant Mahomet » – dans le cadre de son cours sur la liberté d’expression. « Bref, j’ai fait le job, à l’image de Samuel Paty, qui m’avait tout l’air d’être un collègue aussi irréprochable que passionné », lâche-t-il. Tout le monde ne partage pas cet avis. Seuls trois quarts des enseignants interrogés dans le cadre du sondage Ifop approuvent le fait que le professeur ait eu recours à des caricatures de presse. Tandis que 9 % estiment qu’il a eu tort, et 16 % préfèrent ne pas se prononcer. Dans la classe de Jules Aimé, le portrait en noir et blanc du professeur est affiché en haut du tableau. « Une petite piqûre de rappel qui aide à ne pas oublier, explique ce trentenaire. Et je ne compte pas l’enlever de sitôt. » 

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