MEMORABILIA

En Espagne, l’émergence fulgurante de la marijuana

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VU D’AILLEURS – Une nouvelle ère dans le trafic de drogue qui mise sur l’incognito, se mondialise et se diversifie au travers de gangs pratiquant une criminalité multiple. Par LENA . LE FIGARO, 12 février 2021

Intervention de la police dans une plantation de marijuana près de Barcelone, le 6 octobre 2020.
Intervention de la police dans une plantation de marijuana près de Barcelone, le 6 octobre 2020. Josep LAGO / AFP

Par Patricia Ortega Dolz, Elisa Lois, Rebeca Carranco, Nacho Sánchez et Jesús A. Cañas (El País)

En Espagne, le trafic de drogue progresse et se transforme à vive allure. Au-delà des chiffres élevés des saisies révélés par les bilans 2020 des prises effectuées en 2019 (1,5 million de plants de cannabis, près de 38 tonnes de cocaïne et de 350 tonnes de haschisch) et des milliers d’arrestations (20.437) pour trafic de drogue, les trafiquants s’adaptent rapidement aux circonstances (y compris à la pandémie). Ils sont d’ailleurs encouragés par une criminalité multiple des mafias de l’Est et par le boom phénoménal de la marijuana. Le trafiquant de drogue passe désormais incognito et il fuit des figures emblématiques et des noms de famille d’antan avec un seul objectif : éviter toute interruption de son business.

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De plus, à la lumière des données disponibles, les rouages de la production, de la réception et de la distribution de la drogue sont assez bien huilés. «Plus uniquement en Espagne, mais dans le monde entier, il s’agit d’un espace sans limites qui ne peut que s’agrandir et dont la solution, si elle existe, est complexe», met en garde José Ramón Noreña, procureur antidrogue et responsable numéro un dans ce domaine depuis 14 ans.

Le trafic de drogue ne connaît ni création ni destruction, il se transforme : «Le système est en place. En raison de sa position géographique et en tant que grand producteur de marijuana, l’Espagne y intervient comme récipiendaire [du haschisch en provenance du Maroc et de la cocaïne d’Amérique latine]. Il s’appuie également sur des canaux de distribution optimaux et fluides, principalement au niveau du transport routier, notamment sur des camions acheminant une variété de fruits et de légumes dans toute l’Europe», souligne un responsable de la Garde civile chargé de la lutte contre la criminalité organisée.

Nous sommes uniquement en mesure d’empêcher que ce système remplace ou concurrence l’État, à l’instar de la situation dans certains pays, notamment le MexiqueUn haut dirigeant de l’Udyco, l’Unité de lutte contre les drogues et la criminalité organisée au sein de la Police nationale espagnole

«Même si nous démantelons des groupes, indépendamment de leur taille, d’autres emboîteront le pas et, de surcroît, chercheront à s’imposer et à occuper les espaces vides, comme l’attestent les violents affrontements entre des organisations rivales sur la Costa del Sol», décrit un haut dirigeant de l’Udyco, l’Unité de lutte contre les drogues et la criminalité organisée au sein de la Police nationale. «Nous sommes uniquement en mesure d’empêcher que ce système remplace ou concurrence l’État, à l’instar de la situation dans certains pays, notamment le Mexique».

Le dernier bilan sur le trafic de drogue effectué par le Centre de renseignement pour la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée (Citco) met surtout en évidence l’explosion de ce qui constituait déjà une tendance, à savoir l’augmentation spectaculaire (tant à l’intérieur qu’à l’extérieur) des cultures de marijuana. En outre, il montre un net changement au niveau de l’entrée de la cocaïne, qui passe du sud vers le nord, la Galice devenant à nouveau la principale porte pour la poudre blanche, qui arrive essentiellement du Brésil et de la Colombie (lire encadré en fin d’article). En novembre 2019 a été intercepté le tout premier semi-submersible en Europe, au large des côtes de la Galicie, avec 3000 kilos de cocaïne à bord, ce qui confirme des soupçons entretenus depuis plusieurs années par les agents antidrogue.La police espagnole découvre 3 tonnes de cocaïne dans un sous-marinPauseUnmute Picture-in-PictureACTIVER LE SON

Le trafic de haschisch à partir du Maroc ne varie pas et affiche même une légère reprise. Cette situation se présente en dépit du Plan spécial pour le Campo de Gibraltar lancé par le ministère de l’Intérieur en juillet 2018 face à l’aplomb et à l’arrivée incessante de vedettes rapides remplies de ballots sur les plages et en plein jour, y compris aux yeux des touristes. Elle s’accompagne d’une violence éhontée contre les agents de la force publique.

