MEMORABILIA

La dissuasion nucléaire française ne convainc toujours pas en Europe

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LETTRE DES ARMÉES. Héritage du général de Gaulle, l’arme atomique française peine à convaincre ses alliés européens, qui se tournent vers les États-Unis.

Photo d'une explosion atomique dans l'atoll Bikini en 1946.
Photo d’une explosion atomique dans l’atoll Bikini en 1946.© Ann Ronan Picture Library / Ann Ronan Picture Library / Photo12 via AFP

Par Jean Guisnel. Publié le 16/02/2021 LE POINT

Clé de voûte d’une stratégie nationale mise en place dès la Libération, portée à bout de bras, « quoi qu’il en coûte », par tous les pouvoirs qui se sont succédé depuis, la dissuasion nucléaire française est souveraine, indépendante et intouchable. Elle est une sorte de sceptre républicain, symbole inaltérable du pouvoir du chef des armées et président de la République. Résolument critiquée par des cercles politiques demeurant minoritaires, souvent discutée pour son poids important dans le budget militaire, elle n’en figure pas moins comme l’immuable héritage de la grandeur gaullienne.

Les années passent, elle demeure. Mais il y a un petit problème, gênant pour un pays qui se veut un ardent défenseur de la défense collective du Vieux Continent : la dissuasion française a bien du mal à faire entendre ses arguments en EuropeDans une note de la Fondation pour la recherche stratégique*, la chercheuse Emmanuelle Maître dresse un état des lieux qui ne laisse guère augurer d’évolution rapide…

Convaincre les réticents

La dissuasion française est d’une grande simplicité. Elle repose sur la seule appréciation du président de la République et sur sa capacité à convaincre un adversaire étatique éventuel qu’il utiliserait contre lui l’arme atomique si les « intérêts vitaux » de la France étaient atteints, voire menacés. Dans cette stratégie, il n’y a pas de place pour la discussion, et encore moins pour la participation de quiconque en Europe ou ailleurs à la prise de décision. Or, comme le rappelle Emmanuelle Maître, le souhait partagé du renforcement de la défense collective de l’Europe se heurte à une question essentielle : « Il est en effet difficile de s’accorder sur une vision partagée des risques stratégiques, mais aussi des politiques de défense sans une perspective commune sur la question de la dissuasion stratégique. »

Or celle-ci est très loin d’exister… Quels sont les arguments français pour convaincre leurs alliés de la pertinence de la dissuasion nationale ? Emmanuel Macron l’a précisé le 20 février 2020 à l’École militaire : « Nos forces nucléaires jouent un rôle dissuasif propre, notamment en Europe. Elles renforcent la sécurité de l’Europe par leur existence même et à cet égard ont une dimension authentiquement européenne. » Pas de quoi convaincre les réticents…

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Divergences européennes

La coopération franco-britannique demeure après le Brexit, mais les Français savent pertinemment que les questions opérationnelles (zones de patrouille des sous-marins, concertation sur une concomitance des tirs, etc.) demeurent une vue de l’esprit. Tout comme celle de la France, la politique nucléaire britannique affiche une posture nationale. Elle ne se partage pas.

Cinq autres pays appartenant à l’Otan (Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas, Turquie) ne disposent pas en propre de l’arme atomique, mais stockent sur leurs sols des bombes américaines. Pour les transporter, ils achètent à tour de bras, ou s’apprêtent à le faire, des avions à ce même pays. Emmanuelle Maire en dresse l’inventaire : 45 F/A-18E/F Super-Hornet pour l’Allemagne ; 34 F-35A Lightning II pour la Belgique ; 90 autres pour l’Italie, et encore 37 pour les Pays-Bas. Quant à la Turquie, elle en voulait 100, mais la commande a été annulée par Washington.

Traité d’interdiction des armes nucléaires

À ces pays européens favorables à la protection nucléaire américaine, qui leur suffit sans qu’ils aient besoin de s’intéresser à celle de la France, s’en ajoutent d’autres franchement hostiles par principe à la détention et a fortiori à l’utilisation des armes atomiques. Trois de ces États (Autriche, Irlande et Malte) ont ratifié le traité sur l’interdiction des armes nucléaires (Tian) entré en vigueur le mois dernier. Une position commune des Européens – appartenant ou pas à l’UE ou à l’Otab – en faveur de la dissuasion française demeure une vue de l’esprit.

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D’autant plus que d’autres pays, sans signer le Tian, sont – comme la Suisse, la Finlande ou la Suède – traditionnellement hostiles à l’arme nucléaire. Emmanuelle Maître nous confirme y voir « un consensus impossible. En Autriche et en Irlande, par exemple, on entend des spécialistes considérer que le nucléaire ne contribue pas à leur sécurité, au contraire. Ils ne s’intéressent pas à la position française ! Ce que, chez nous, les diplomates ne sont parfois pas loin de considérer comme une trahison. Ils cherchent en vain une reconnaissance de la contribution de la France à la défense européenne. »

Emmanuelle Maître, Dissuasion nucléaire en Europe : convergences, singularités et perspectives de coopération, FRS, janvier 2021

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