MEMORABILIA

LA CONVICTION ET SON CONTRAIRE : QUAND LA DÉMOCRATIE A UN BESOIN URGENT DE CLARTÉ

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Ancien collaborateur parlementaire, Jérôme Serri est journaliste et essayiste. Il a publié Les Couleurs de la France avec Michel Pastoureau et Pascal Ory (éditions Hoëbeke/Gallimard), Roland Barthes, le texte et l’image (éditions Paris Musées), et participé à la rédaction du Dictionnaire André Malraux (éditions du CNRS). 

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L’un habite Rambouillet, l’autre aussi. L’un a été Maire de cette ville, l’autre aussi. L’un a été deux fois élu à l’Assemblée nationale où il a été vice-président de la commission des lois, l’autre a été élu au Sénat, en est devenu l’un des vice-présidents, puis président de la commission des affaires économiques et, enfin, président de cette Chambre haute après avoir été ministre délégué au travail. L’un s’appelle Jean-Frédéric Poisson, l’autre, Gérard Larcher.  

L’un est président du Parti Chrétien Démocrate nouvellement appelé VIA, la voie du peuple, l’autre est un poids lourd du parti Les Républicains. L’un a été membre de l’équipe de Rugby de l’Assemblée nationale. L’autre, sans être très sportif, a également pratiqué ce sport. L’un, titulaire d’un master 2 de droit social, a fait un doctorat de philosophie sur la bioéthique à la Sorbonne avec un grand spécialiste de Pascal. L’autre, vétérinaire de l’équipe de France d’équitation, a fait sa thèse de doctorat sur le chien Poitevin. L’un, âgé de 58 ans, a annoncé sa candidature à la présidentielle de 2022. L’autre, âgé de 71 ans, « n’exclut pas » un cinquième mandat à la tête du Sénat en 2023, même si certains lui prêtent d’autres ambitions.

L’un, issu d’un milieu modeste, a grandi dans un quartier HLM et a été « élevé à la bagarre de rue ». L’autre, issu de la petite bourgeoisie provinciale, a été élevé dans un internat catholique où il a, dit-il, « au début beaucoup pleuré » (Contre-pouvoir, p. 35). L’un a dénoncé en 2016 la « proximité d’Hillary Clinton avec les super-financiers de Wall Street ». L’autre a vu dans l’élection de Joe Biden une « victoire de la démocratie américaine ». L’un, né dans une famille agnostique, a demandé en classe de terminale le baptême. L’autre, a grandi dans une famille catholique et s’est converti à 30 ans au protestantisme. L’un est opposé à la PMA pour toutes, l’autre a dit qu’il y était « ouvert » et avait même accepté qu’un sénateur LR, défendant la GPA, préside la commission des affaires sociales du Sénat (Le Figaro, 07/10/2014).

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L’un est dans une opposition résolue à Emmanuel Macron et à son Gouvernement. L’autre est un opposant peu convaincu pour qui la seule actualité du gaullisme, c’est son ajournement (Le Gaullisme, une solution pour demain », Odile Jacob, 2012). L’un a soutenu, dès le début, le mouvement des gilets jaunes et leur opposition à une France que l’on défait dans leurs dos. L’autre a tremblé pour la République et été celui – le bruit a couru – que Macron envisageait d’appeler à Matignon. 

L’un demande de mettre un terme à cette absurdité nocive du port du masque dans la rue. L’autre le porte sous le nez, s’attirant les quolibets des internautes. L’un, se référant au bloc de constitutionnalité, prône la désobéissance civile pour desserrer l’étau gouvernemental qui asphyxie les restaurateurs et les hôteliers, et s’en prend insidieusement aux libertés fondamentales. L’autre, cherchant une position critique sans se départir de son silence face aux mesures absurdes du Gouvernement, feint de croire, contre toute vraisemblance, que son père, résident d’une maison de retraite, a reçu de l’administration de la santé un document de 58 pages à lire avant de se faire vacciner. 

L’un écrit La voix du peuple (éditions du Rocher, 2020), un livre de réflexion politique dans lequel il montre l’urgence derétablir « la souveraineté du peuple »« le pouvoir de l’Etat »« l’autorité du chef de l’Etat », avant de pointer du doigt l’abandon des humanitéscomme étant l’une des causes de la situation de notre pays : « L’épidémie de COVID-19, écrit-il, renvoie à leurs études, devenues bien trop unidimensionnelles à mesure que leur culture générale se rétrécit, ceux qui ont bradé notre indépendance » (p. 194).

