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ABRUTISSEMENT SCOLAIRE : LE NIVEAU MONTE !

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Noël de Beaufort [le nom a été modifié] est un jeune agrégé en sciences économiques et sociales. En plus de son métier d’enseignant, il est actuellement doctorant en sciences de l’éducation, et constate comme tout un chacun l’immense et désespérante chute de la maison Éducation nationale.

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Le nivellement par le bas concerne-t-il aujourd’hui aussi le corps enseignant ?

Assurément, la baisse du niveau concerne également les enseignants, il suffit de se perdre dans quelques rapports de jury pour le constater ; je l’ai fait pour les lettres, les mêmes plaintes reviennent systématiquement et elles sont affligeantes : absence de maîtrise de l’orthographe, manque de culture littéraire. C’est une conséquence logique de la baisse du niveau général, les élèves formés à la méthode globale et déculturés – dont je fais partie – souhaitent devenir profs. Mais le problème, c’est aussi que ce métier fait fuir une partie des bons élèves de différentes disciplines. C’est le cas en particulier dans les mathématiques et les sciences : à niveau de diplôme égal, les emplois dans le privé offrent un salaire qui est au minimum le double de celui d’un certifié en début de carrière (1 827 € brut, primes incluses, contre 4 000 € en moyenne en sortant d’école d’ingénieur). Qui a envie de prendre le risque de travailler dans une zone de non-droit pour être sous-payé ? La dégradation du métier est autant économique et sociale que symbolique. Ce métier est en voie de prolétarisation et ce n’est pas seulement la conséquence d’une mauvaise paie. L’image sociale du métier d’enseignant se dévalorise au même rythme que se défont les hiérarchies culturelles. Bientôt on dira des enseignants qu’« il en faut » comme lorsque l’on parle des éboueurs. 

Du point de vue ethnique, cette transformation s’opère déjà : c’est un métier qui est choisi soit par les enfants d’immigrés intégrés, pour qui l’école a une haute valeur symbolique et permet de connaître une ascension sociale ; soit par des immigrés tout juste débarqués qui baragouinent un français de blédard, ont une licence d!informatique de l’université Omar Bongo et sont engagés en tant que contractuels pour enseigner la trigonométrie à nos chères têtes blondes.

La délégitimation de l’autorité des professeurs constitue-t-elle un simple phénomène dû à l’évolution des mentalités, ou est-elle également le fruit d’une dynamique institutionnelle ?

La crise de légitimité n’est pas propre à l’école, elle touche aussi bien la famille que le pouvoir politique, la police, la médecine. Toute institution qui exerce un pouvoir est remise en cause par ceux sur qui ce pouvoir s’exerce. En matière d’éducation, les conséquences sont désastreuses car c’est faire fi de l’inégalité qui existe entre l’éducateur et l’éduqué. Le maître a déjà emprunté le chemin par lequel passe l’élève, il le corrige et le guide dans la diversité du savoir pour l’aider à progresser, à poser les bases de la pensée rationnelle, et lui permettre un jour d’être capable de discerner par lui-même le vrai du faux et le bien du mal. Cela suppose d’accepter une inégalité, au minimum temporaire, entre les deux parties de la relation éducative. C’est ce que le monde moderne refuse et combat.

Lire aussi : L’école des ânes

Toutefois la délégitimation de l’autorité de l’enseignant ne s’est pas faite toute seule comme par magie, les idées n’ont d’influence que si elles sont portées par des institutions sociales. La destruction de l’autorité professorale a été et est encore encouragée et organisée par l’Éducation nationale. D’abord en exigeant toujours moins de connaissances des enseignants. Puis en cédant à toutes les réclamations des parents. L’assassinat de Samuel Paty a montré cette soumission de l’institution, mais ce sont aussi des familles bourgeoises qui viennent briser les noix des enseignants parce que Paul-Henri n’a pas eu le demi-point qu’il méritait, demi-point qui serait essentiel pour qu’il intègre les grandes écoles de l’élite mondialisée. Les chefs d’établissements et les inspecteurs disent pour la plupart amen à toutes ces revendications, même les plus absurdes et les plus injustes. Mais si les parents se sentent autorisés à de telles intrusions dans l’enseignement des professeurs, c’est également à cause d’un changement de mentalité.

En tant que professeur, vous ne pouvez pas demander le redoublement d!un enfant ou l’orienter vers une filière professionnelle. Et les faits donnent raison aux élèves et à leurs parents puisque même l’élève qui sait à peine tenir un stylo obtiendra son bac, peut-être même avec mention. L’Éducation nationale fonctionne comme le ministère de la Vérité dont le slogan serait « la médiocrité c’est l’excellence ». Dans ce système, les commissions d’harmonisation des notes du bac sont autant de Winston Smith chargés de rétablir la vérité, conforme aux objectifs ministériels.