Les informations disponibles relèvent l’entrée, en ce moment, d’une quantité de haschisch au moins équivalente à celle enregistrée un an plus tôt. Des dizaines de vedettes de narcotrafiquants attendent toujours la fin du mauvais temps pour réceptionner leur cargaison dans les eaux voisines de Chafarinas. De nouveaux (et d’anciens) itinéraires en direction du Levant sont également testés pour passer la contrebande par Almería et Murcie («y compris plus au nord», selon des sources policières), ou par le fleuve Guadalquivir, vers Huelva et l’Algarve. De la même manière, d’autres moyens de transport, notamment des voiliers de plaisance, font leur apparition ; ils effectuent le chargement sur les côtes marocaines et l’introduisent par n’importe quel port du sud ou de l’est de la péninsule.

L’Espagne, dont le territoire est largement dépeuplé et peu contrôlé, constitue un terrain fertile pour occulter ces plantations, à l’écart des nombreuses zones industrielles des villes de taille moyenneSources policières et judiciaires

Pourtant, une singularité caractérise cette année par rapport aux antérieures : la reprise de la hausse du trafic et de la culture de la marijuana, un boom qui s’ajoute à un précédent. Cette drogue silencieuse est déjà cultivée dans 13 des 17 communautés autonomes espagnoles, selon les données de Citco. Cette dynamique activité, peu risquée pour les trafiquants, est essentiellement promue par des gangs des pays de l’est de l’Europe, qui sont de plus en plus implantés en Espagne.

«La première récolte [d’au moins trois par an, au total] leur permet d’amortir les coûts de l’installation électrique d’une plantation indoor [à l’intérieur]», conviennent des sources policières et judiciaires. «Comme ils se branchent directement sur les câbles, ils ne paient même pas l’électricité», signalent-elles. «L’Espagne, dont le territoire est largement dépeuplé et peu contrôlé, constitue un terrain fertile pour occulter ces plantations, à l’écart des nombreuses zones industrielles des villes de taille moyenne», avertissent ces sources.

De plus, la peine encourue est très légère. «Elle oscille entre une et trois années», remarque le procureur Noreña, «éventuellement quatre, lorsque l’appartenance à une organisation criminelle peut être prouvée. Elle devrait probablement être plus sévère», consent-il. Et à cela s’ajoute «un manque de conscientisation de la société face au sérieux problème posé par une drogue modifiée comportant une concentration croissante de principe actif [celle produite en Espagne et envoyée à l’étranger n’est pas une drogue douce] et susceptible d’occasionner une pandémie, en l’occurrence de psychotropes, ou de graves troubles psychiques irréparables», prévient-il. Et comme si ce n’était pas assez, la police et la Garde civile alertent sur l’exploitation par le travail dans les plantations «employant la plupart du temps des étrangers sans papiers dans des conditions d’esclavage».L’explosion significative de la production et de l’exportation de marijuana en Espagne est le prochain grand défi de la lutte contre le trafic de drogue

Selon des sources de la Police nationale et de la Garde civile, bien que le haschisch (qui occupe la première place) et la cocaïne (en seconde place) continuent d’être les drogues les plus trafiquées, la marijuana est celle qui, chaque année, gagne le plus de terrain. De fait, elle implique d’ores et déjà des organisations de tout acabit, «des Chinois aux citoyens de l’Est, en passant par les ressortissants ou les citoyens britanniques». Elle génère également de plus en plus de violence autour d’elle, «notamment les vols entre gangs ou les règlements de comptes», comme le précisent des sources des deux organismes.

Lancée début 2019 par la Police nationale, l’Operación Verde naît du constat qu’un nombre élevé de frappes policières contre les cultures de marijuana dans des pays européens (dont le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas, l’Italie, le Portugal ou la Serbie) ont déterminé que l’Espagne constituait le point de départ de la drogue et que des délinquants d’autres régions d’Europe y sont associés.

