MEMORABILIA

THIERRY WOLTON : TROU NOIR POUR TERREUR ROUGE

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Le Parti communiste français fête ses cent ans. Si la formation est moribonde, l’idéologie n’en finit pas de renaître de ses ruines. Thierry Wolton a dédié son existence ? en scruter les ressorts. Il est l’auteur de seize ouvrages sur la question, dont une extraordinaire Histoire mondiale du communisme (3 500 p., 3 tomes : Les Bourreaux, Les Victimes, Les Complices). Nous l’interrogeons ici sur son dernier livre Le négationnisme de gauche (Grasset) qui montre comment les millions de morts du communisme sont doublement victimes : sacrifiés puis oubliés. Le communisme, c’est la promesse d’un passé radieux.

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© Jean-François Paga – Grasset

Quand le préfet de police de Paris Didier Lallement accompagne ses vœux pour 2021 d’une citation de Trotsky, est-ce anecdotique ou édifiant ?

C’est indécent ! Cette phrase est datée d’avril 1918 dans ses Écrits militaires. Quelques mois plus tard, Trotsky ouvre les premiers camps de concentration. À l’époque, il commande l’Armée rouge qui est le maître d’œuvre du « nettoyage de classe » commencé en octobre 1917. Qu’un haut représentant de l’État le cite sur une carte de vœux de la préfecture de police de Paris, est au mieux une preuve d’inculture, au pire de la complaisance. C’est comme s’il citait Goebbels. Il est évident que Lallement (sans jeu de mots) ne citerait pas Goebbels. Cela illustre l’hémiplégie qui persiste entre le totalitarisme communiste, encore considéré comme un bel idéal, et le nazisme, bien compris comme un mal absolu.

Êtes-vous un « anticommuniste primaire » ?

Oui ! Et j’en suis fier ! Ce n’est pas une position politique, c’est une position morale. Je suis anticommuniste, antinazi et anti-islamiste. Je condamne ces idéologies totalitaires. Mais si vous vous dites anticommuniste, on pense que vous êtes fasciste. C’est une forme de terrorisme intellectuel. Ce manichéisme est un héritage du XXe siècle communiste qui a profondément marqué le débat d’idées. Il y a les bons et les méchants, les communistes et les fascistes, rien entre les deux ; les bons détiennent la vérité, ils déterminent qui sont les méchants.

Le fait que la loi Gayssot (1990), qui pénalise la négation du nazisme, ait été portée par un député communiste n’est pas anodin selon vous…

En bon communiste, Gayssot a pris une initiative qui tombe à pic, à un moment où ça n’allait pas fort à l’Est. Les régimes tombaient. Les communistes français allaient s’en trouver fragilisés, alors ils ont réorienté le projecteur vers le nazisme, pour détourner l’attention.

Comment votre livre sur le négationnisme de gauche a-t-il été accueilli ?

Par un certain silence. Plus problématique, le fait que mon Histoire mondiale du communisme ait eu si peu d’écho, compte tenu de l’ampleur du sujet. J’ai reçu des prix, mais ni Le Monde, ni L’Express, ni Le Parisien, ni La Croix, par exemple, n’en ont en fait une recension (et L’Obs en a dit du mal).

Sait-on que dans les années 1930, de jeunes hitlériens vont en URSS étudier le fonctionnement du Goulag ?

Soyons optimistes, ce livre vivra longtemps, le sujet est incontournable. Vous ne pouvez pas comprendre le XXe siècle si vous ignorez l’histoire du communisme. Le nazisme lui-même s’intègre dans cette histoire. Sait-on par exemple que dans les années 1930, de jeunes hitlériens vont en URSS étudier le fonctionnement du Goulag ?

Quels sont les grands moments du négationnisme de gauche ?

La famine de 1932-1933 en Ukraine est le premier grand crime nié. Le film L’Ombre de Staline raconte le négationnisme du journaliste du New York Times Walter Duranty, correspondant à Moscou, prix Pulitzer pour ses reportages dans lesquels il nie la famine en Ukraine (3,9 millions de morts). Ce prix ne lui a jamais été retiré ! L’autre grand moment, c’est la Seconde guerre mondiale. La condamnation du nazisme oblitère les crimes de masse en URSS. La terreur rouge a fait plus de victimes que la terreur brune. Avant que n’éclate le conflit, on compte déjà au moins 8 millions de morts en URSS dus à la guerre civile permanente menée par le parti-État contre le peuple. La victoire et le sacrifice incontestable de l’Armée rouge ont gommé tout ça. En 1949, au moment du procès Kravchenko à Paris, les « compagnons de route » vont tourner en dérision les témoignages de rescapés du stalinisme !

