MEMORABILIA

« Les effets pervers et inattendus du Black Lives Matter aux États-Unis »…

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En 2020, le nombre d’homicides a nettement augmenté outre-Atlantique. La faute aux coupes budgétaires dans la police qu’a entraînées ce mouvement militant.

Dans la "CHAZ" (Capitol Hill Autonomous Zone) de Seattle, en juin 2020.
Dans la « CHAZ » (Capitol Hill Autonomous Zone) de Seattle, en juin 2020.© Noah Riffe / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Par Wilfred Reilly* pour Quillette**. Publié par LE POINT le 13/02/2021

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Les crimes graves, et tout particulièrement les meurtres, ont récemment explosé aux États-Unis, et ce malgré le confinement de la population. De nombreuses explications ont été avancées. Des publications orientées à gauche, à l’instar de Vox, ont choisi de se focaliser sur les indéniables ravages économiques de la pandémie de Covid-19. Mais une autre explication correspond bien mieux aux données : la criminalité a augmenté parce que, dans la plupart des grandes villes, les services de police ont fait l’objet de coupes budgétaires drastiques. Des mesures « woke » (en état d’éveil face aux injustices) qui se sont soldées par un chaos comparable presque partout où elles ont été mises en œuvre.

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Du point de vue des faits, la lourde augmentation de la criminalité n’est que très difficilement contestable. Selon un très sérieux rapport de plus de vingt pages de la Commission nationale sur le Covid-19 et la justice pénale (CCCJ), « les homicides, les voies de fait graves et les agressions à main armée ont augmenté de manière significative à partir de fin mai et juin 2020 ». Entre 2019 et 2020, le taux d’homicides a augmenté de plus de 40 % durant l’été et de plus de 30 % à l’automne. Dans les vingt et une grandes villes analysées dans le rapport du CCCJ, plus de 610 homicides supplémentaires ont été à déplorer en un an. En outre, la plupart des autres violences ont également augmenté : « Les agressions graves ont augmenté de 15 % à l’été et de 13 % à l’automne 2020 ; les agressions à main armée, de 15 % et 16 %. »

Effet George Floyd

De telles données sont encore plus frappantes lorsqu’elles sont analysées à l’échelle de chaque ville, comme le montre ce tableur dressé par le criminologue Jeffrey Asher. À Louisville, la « grande » ville la plus proche de là où je réside, dans le Kentucky, les homicides avaient augmenté de 78 % – ils étaient passés de 78 en 2019 à 139 en 2020 – quand Asher a créé son document et ses données confirmées s’arrêtent fin octobre 2020. Ce bond n’avait rien d’une anomalie. En parcourant les chiffres des principaux centres urbains du Midwest, on constate des hausses de 194 à 264 à St. Louis (+ 35 %) et de 98 à 191 (+ 95 %) à Milwaukee. Une même tendance se dessine dans les très grandes villes américaines. New York, où les données sont très fiables, est passée de 314 à 437 cas. Chicago, ma ville natale, a connu une hausse plus importante, de 481 à 748 homicides. Soit le record du pays et, pour Chicago, le second chiffre le plus élevé en vingt ans.

Bien des théories ont été avancées pour expliquer ce phénomène accablant. Un article de German Lopez paru dans Vox en décembre 2020 en est une bonne synthèse. Pas moins de sept explications possibles y sont exposées. Y figurent le chaos provoqué par le Covid-19 (« la pandémie a vraiment tout chamboulé »), les effets médicaux secondaires du virus (« la surcharge hospitalière s’est soldée par des décès supplémentaires »), les difficultés économiques. Certaines des théories développées par Lopez sont proprement innovantes : il conjecture que la « confiance dans la police » pourrait avoir chuté après les cas de brutalité policière très médiatisés, comme le meurtre de George Floyd, ce qui aurait entraîné davantage de « justice de rue ». Ou encore qu’avec l’augmentation des ventes d’armes suscitée par la pandémie, on observe tout simplement « davantage de violence par armes à feu ».

Forces de l’ordre sous le feu des critiques

Possible, mais une autre explication, bien plus simple, peut être envisagée. Elle provient de l’une des observations les plus solides en sciences sociales : la réduction de l’action de la police est corrélée avec l’augmentation de la criminalité. Et en 2020, année qui aura vu le New York Times publier une tribune dominicale intitulée « Oui : nous voulons dire littéralement abolir la police », les forces de l’ordre ont sans doute subi l’attaque la plus cohérente et la plus soutenue de toute l’ère moderne. À New York, selon USA Today, le budget annuel de la police a ainsi été amputé de 1 million de dollars environ, montant en grande partie transféré aux « services sociaux et programmes pour la jeunesse ». Si l’article fait remarquer que ces coupes ont entraîné l’annulation d’une classe de 1 200 nouvelles recrues à l’Académie de police, en août 2020, il souligne également que « pour beaucoup », les économies ne sont pas suffisantes.

