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Charles Jaigu: «L’égalité de masse, cette grande faucheuse»

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CHRONIQUE – Une histoire des inégalités, le livre essentiel de l’historien Walter Scheidel constate un paradoxe: celles-ci sont nécessaires aux civilisations, et le nivellement sur grande échelle est une mauvaise nouvelle pour tout le monde.

Par Charles Jaigu. 10 février 2021. LE FIGARO

Les grands panoramas historiques se multiplient. Ils sont toujours plus vastes, plus synthétiques et plus mondiaux. L’historien autrichien Walter Scheidel emboîte le pas de ces universitaires qui regardent la planète depuis Sirius et se font à la fois historiens et philosophes de l’Histoire. Citons les plus connus: Jared Diamond, Steven Pinker, Yuval Noah Harari, Hans Rosling ou Thomas Piketty.

Scheidel a commencé par écrire et enseigner l’histoire de l’Empire romain, puis il a quitté son Autriche natale pour rejoindre à 28 ans les rives du Pacifique et l’université de Stanford. Après s’être fait remarquer dans sa spécialité, les attraits des fresques monumentales de l’histoire connectée ont été plus forts que tout. Et quand les livres de Thomas Piketty sur le capital et les inégalités dans les sociétés modernes ont été publiés aux États-Unis, il s’est dit qu’il fallait y apporter un éclairage d’historien.

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Le résultat est loin, très loin, des postulats de Thomas Piketty en faveur d’un renouveau d’une social-démocratie mondiale fondée sur un impôt confiscatoire: «La difficulté avec Thomas Piketty est qu’il mélange deux registres: celui de l’économiste qui décrit et analyse, et celui du militant politique qui veut changer le monde… En ce qui me concerne je ne suis qu’un historien.» Mais l’historien qu’il est, justement, à force de décrire, se transforme en bien plus que cela. «Je pensais qu’aucune égalisation des conditions dans les sociétés humaines n’avait été possible sans une extraordinaire violence, et je voulais vérifier cette intuition», nous raconte-t-il par Zoom depuis son domicile californien.

C’est pourquoi, sous des dehors sobres, cette somme de 700 pages est une bombe. Le sociologue Louis Chauvel le souligne dans une excellente préface et il s’en effraie. En effet, Scheidel formule deux axiomes qui ont de quoi désarçonner le boy-scout progressiste doté d’un surmoi égalitaire qui est tapi au fond de nous.

«Cavaliers de l’apocalypse»

Le premier axiome est le lien consubstantiel entre le développement des civilisations et l’augmentation des inégalités. Le processus de civilisation engendre l’accumulation des richesses à des niveaux vertigineux, et simultanément l’avancement technique et esthétique d’une société. Rien n’a changé depuis le débat Rousseau-Voltaire, et c’est Voltaire qui avait raison.

Le deuxième axiome établit qu’il n’y a pas de niveau insoutenable d’inégalité. Les sociétés les plus inégalitaires peuvent durer très longtemps sans être pulvérisées par les tensions entre extrême pauvreté et extrême richesse. Et quand elles s’effondrent, il est presque certain qu’un nouvel ordre inégalitaire et une plus grande pauvreté les remplaceront. L’égalité de masse est comme la mort: une faucheuse qui ne fait pas dans le détail et emporte tout sur son passage. La destruction des richesses accumulées de génération en génération est une affaire si improbable qu’elle n’advient que par l’irruption d’un des «quatre cavaliers de l’apocalypse» décrits par l’auteur: «La grande pandémie, la guerre totale, l’implosion d’un État trop fragile, et la révolution.» Quand l’un de ces quatre cavaliers sévit, ou plusieurs conjugués, le remède est pire que le mal. «La grande compression» n’est possible que par un cataclysme qui engloutit non seulement le droit de propriété et les riches qui en jouissaient, mais tout le reste.

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Ce livre est important. Il fait litière, presque à son corps défendant, du récit angélique sur l’égalité socio-économique. Il écarte tout espoir d’une égalisation des conditions par les moyens de la concertation démocratique. Scheidel estime que le triomphe de la démocratie sociale après 1945 n’est pas attribuable à celle-ci, mais aux conséquences des guerres totales qui commencent en 1914 et se terminent en 1945. Durant cette période, les richesses privées ont été soit détruites, soit soumises à l’impératif patriotique d’une contribution impérieuse de tous à l’effort de guerre. Le rêve piketien d’un grand soir pacifique des pays du monde entier pour taxer le capital est, en lisant ce livre, un fantasme d’intellectuel parisien.

« Les inégalités sont bonnes parce qu’elles sont sources de dynamisme, et il faut juste essayer de les maintenir à un niveau acceptable. »Walter Scheidel

Entre l’utopisme égalitaire et le cynisme inégalitaire, il y a une troisième voie, celle des démocraties et des économies de marché. La limite de la thèse de Scheidel est de ne créditer à aucun moment l’exceptionnelle création de richesses de ces derniers siècles. Cette croissance, dont les effets se sont fait sentir pour tous et partout, résulte elle aussi d’une inégalité structurelle entre le capital et le travail. Pourtant, il le reconnaît volontiers, l’égalité pure et parfaite n’est pas le moyen d’atteindre la prospérité. «Les inégalités sont bonnes parce qu’elles sont sources de dynamisme, et il faut juste essayer de les maintenir à un niveau acceptable», admet-il. La définition de ce qui est acceptable est le cœur du débat. Scheidel estime que le niveau acceptable d’inégalité correspond, en gros, à l’étiage européen. Pour mémoire, rappelons que les États-Unis redistribuent 38 % du PIB, l’Europe 48 % et la France 55 %.

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La thèse, implicite, de Scheidel est que l’égalité n’est pas un bien en soi, pas plus que l’inégalité n’est un mal en soi. C’est l’excès de l’une ou de l’autre qui sont destructeurs. À ceci près que l’inégalité semble beaucoup plus familière à l’espèce humaine, et beaucoup plus essentielle à son évolution. Les sociétés décrites par l’auteur, sous toutes les latitudes et toutes les époques, choisissent invariablement l’excès d’inégalité et produisent néanmoins de grandes civilisations. En revanche, il n’est aucun exemple de société qui fût en même temps parfaitement égalitaire, prospère, et savante.

L’Ordre des choses

Le vrai dilemme, celui qui oriente désormais une grande partie du débat droite-gauche, est de savoir si l’objectif d’une politique est de lutter contre la misère humaine ou de réduire les inégalités. Leur augmentation tant décriée depuis trente ans a néanmoins été le cadre dans lequel a eu lieu la plus gigantesque opération d’éradication de la pauvreté dans l’histoire du monde. Plus de 700 millions d’êtres humains sont sortis de la pauvreté depuis le début des années 1990.

Quoi qu’on en pense, ce cadre ne devrait pas beaucoup changer dans les années qui viennent. Le Sars-Cov-2 n’est qu’une alerte mineure qui ne changera rien à l’ordre des choses. Scheidel juge très improbable que l’un des quatre cavaliers se présente à nouveau, et il ne mentionne même pas l’émergence ou non d’un cinquième cavalier: le changement climatique. «Le monde est entré dans ce qui pourrait devenir la prochaine longue période d’inégalités», estime-t-il. Faut-il s’en indigner? L’historien sait que le mieux est l’ennemi du bien. «Méfie-toi de tes rêves» est la dernière phrase de son livre.

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