MEMORABILIA

Gérard Araud – Pourquoi Biden oublie l’Europe


Tous ceux qui attendaient un miracle du remplacement de Trump par Biden vont devoir revoir leurs espérances….Artofus.

CHRONIQUE. Depuis le début de son mandat, le président américain s’est peu exprimé sur la relation transatlantique. L’Europe n’est plus une priorité.

Par Gérard Araud Publié le 15/02/2021 LE POINT

C’est avec un soulagement perceptible que les Européens ont accueilli l’élection de Joe Biden à la Maison-Blanche. Non seulement Donald Trump menait une politique étrangère imprévisible, mais il proclamait son hostilité à l’égard de l’UE et de l’ONU, remettait en cause l’Otan, dénonçait des accords multilatéraux et imposait des sanctions sur des exportations européennes. En résumé, la loi du plus fort sans respect du droit, des usages et des amitiés.

Avec Joe Biden, nous sortons de ce qui représentait un véritable cauchemar pour des Européens attachés au multilatéralisme et à l’alliance avec les États-Unis. Déjà, ceux-ci ont rejoint l’accord de Paris sur le climat et des organisations des Nations unies qu’ils avaient quittées sous Trump ; ils s’apprêtent à en faire de même avec l’accord nucléaire iranien. Le ton a déjà changé au Département d’État, plus ferme sur les valeurs, mais surtout plus engagé dans une vie internationale dont s’était largement désintéressée la diplomatie américaine au cours de ces quatre dernières années.

Ce n’est pas rien, et les Européens ont d’authentiques raisons de se réjouir du changement, mais ils commettraient une erreur d’en déduire que la relation transatlantique va en revenir au cours qui fut le sien après 1945.

À LIRE AUSSIGérard Araud – La courte lune de miel de Joe BidenObama nous l’avait déjà fait savoir ; Trump n’a fait que le confirmer : les États-Unis ne veulent plus être les gendarmes du monde. En Ukraine, en Syrie, en Libye et plus largement dans la périphérie de notre continent, ils laisseront les Européens résoudre par eux-mêmes des conflits qui ne les concernent pas directement. Face à la Russie, ils réaffirmeront leur engagement dans l’Otan, imposeront peut-être des sanctions individuelles sur des responsables russes, mais n’iront pas plus loin. Comme l’avait déclaré Obama, la Russie suscite des difficultés, mais c’est « une puissance régionale dotée d’armes nucléaires ». Ils reprendront les négociations de désarmement stratégique avec elle, mais la laisseront agir tant qu’elle ne porte pas atteinte à des intérêts américains définis de manière plus restrictive que dans le passé, ce qui est le cas du Belarus au Caucase.

C’est vers l’Asie que se tournent les États-Unis

Pour parler plus crûment, ni l’Europe ni la Russie ne sont des priorités américaines. Là n’est pas le potentiel de croissance ; là ne sont pas les menaces. C’est vers l’Asie que se tournent les États-Unis face à la Chine. Ce sera la relation bilatérale la plus importante au monde pour les décennies qui viennent. Or, le moment est complexe et dangereux. Complexe parce qu’il ne peut pas y avoir de « rideau de fer » entre des adversaires qui restent des partenaires économiques majeurs ; dangereux parce qu’il faut atteindre un modus vivendi entre une puissance en pleine ascension et une autre qui défend un statu quo qui lui est favorable, mais ne correspond plus au rapport des forces. Les États-Unis et la Chine vont devoir apprendre à s’affronter tout en coopérant. C’est un défi qui mobilisera toute l’énergie de la diplomatie américaine. Et l’Europe dans ce choc de titans ? Elle doit décider jusqu’où apporter un soutien que les Américains lui demanderont tôt ou tard. Or, nos intérêts convergent souvent mais pas toujours. À nous d’être capables de le leur dire.

La nouvelle administration américaine pourrait non seulement signifier un relatif désintérêt pour l’Europe, mais se doubler de contentieux transatlantiques dans le domaine commercial. Le Parti démocrate a toujours été sensible aux sirènes du protectionnisme, en particulier dans son aile gauche aujourd’hui plus puissante que jamais ; or, depuis Trump, les républicains, hier hérauts du libre-échange, les ont rejoints. Ce n’est pas un hasard si un des premiers actes de Biden a été de renforcer le Buy American Act, une législation protectionniste qui ferme quasiment les marchés publics aux entreprises étrangères. Dans ce contexte, non seulement il est exclu de s’attendre à une reprise des négociations pour un accord de libre-échange transatlantique (connu sous Obama sous le nom de TTIP), mais la solution des contentieux commerciaux en cours, notamment sur Airbus et Boeing ou sur les Gafam, pourrait être plus difficile à trouver que beaucoup ne l’espèrent.

À LIRE AUSSIBarochez – Donald Trump, l’ineffaçableCette réalité, direz-vous, devrait faire comprendre aux Européens qu’ils doivent acquérir leur « autonomie stratégique ». Rien n’est moins sûr : en Europe de l’Est, on y voit la fin de la garantie américaine face à la Russie et à l’Ouest, la nécessité d’augmenter les budgets de la défense. Gageons que nos partenaires iront à Washington pour supplier, comme Madame du Barry en 1793 : « Encore un moment, monsieur le bourreau. » Ils devront bien, un jour, admettre la réalité, passer de la tutelle qu’ils trouvent confortable au partenariat qu’ils savent coûteux et dangereux. Je crains qu’ils n’y soient pas encore prêts.

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