Entre août 2019 et octobre 2020, plus de 2000 agents spécialisés ont participé à cette opération, qui, lors des diverses interventions de la police, a mené à la saisie de près d’un demi-million de plants de cannabis, de 800 plantations, de 25,6 tonnes et de plus de 7,6 millions d’euros, sans oublier environ 7 millions d’euros de fraude à l’électricité.

L’explosion significative de la production et de l’exportation de marijuana en Espagne est le prochain grand défi de la lutte contre le trafic de drogue, estiment les experts. Un second rapport interne du Citco sur la typologie des organisations impliquées dans ce trafic, auquel El País a eu accès, lance un avertissement et «souligne, pour 2019, une progression des groupes [71 au total] qui se consacrent principalement au trafic de marijuana, soit 21 de plus que l’année précédente».

Un refuge et une base pour 504 organisations internationales

En règle générale, le nombre significatif de saisies et d’arrestations ne fournit cependant pas d’indications sur les caractéristiques des organisations de trafiquants actives dans le domaine des stupéfiants qui gèrent ce juteux commerce illicite. Des données du ministère de l’Intérieur évaluent qu’en Espagne, elles amassent chaque année 6 milliards d’euros (0,5 % du PIB) et qu’elles étendent leurs puissants tentacules jusqu’à l’autre bout de la planète.

Malgré la hausse du nombre d’arrestations, la quantité de groupes établis dans notre pays qui se consacrent au trafic de drogue n’a pas cessé de croître. Les données du Citco se réfèrent à un total de 504 en 2019, soit une augmentation de 4 % par rapport à l’année précédente. Selon les hauts responsables de ce centre de renseignement, 109 se consacrent surtout au trafic de cocaïne.

les provinces de la région du Levant et Cadix, avec un port de mer, ainsi que Séville, avec son port fluvial, constituent des points stratégiques de l’entrée de stupéfiants dans notre pays, généralement dans des conteneursRapport du Centre de renseignement pour la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée (Citco)

Le rapport du Citco va plus loin et fait de Malaga le centre logistique du trafic de drogue : «Quant à la portée territoriale des organisations, il convient de mentionner Malaga qui, conformément aux tendances, se positionne comme l’une des principales provinces où le crime organisé est le plus actif».

Et d’ajouter : «De même, du fait qu’elles représentent d’importants nœuds logistiques et en matière de communications, les provinces de la région du Levant et Cadix, avec un port de mer, ainsi que Séville, avec son port fluvial, constituent des points stratégiques de l’entrée de stupéfiants dans notre pays, généralement dans des conteneurs».

La Costa del Sol représente le lieu d’arrivée de l’essentiel de la drogue et le point de départ de sa distribution. «Comme les tomates que l’on expédie en Europe, on achemine de tout», explique ironiquement un enquêteur de la Garde civile à propos du mode de livraison de la marchandise le plus commun parmi les organisations.

«Une société pourrie»

Cette situation n’a aucun équivalent avec les pratiques en vogue dans La Línea de la Concepción (une commune de Cadix). Les organisations sont de simples récipiendaires et transporteurs de haschisch, alors que le problème y est plus sérieux (si tant est que cela soit possible) du fait que l’argent de la drogue, qui s’appuie sur les anciens circuits de la contrebande, a percolé dans toute la société.

«Dans une société comptant 30 % de chômeurs et un taux probablement supérieur chez les jeunes, un garçon gagne 1000 euros uniquement pour signaler l’arrivée de la police, 3000 pour le déchargement des ballots d’une embarcation sur la plage, et 30.000 pour le transport de la drogue», prévient un inspecteur principal de l’unité Greco (Groupe d’intervention spéciale contre la criminalité organisée) de la Police nationale, qui a passé des années à poursuivre les trafiquants de drogue dans cette région. «Et on voudrait les convaincre de pratiquer une autre activité ?», ironise-t-il. «Le Plan spécial arrive trop tard ; on a besoin d’un plan intégral», observe ce même fonctionnaire.

«L’inacceptable s’est produit : le moteur économique de cette société, l’argent qui atterrit dans les banques et les petites et grandes entreprises provient en grande partie du trafic de drogue. En ce sens, la société est pourrie», indique un autre enquêteur de la Garde civile.