En 1975, les Khmers Rouges « libèrent » Phnom Penh…

Avant cela, vous avez la Révolution culturelle. Simon Leys essaie, en vain, d’éclairer l’Occident sur l’ampleur des massacres. Puis, en 1975, avec Phnom Penh c’est le summum du déni, on est dans la complicité de crime contre l’humanité. Je pense au journal Le Monde. L’aveuglement de ce quotidien a été récurrent. Ceci dit, il a fait son autocritique en 2014. Les Khmers Rouges sont stalino-maoïstes, ils représentent une épure du communisme, ils exterminent un tiers de la population. Avec le communisme, plus le temps passe, plus le sang coule. Les Khmers rouges sont pires que Mao, qui est pire que Staline, qui est pire que Lénine.

Aujourd’hui, qui sont les porte-parole du négationnisme de gauche ? Cela ne se limite-t-il pas à quelques révolutionnaires de salon et obscurs éditeurs ?

Delga est un éditeur négationniste. Annie Lacroix-Riz, qui a un honorable cursus universitaire, nie la dimension politique de l’holodomor ukrainien. Alain Badiou, qui considère que le communisme n’a pas été assez répressif, est régulièrement reçu sur France Culture. Slavoj Zizek, le philosophe slovène, écrit dans L’Obs.

Lire aussi : La Poudrière : notre critique

Je ne suis pas opposé à ce que Zizek s’exprime, mais il faudrait préciser qu’il nie les crimes du maoïsme. Vous imaginez Faurisson s’exprimer dans Le Monde sans qu’on dise qu’il est un négationniste ?

Même la dictature nord-coréenne trouve grâce aux yeux de quelques-uns…

Il faut lire l’article de Yann Moix dans Paris Match ! Gérard Depardieu et lui sont invités en septembre 2018 en Corée du Nord pour fêter le 70e anniversaire de ce régime qui a réduit son peuple en esclavage. Ils assistent au défilé militaire, émerveillés ! C’est l’époque où Moix faisait la morale sur la façon dont sont traités les migrants en Europe.

Le Conseil de l’Europe évalue à 94,35 millions les victimes du communisme. Cette idéologie ne semble pas comptable de ses ravages. L’égalitarisme continue de séduire. Comment expliquer une telle immunité ?

C’est une question qui m’obsède. Pourquoi ce crime, unique au monde dans son ampleur et sa cruauté, est-il négligé ? Je crois que trop de gens ont détourné le regard. Tant qu’il y aura des survivants de cette époque, nous n’aurons pas une histoire neutre. Le temps de l’histoire n’est pas le temps des hommes. Mais c’est d’autant plus troublant dans une société qui, à raison, se soucie du devoir de mémoire et condamne le commerce d’esclaves, moins contemporain et moins criminogène que le communisme.

Plusieurs organisations perpétuent le souvenir des victimes, je pense à « Victims of Communism », à Washington.

Vous avez surtout l’association russe « Memorial », fondée par Andreï Sakharov. Cette ONG moscovite accumule des documents, des bases de données sur les victimes du communisme, établit des listes des personnes exécutées, déportées, comme on l’a fait sur la Shoah. Comme elle est aidée par des fondations allemandes ou américaines, au nom de la loi contre les ONG financées par l’étranger, Poutine les brime. Parce que Poutine est un admirateur de Staline.

Sommes-nous à l’abri du retour du communisme ?

Sans doute pas, mais je pense que la démocratie représentative telle qu’on l’a connue est en train de disparaître. Mon anti-communisme est avant tout fondé sur mon amour de la liberté. Avec la pandémie et le terrorisme, les libertés individuelles s’amenuisent. Le Conseil d’État vient de valider l’élargissement des fichiers de renseignement. Les opinions politiques, convictions philosophiques et religieuses, commentaires postés sur les réseaux sociaux, pourront être fichés par la police. Ça passe comme une lettre à la poste. Une nouvelle servitude se met en place, je le crains. Je viens de lire un livre instructif sur la Chine, Dictature 2.0, de l’allemand Kai Strittmatter. La pandémie favorise une sinisation du monde. L’histoire le montre, quand l’État prend quelque chose, il ne le rend jamais.

Le négationnisme de gauche de Thierry Wolton
Grasset, 224 p., 18 €

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