La situation est similaire à Los Angeles où le budget de la police a été réduit de 150 millions de dollars « suite aux appels de définancement de la police après la mort de George Floyd le 25 mai ». Le 12 novembre 2020, ces réductions avaient déjà conduit à la dissolution de toute la brigade spécialisée dans les actes de cruauté envers les animaux et, plus grave encore, de l’unité chargée des victimes de violences sexuelles, la même qui « enquêtait sur le producteur de films déchu Harvey Weinstein ». Dans la métropole californienne, de futures coupes sur « le soutien aérien, la division métropolitaine, ainsi que les unités chargées des gangs, du trafic de stupéfiants et du crime commercial » sont envisagées si ce n’est prévues.

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Outre les saignées dans les budgets de la police, l’année 2020 a également vu une baisse aussi significative que mesurable des contrôles. À Minneapolis, où l’on a sérieusement discuté du définancement de la police et réduit le budget de la police de plusieurs millionsBloomberg consigne une réduction « moyenne de 80 % des contrôles routiers chaque semaine depuis le 25 mai ». Le 25 mai 2020 est la date exacte de la mort de George Floyd. En plus des contrôles de routine, les contrôles de véhicules suspects – ceux que l’on pense être impliqués dans une infraction – ont eux aussi diminué de 24 % depuis la même date. Idem pour les contrôles de personnes suspectes qui ont « ont diminué de 39 % depuis le 25 mai ». Face à ces baisses, Bloomberg propose une explication évidente : « le retrait – soit la réduction des activités proactives de la police suite aux critiques du public ». La chose est certaine et les données de Chicago et d’autres métropoles indiquent que les policiers de Minneapolis n’ont pas du tout été les seuls dans leur désengagement.

Théorie de « la vitre cassée »

Parallèlement aux réductions budgétaires et, au moins dans les grandes villes, à la diminution des contrôles policiers, la situation nous offre peut-être la confirmation empirique ultime de la théorie de « la vitre cassée ». Cette théorie criminologique controversée, bien que souvent validée, conceptualisée à l’origine par James Q. Wilson et George Kelling, stipule que des marques visibles de délinquance, de chaos et de désordre récents créent un environnement urbain servant de terreau à d’autres infractions plus extrêmes. Tout au long de l’année 2020, des émeutes urbaines massives et largement tolérées ont balayé le pays. À Minneapolis, où George Floyd a trouvé la mort, des émeutiers ont incendié et pillé de nombreuses boutiques et entreprises dans un quartier peuplé en grande partie de minorités et mis le feu à un poste de police en activité – alors même que des agents se trouvaient encore à l’intérieur. À Seattle, un groupe constitué d’activistes noirs et de black blocs s’est arrogé le contrôle de tout un quartier branché – le Capitol Hill – pour en faire une ville État anarchiste baptisée CHAZ (ou CHOP), où six personnes ont été victimes de fusillades. À Portland, le palais de justice fédéral a été pris d’assaut par des émeutiers antifa et leurs alliés pendant plus de cent jours consécutifs, notamment à l’aide de feux d’artifice M-80 utilisés comme obus de mortier.

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Dire que la grande majorité des émeutiers ont eu « la place pour détruire » en toute impunité, pour reprendre la formule de la maire de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, lors des émeutes de 2015, n’est en rien une exagération. Des articles factuels produits par des sources aussi sérieuses que Court House News ou Pamplin Media Group estiment qu’environ 91 % des émeutiers appréhendés à Portland n’ont jamais été poursuivis pour quoi que ce soit. Des chiffres que l’on retrouve à peu de chose près dans d’autres grandes villes comme Chicago. Et cette relative impunité s’étend aussi aux crimes les plus graves : la majorité des agresseurs des six personnes grièvement ou mortellement blessées par balle à CHAZ sont toujours dans la nature.

« L’été des émeutes »

De nombreuses statistiques prouvent que l’explication de cette danse macabre américaine de 2020 par le retrait policier et le chaos correspond mieux aux données que les hypothèses invoquant la situation économique. Premièrement, le lien entre pauvreté et criminalité (si jamais le sens de la causalité est réellement celui-ci) est beaucoup plus subtil qu’on a tendance à le croire, et les taux de crimes graves comme les meurtres n’ont pas vraiment tendance à augmenter durant les récessions et les dépressions. Lors de la dernière grande récession, les chiffres des meurtres ont été de 16 422 en 2008, 15 399 en 2009, 14 772 en 2010 et 14 661 en 2011 – soit une baisse de 1 761 entre le début et ce qu’on l’on considère habituellement comme la fin de la crise.