Dans quelle mesure l’ensauvagement de la société se retrouve-t-il à l’école ?

La hausse de la criminalité n’épargne pas l’école, loin de là. Les affaires sont le plus souvent tues, le mot d’ordre étant « surtout, ne faites pas de vagues », sauf dans certains cas, lorsqu’une vidéo sort sur les réseaux sociaux, ou qu’une tête se désolidarise d’un corps… Mais ne soyons pas trop vite nostalgiques, l’école n’a jamais été épargnée par les bruits du monde. Péguy, que l’on présente toujours comme le chantre des instituteurs de la IIIe République, critiquait vertement la politique scolaire laïcarde de l’époque et mettait en garde dans De Jean Coste : « Il ne faut pas que l’instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement ; il convient qu’il y soit le représentant de l’humanité ; ce n’est pas un président du Conseil, si considérable que soit un président du Conseil, ce n’est pas une majorité qu’il faut que l’instituteur dans la commune représente : il est le représentant né de personnages moins transitoires, il est le seul et l’inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes, des savants, des hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité. Il doit assurer la représentation de la culture ».

Croyez-vous que l’on peut apprendre la méthode de la dissertation quand on a un couteau dans son sac et que l’on prépare un guet-apens contre une tribu, pardon, une bande rivale de la cité d’à-côté ?

L’école a donc été depuis toujours un révélateur du monde social. Si elle pouvait accéder au rang de sanctuaire, c’est parce que la société française du début du XXe  siècle n’ignorait pas tout sentiment de piété religieuse, et même certains laïcards avaient leur spiritualité. On n’avait pas encore tout à fait tourné le dos au divin, et l’on savait qu’entre prier et apprendre il n’y a qu’un pas. Aujourd’hui, dans une société strictement matérialiste, comment l’école pourrait-elle être le sanctuaire de la culture ? Quand le bruit et l’activité sont permanents, comment demander à un élève d’avoir une attitude de recueillement pour commencer l’étude ? Inévitablement, lorsque la culture et la civilisation reculent, la violence resurgit. Cela ne doit pas être mal compris : on ne combattra pas la délinquance en faisant lire  Les Fleurs du mal à Jean-Abdelkrim, mais cette hausse de la violence n’est que la conséquence d’un recul du processus de civilisation. 

Croyez-vous que lorsque l’on a reçu une éducation à l’africaine, au milieu d’une cité qui vit à l’africaine, on parcourt le même processus de civilisation ? Croyez-vous que lorsqu’on maîtrise la langue française comme un enfant de maternelle, on va essayer de convaincre son professeur de ne pas sanctionner un retard ? Que l’on va inventer une excuse ou essayer de l’attendrir ? Non, on sort un flingue et on le pointe sur la tempe, comme ce fut le cas à Créteil en 2018. Croyez-vous que l’on peut apprendre la méthode de la dissertation quand on a un couteau dans son sac et que l’on prépare un guet-apens contre une tribu, pardon, une bande rivale de la cité d’à-côté ?

En somme, peut-on dire que notre école se tiers-mondise ?

Il n’est pas évident de parler d’une tiers-mondisation de l’école en France, étant donné que les pays pauvres n’ont jamais développé de système scolaire d’envergure. Près d’une personne sur deux est analphabète en Afrique subsaharienne, autant dire que les effets pervers du collège unique ou la mise au centre de l’activité de l’élève sont loin des problématiques éducatives du tiers-monde. L’évolution que connaît notre système d’enseignement est propre aux sociétés occidentales, elle correspond à notre trajectoire historique ainsi qu’à notre civilisation. À l’inverse de bon nombre de pays du tiers-monde où la culture se transmet par l’oralité, notre culture est écrite. Il n’y a pas de jugement de valeur : l’essentiel pour une culture est de pouvoir être transmise ; or je constate, après beaucoup d’autres auteurs, que cette transmission n’a plus lieu.

Pire, ce refus de la transmission est orchestré par les directives ministérielles – Georges Steiner parlait d’une « amnésie planifiée ». Chaque réforme renforce la pertinence de cette expression. Le fameux grand oral, fruit de la réforme du bac, relève plus d’un entretien d!embauche que de l’expression d’une pensée rationnelle nourrie de savoirs précis. C’est cet oubli de soi, cette haine de soi qui est la racine de la crise de l’enseignement. Péguy, encore lui, écrivait dans  Pour la rentrée : « Quand une société ne peut pas enseigner, c’est qu’une société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même ; pour toute humanité, enseigner, au fond, c’est s’enseigner ; une société qui ne s’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas ; qui ne s’estime pas ; et tel est précisément le cas de la société moderne ». La tiers-mondisation et la tribalisation de la France n’ont pu se développer que sur ce désamour, et celui-ci est propre à l’Occident.

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