Où est la conviction du second personnage de l’Etat, que devient son autorité, lorsqu’il s’abstient de poursuivre en justice le Président du Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) qui ne s’est pas présenté, comme la loi de la République l’y obligeait, devant la Commission d’enquête sénatoriale sur la radicalisation islamiste ?

L’autre publie Contre-pouvoir (éditions de l’Observatoire, 2019), une sorte de biographie politique dialoguée avec une journaliste qui lui rappelle, à plusieurs reprises, sa réputation d’homme à l’idéologie incertaine : « Beaucoup de proches du chef de l’Etat vous décrive en homme rusé avec lequel il serait difficile d’y voir clair » (p. 99). « On entend souvent de vous : « Gérard Larcher joue un jeu mais on ne sait pas lequel » » (p.121). « Pour certains élus de la majorité présidentielle, vous jouez sur les deux tableaux : président du Sénat, mais les mains dans la cuisine politique » (p.170). « Vous êtes pour certains l’illustration d’un « ancien monde » politique qui a réussi à survivre au « dégagisme » de 2017 » (p.187). Gérard Larcher lui-même ne sait pas très bien où il se situe, ni ce qu’il pense. Et il l’écrit : « Y a-t-il une place pour un parti de droite ? Comment le définit-on ? Avec quelles valeurs et quel fonctionnement ? Bruno Retailleau est le premier à s’être dit : si on ne réfléchit pas à définir la droite, on ratera quelque chose ! Et je pense qu’il a raison. Une fois que nous aurons répondu collectivement à cette question, il faudra trouver les voies et les moyens de travailler ensemble et de se retrouver avec le centre » (p.182).

Dans un éloge publié dans les annexes du livre, le lecteur découvre, sous la plume de Bernard Cazeneuve, ancien Premier Ministre et ministre de l’Intérieur de François Hollande, ces quelques mots dont la fraternelle flagornerie révèle une fois de plus le cynisme de la classe politique : « Gérard Larcher a compris que la politique, c’est 80 % de convictions et 20 % de psychologie »

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Où est la conviction du Président du Sénat lorsqu’il écrit que « l’Islam modéré est compatible avec la République » mais que « le salafisme ne l’est pas » et que « la République doit cesser de reculer » ? (Contre-pouvoir, p.135). Où est la conviction du second personnage de l’Etat, que devient son autorité, lorsqu’il s’abstient de poursuivre en justice le Président du Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) qui ne s’est pas présenté, comme la loi de la République l’y obligeait, devant la Commission d’enquête sénatoriale sur la radicalisation islamiste ? (Cf. Site du sénat : Comptes rendus de la CE combattre la radicalisation islamiste, mardi 7 juillet 2020, examen du projet de rapport).

Lors des élections sénatoriales de 2014, Gérard Larcher n’avait-il pas forgé le slogan suivant : « Le Sénat peut relever la République » ? Il paraît – c’est toujours Gérard Larcher qui l’écrit – qu’avoir transmis au parquet, à l’issue de la Commission d’enquête sur l’affaire Benalla, les soupçons de faux témoignages, était « à l’honneur du Sénat » (Contre-pouvoir, p. 28). Faut-il en déduire que le Sénat s’est déshonoré en refusant de poursuivre le CCIF, dont le ministre de l’Intérieur demandera la dissolution au lendemain la décapitation de Samuel Paty ? Où est la détermination à « relever la République » et à « cesser de reculer » ?Où est la conviction ?

La manipulation et la tromperie ne sont pas étrangères à la politique. Mais qu’elles viennent à mobiliser chez ses acteurs toute leur énergie au point d’assécher leurs convictions et anéantir leur capacité à agir dans l’intérêt du pays, alors la démocratie, devenue dérisoire, s’en trouverait définitivement déconsidérée par nos concitoyens. Dans Le crépuscule de la démocratie (Grasset, 2014), le philosophe Nicolas Grimaldi a prévenu les élus : « Si l’ensemble du corps social venait un jour à soupçonner que le corps innombrable de ses élus ne représente que lui-même et n’existe que pour se perpétuer, les fastes monarchiques de notre démocratie risqueraient bien d’en être aussi le crépuscule ». 

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