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Des données spécifiques à 2020 étayent d’autant mieux les explications non économiques de la vague de meurtres. Alors que les homicides, les agressions aggravées et les crimes à main armée ont tous augmenté de façon spectaculaire, la fréquence des crimes visant uniquement à obtenir de l’argent a diminué, elle, au cours d’une année largement marquée par le confinement induit par la crise sanitaire. Selon les auteurs du rapport du CCCJ : « Les taux de cambriolage, de vol et de délits liés à la drogue ont chuté de 24 %, 24 % et 32 % par rapport à la même période en 2019 ». Plus important encore, les données sur la criminalité sont consignées sur une base mensuelle et annuelle et – comme l’indiquent les chiffres de Minneapolis cités plus haut – les plus fortes hausses des crimes violents en 2020 sont directement liées à « l’été des émeutes » qui a suivi la mort de George Floyd et non pas au début de la pandémie de coronavirus. Toujours selon le rapport du CCCJ : « Les homicides […] ont augmenté de façon significative à partir de fin mai et juin 2020. »

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Des observations qui concordent parfaitement avec l’histoire récente. L’« effet Ferguson », ou l’augmentation du nombre de meurtres, d’environ 14 000 en 2014 à 17 294 en 2017, consécutive à la première vague d’émeutes liées au mouvement Black Lives Matter et au retrait de la police qui en a résulté, a été discuté dans le monde entier. Plus généralement, les meurtres aux États-Unis sont passés de 8 530 en 1962 à 24 700 en 1991, consécutivement à une ou deux générations de réformes pénales – en particulier les protocoles Miranda et Escobedo, la doctrine du « fruit de l’arbre empoisonné » et la libéralisation générale des politiques de condamnation. D’autres crimes violents ont augmenté proportionnellement, comme le détaille Mona Charen dans Do-Gooders, lecture aussi peu prisée qu’essentielle. Pour le dire en une phrase tellement vraie que seul un chercheur en sciences sociales pourrait la contester : plus la police peut faire son travail, moins il y a de crimes.

Et ces crimes font des victimes. Si je déplore la mort de mes concitoyens, qu’importe leur couleur, une triste et absurde réalité des violences post-Ferguson comme de celles de l’été 2020 est que bien des vies inutilement perdues appartenaient à des Noirs. À Chicago, les victimes des homicides de 2020 sont à 81,8 % noires, pour 3,9 % de blancs. Par un calcul simplissime et en supposant un taux d’homicide constant par race, le saut vertigineux de 481 à 748 morts aurait donc coûté la vie à 218 noirs supplémentaires en un an. À l’échelle nationale, si on estime que les meurtres n’ont augmenté que de 35 % par rapport au total de 16 425 en 2019, et que seulement 50 % de ces nouvelles victimes sont noires, alors le bilan pourrait être de 2 874 homicides de Noirs. Parmi eux, David Dorn, capitaine de police décoré âgé de 77 ans, assassiné en direct sur Facebook alors qu’il tentait de défendre de l’assaut des pillards l’entreprise d’un ami. Et la petite Secoriea Turner, 8 ans, abattue par des émeutiers qui protestaient contre la mort d’un homme qui avait tenté de tirer sur un policier avec son propre Taser.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les idées avancées par Black Lives Matter sont peut-être populaires et « woke », elles sont aussi très souvent les pires politiques à mettre en œuvre si la vie des Noirs, comme celle de tous les autres Américains, compte réellement à vos yeux.

*Wilfred Reilly est professeur associé de sciences politiques à l’université d’État du Kentucky. Son dernier ouvrage paru est Taboo : 10 Facts You Can’t Talk About (Regnery). Vous pouvez le suivre sur Twitter : @wil_da_beast630

**Cet article est paru dans Quillette. Quillette est un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d’idées sur de nombreux sujets, même les plus polémiques. Cette jeune parution, devenue une référence, cherche à raviver le débat intellectuel anglo-saxon en donnant une voix à des chercheurs et à des penseurs qui peinent à se faire entendre. Quillette aborde des sujets aussi variés que la polarisation politique, la crise du libéralisme, le féminisme ou encore le racisme. Le Point publiera régulièrement une traduction d’un article paru dans Quillette.

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