Rien ne sert de procéder à des arrestations si le système judiciaire est incapable d’assurer un suiviUn responsable de la Garde civile

Le rapport interne du Citco sur les organisations du trafic de drogue les analyse également à l’aune de la nationalité des personnes visées par une enquête : «Pour la cocaïne et le haschisch, on y trouve les Espagnols, puis les Marocains et les Colombiens. Les ressortissants chinois sont impliqués dans le trafic de marijuana, même si cette année, leur participation a considérablement diminué au profit d’autres groupes, notamment les Britanniques, les Lituaniens et les Polonais». Selon les experts de la police, la violence exercée par d’autres a fait fuir les groupes de Chinois qui, dans le passé, s’étaient immiscés dans la production de marijuana.

«On la ressent au travers de l’augmentation des arrestations [de 12 % par rapport à l’année précédente]. Elles concernent des Marocains, essentiellement actifs dans le trafic de haschisch, en conséquence des frappes policières dans le Campo de Gibraltar et à proximité, ainsi que des Colombiens, dont la principale activité criminelle se concentre sur le trafic de cocaïne. Par ailleurs, celles des Albanais, qui se consacrent à des activités illicites telles que le trafic de marijuana, ont quadruplé», relève le rapport du Citco.

«Cependant, rien ne sert de procéder à des arrestations si le système judiciaire est incapable d’assurer un suivi», déclare un responsable de la Garde civile. Le pouvoir judiciaire est obstrué alors que prévaut un sentiment généralisé d’impunité face à ces crimes. Les trafiquants de drogue franchissent les portes de la prison après l’âge de 30 ans, beaucoup ayant tellement engraissé leurs «entreprises» qu’ils «continuent à opérer derrière les barreaux, puis sont libérés sous caution grâce à l’argent de la drogue», avertit-il.

Ce sont les Hollandais, les Suédois et les Belges d’origine maghrébine qui, après avoir pris le contrôle des principales zones portuaires, mènent la danse et gèrent une grande partie de ce business à l’échelle européenneUn haut responsable du siège de l’Udyco

«Désormais, ce sont les Hollandais, les Suédois et les Belges d’origine maghrébine qui, après avoir pris le contrôle des principales zones portuaires, mènent la danse et gèrent une grande partie de ce business à l’échelle européenne», déclare un autre haut responsable du siège de l’Udyco. «Puis viennent les transporteurs, distributeurs et blanchisseurs d’argent des gangs de l’Est, généralement des Serbes et des Russes ; ils se sont installés à Valence et à Alicante et ont établi des connexions sur la Costa del Sol», précise-t-il. «Sans oublier une poignée d’Asiatiques en Catalogne, qui transportent de l’héroïne et cultivent le cannabis dans de vastes plantations», ajoute-t-il. En somme, un véritable creuset d’organisations criminelles qui se partagent le territoire espagnol comme un gâteau.

Des logiques territoriales

L’Espagne constitue un territoire propice au trafic de drogue en raison de sa position géographique, de sa proximité avec le Maroc, de ses multiples grands ports d’accès à l’Europe (Algésiras, Barcelone et Valence). Sans oublier sa tradition de contrebande dans le Campo de Gibraltar et en Galice, l’anonymat offert par les régions touristiques telles que la Costa del Sol ou le Levant, ainsi que l’infrastructure (connexions et capacité de déchargement et de transport) présente en Andalousie (le potager de l’Europe).

Si l’on y ajoute les vastes étendues de terre de cette Espagne dépeuplée et dépourvue de contrôles et les nombreux entrepôts industriels aux alentours de beaucoup de localités, le tour est joué pour permettre une explosion inédite des plantations de marijuana. Cette dernière année, elles ont d’ailleurs battu leur propre record.

Le trafiquant de drogue délimite également son territoire, bien qu’il le fasse de plus en plus sous le couvert de l’anonymat. «Quels sont les grands traits du trafiquant de drogue en Galice ? Ma réponse penche en faveur de la discrétion. La Catalogne offre un tissu cosmopolite, le Levant, le plan B du trafiquant de drogue, la Costa del Sol, la plate-forme logistique, et le Campo de Gibraltar, le point de départ», résume un responsable de la Garde civile chargé de la lutte contre la criminalité organisée.

