MEMORABILIA

Kamel Daoud – L’intellectuel congelé

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CHRONIQUE. Trois armées de cryogénistes veillent à ce que les voix autochtones des ex-colonies ne s’expriment surtout pas au présent, sur le présent.

Kamel Daoud - L'intellectuel congele
Kamel Daoud – L’intellectuel congelé

par Kamel Daoud Publié le 08/02/2021. LE POINT

À chaque épisode de la  « guerre des mémoires » entre la France et l’Algérie, le regard se tourne vers l’intellectuel de l’ex-colonie, et qui y habite, pour lui demander son avis. Qu’est-ce qui empêche ce « témoin » autochtone de s’exprimer librement ? Trois armées de cryogénistes qui veillent à ce qu’il reste au frigo, dans sa posture de décolonisé permanent, et ne s’exprime pas au présent, sur le présent.

Qui sont-ils, ces gardiens du froid ? D’abord, les spécialistes occidentaux du postcolonial. La discipline est née de la volonté de comprendre, de rendre justice et de donner voix aux témoins de ce pan monstrueux de l’Histoire. Et, l’histoire de l’Occident étant celle de ses inventions et conquêtes sanglantes, il était utile d’interroger cette vocation souvent maquillée en « civilisation » et de tenter une thérapie. De cette ambition naquit un champ éditorial qui se transforma peu à peu en rente, en confort mais aussi en temple avec ses cryogénistes. Dès lors, personne parfois n’est plus agressif envers l’intellectuel du Sud que les professionnels du postcolonial du Nord. À peine glissez-vous hors de la congélation laborantine que les commissaires, armés de leurs baromètres, vous tombent dessus. Vous êtes désigné comme « Arabe de service », « agent du Nord », « faux intellectuel », « indicateur ». Dans ses réactions, cette famille de cryogénistes reprend ce qu’elle dénonce chez les colonisateurs : racisme et mépris. L’intellectuel des ex-colonies est congelé dans la posture de la victime, et sa voix n’a droit au chapitre qu’en tant que témoignage à charge. Comme un mammouth des neiges, il prouve sa vie par sa carcasse non décomposée.

Kamel Daoud – France-Algérie : que faire si on arrête la guerre ? Mais ces congélateurs du remords ne sont pas les seuls.

L’intellectuel de l’ex-colonie est souvent pris à partie par une deuxième armée de cryogénistes encore plus agressive : les intellectuels issus de l’ex-colonie et qui se sont installés en Occident. Souvent porteurs d’une blessure des origines, ils ont tendance à la transformer en stigmate pour doper la légitimité de leur parole. Curieusement, chez eux, une « nostalgérie » d’exilés prend naissance peu à peu, sourcilleuse, attentive au monopole du gémissement, et qui vous interdit, à vous, habitant du pays, de vous exprimer sur le pays. L’enjeu, pour ces exilés qui tournent aussi bien le dos au pays de départ qu’au pays d’arrivée, est à la fois alimentaire et symbolique.

L’Histoire, matière inflammable À chaque fois qu’un intellectuel autochtone, habitant l’ex-colonie, transgresse le code de la congélation et parle hors du discours victimaire, c’est une lapidation qui s’ensuit. La « bible » du genre est l’œuvre fétichisée d’Edward Saïd, et le verdict du tribunal est un déclassement sous l’étiquette d’« intellectuel comprador ». Toute une littérature de dénonciation, de complotisme, de procès en traîtrise, est développée pour neutraliser les dissidents mis « au froid » par leurs pairs de la même nationalité ou de la même « aire culturelle ».

Procès assassins. Le tableau le plus clinique, enfin, est celui d’une partie des élites locales des ex-colonies, à l’écart des centres mondiaux et n’ayant plus rien à vendre que le remake de la guerre de libération locale. Là, au prétexte du patriotisme ou de la religion, les procès contre les dissidents « au froid » sont assassins. Le « dissident » local se voit accuser de tout et de rien. C’est souvent vers Internet et les réseaux sociaux que se replient ces armées de cryogénistes pour juger la « taupe ». Et, là aussi, les insultes les plus virulentes sont reprises de l’ex-colonisateur, celui-là même que l’on veut dénoncer. « Les seules fois où je suis traitée de sale Arabe, d’Arabe de service, d’étrangère, c’est par les miens », expliquait une voix française d’origine maghrébine, incarnation du courage face aux commissaires communautaires.

« La raison de l’homme ne peut être conservée dans un réfrigérateur », écrivait Tayeb Salih dans son indépassable Saison de la migration vers le Nord, roman sublime sur le retour (sincère) au pays natal.

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