«De nos jours, contrairement à la popularité dont jouissaient les trafiquants de drogue d’antan (Sito Miñanco, Laureano Oubiña ou El Pastelero en Galice, les Castaña, Messi ou El Tomate dans le sud), ils font profil bas, mais tirent néanmoins parti des infrastructures», insiste un commissaire du siège de l’Udyco. «Se faire remarquer les transforme en cibles faciles, comme ce fut le cas dans le Campo de Gibraltar, ciblé par les opérations menées par les responsables politiques et la police. Or ce genre de trafiquant fonctionne selon le principe des vases communicants : quand on appuie d’un côté, tout part de l’autre».


Une Galice en mode incognito pour trafiquer la cocaïne

Par Elisa Lois, à Pontevedra

Le trafic de drogue en Galice a été décapité. Finis les clans ou les leaders charismatiques, capos de cette drogue qui, il y a quarante ans, a fait son entrée dans la Galice de la contrebande de tabac. La configuration pyramidale des organisations légendaires qui ont ouvert les portes de l’Europe au marché colombien de la cocaïne s’est lentement effondrée au point de pratiquement disparaître et de céder la place à des groupes résilients de taille modeste offrant leurs infrastructures maritimes et leur connaissance du milieu en tant que sociétés de services pour le transport de cargaisons. Or, selon les données les plus récentes du ministère de l’Intérieur, la Galice est redevenue la principale porte d’entrée en Espagne de la cocaïne.

En 2019, 7642 kilos ont été saisis, une quantité neuf fois supérieure aux 824 kilos de l’année précédente.

Le trafic de cocaïne mondialisé est désormais dirigé par des mafias d’Europe de l’Est, qui se caractérisent par leur puissance, leur solide expérience et leur violence. Il fonctionne par l’intermédiaire de réseaux nord-africains chargés du stockage et de l’expédition des cargaisons, et d’autres basés en Belgique et aux Pays-Bas, qui prennent en charge la distribution. Ces réseaux sont les héritiers des célèbres narcotrafiquants galiciens qui ont réussi à opérer comme de véritables cartels du vieux continent, émulation de leurs fournisseurs et des puissants capos colombiens de Cali et Medellín.

Ces groupes des Balkans ont su mettre à profit le vide laissé par leurs intrépides leaders, dont certains croupissent toujours derrière les barreaux et d’autres ont pris de l’âge, ou par ceux qui, aujourd’hui encore, restent absents en raison du tapage médiatique autour de cette activité criminelle. De surcroît, bien que la Galice reste une passoire pour la contrebande, le profil du nouveau trafiquant de drogue galicien, presque anonyme et en second plan dans l’actuelle configuration du marché de la cocaïne, est à l’image du poids que ce dernier a perdu au sein de l’establishment du trafic de drogue dans le monde. Un négoce où le potentiel économique et la réduction maximale du risque encouru par les paquets constituent la monnaie d’échange.

[Ces mafias de l’Est] aspirent à coopérer avec les cartels sud-américains, pas à leur faire la concurrence. Dans ce commerce, les Galiciens procèdent au déchargement en échange d’une commission, sans plusJuan Carlos Carballal, juge à Vigo

Selon Europol, ces mafias émergentes occupent le sommet de la criminalité organisée. Elles sont multidimensionnelles. En outre, malgré l’absence de spécialisation dans le transport de la drogue, elles comptent sur les pilotes et propriétaires d’embarcations de Galice pour y acheminer les stupéfiants et elles disposent de leurs propres représentants en Amérique du Sud pour négocier, à l’instar des célèbres trafiquants de drogue galiciens, l’achat direct de la cocaïne. Même si les paris, les jeux de hasard, le blanchiment d’argent, l’immobilier, la prostitution ou l’immigration clandestine représentent d’autres facettes de ces groupes, leur stratégie s’appuie avant tout sur les chaînes logistiques qu’elles mettent à profit pour introduire la drogue et également pour trafiquer notamment des vêtements ou des armes.

«Nous sommes confrontés à une autre dimension de la criminalité ; en Galice, le modus operandi a radicalement changé», déclare Juan Carlos Carballal, juge à Vigo. Il connaît les dessous de certaines opérations de police qu’il a dirigées contre des trafiquants notoires et il affirme que ces mafias de l’Est sont implantées tant en Galice qu’en Andalousie et dans toute l’Europe. «Leur structure est impressionnante, difficile à contrôler face à l’immensité de l’océan et à l’intensité du trafic portuaire. En plus, elles aspirent à coopérer avec les cartels sud-américains, pas à leur faire la concurrence. Dans ce commerce, les Galiciens procèdent au déchargement en échange d’une commission, sans plus», explique le magistrat.

Par rapport à la grande vague de la décennie précédente, le nombre de saisies de cargaisons enregistré en Galice a essuyé un recul. Néanmoins, les envois interceptés sont aujourd’hui de plus en plus volumineux et la pureté de la cocaïne est nettement supérieure, une situation qui concorde avec l’excédent de réserves de cette substance en Colombie, son principal fournisseur. Lors du confinement lié à la Covid-19, ce transfert ininterrompu de marchandises a été manifeste : en deux opérations consécutives, plus de sept tonnes ont été saisies sur les côtés de la Galice. «Une vraie surprise. On a également constaté que les trafiquants se sont réapproprié les anciennes méthodes de transport et de débarquement de la drogue», déclare Tomás García, chef de l’unité organique de la police judiciaire de Pontevedra.

«Le profil du nouveau narcotrafiquant se caractérise par l’expérience et la spécialisation en tant que transporteur et récipiendaire de cargaisons, y compris par la fabrication de vedettes dans ses propres chantiers navals», ajoute le capitaine de police. Il met aussi en garde contre les technologies émergentes, notamment les réseaux téléphoniques cryptés, que les nouvelles mafias exploitent pour leurs opérations et qui empêchent toute identification des lignes et des serveurs. «Pontevedra et Algésiras sont les deux centres névralgiques du trafic de drogue en Espagne», souligne-t-il.Les experts estiment que les saisies couvrent uniquement 10 % du fret en transit. En 2019, rien que dans la Communauté autonome de Galice, elles ont augmenté de 827 % par rapport à l’année précédente

Alors que l’Europe consomme une cocaïne plus pure produite en quantité croissante en Amérique latine, l’avenir est lié à l’utilisation des technologies numériques sur le marché des drogues et à l’optimisation de certaines ressources en mer, notamment des sous-marins. En effet, pour Antonio Duarte, commissaire à la Brigade centrale des stupéfiants, l’opération policière de décembre 2019 à l’origine de la saisie de 3000 kg de cocaïne dans un semi-submersible des Rías Baixas «n’est pas la première ni la dernière». Il pense même que ces personnes recourent deux ou trois fois par an à cette méthode et qu’ils l’ont perfectionnée au fil du temps.

De l’avis de ce commissaire, «le poids du trafiquant galicien a régressé, mais pas celui du trafic de drogue en Galice, toujours très dynamique.» «Plus que jamais, ils interviennent en tant que pilotes d’embarcations, mettant à profit leur savoir-faire ; et malgré les nombreux ratés, les nouvelles opérations leur permettent chaque fois de tout arranger.» Qui plus est, il souligne la présence de deux groupes ayant la capacité d’intervenir à tout moment et, en dépit du recul du transport par bateaux de pêche, le rétablissement du trafic dans des conteneurs et à bord de navires de commerce, de son côté, presque impossible à appréhender.

La Galice constitue un des paradigmes de la métamorphose permanente et de l’évolution des organisations de la criminalité organisée, que la mondialisation rend chaque jour plus puissantes. Ainsi, elles ont pu mieux gérer les marchés locaux à des endroits stratégiques. Les experts estiment que les saisies couvrent uniquement 10 % du fret en transit. En 2019, rien que dans la Communauté autonome de Galice, elles ont augmenté de 827 % par rapport à l’année précédente, alors que sur le marché noir, le prix du kilo de cocaïne se maintient pratiquement à 30.000 euros. En 2020, dix tonnes ont été capturées sur le territoire de la Galice.

Pablo Varela, le procureur responsable de la lutte contre la drogue à Pontevedra, passe en revue les transformations du trafic de drogue liées à l’évolution spécifique du marché international des stupéfiants. Il note que dans ce dispositif mondial, la branche galicienne constitue un maillon incontournable qui a renforcé encore plus le commerce des stupéfiants. Et d’affirmer que «la criminalité organisée évolue au même rythme que la société. En plus, les organisations galiciennes ont changé. Elles apportent leur principal atout, le transport, à ce nouveau modèle de mondialisation dans lequel des mafias plus connectées se partagent les parts de marché, les réseaux de distribution et les outils modernes en matière de télécommunication et d’informatique».

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