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Covid : « La thèse du laboratoire de Wuhan n’est pas une théorie du complot » LE POINT.

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Jamie Metzl, un proche de Joe Biden, croit, depuis le début, qu’un accident a provoqué la pandémie. La visite « choquante » de l’OMS en Chine renforce sa conviction.

Propos recueillis par Jérémy André (correspondant en Asie) LE POINT

Publié le 17/02/2021 .

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Ce 9 février 2021 à Wuhan, Peter Ben Embarek, chef de la mission de l’Organisation mondiale de la santé rend ses conclusions, au côté de son homologue chinois, après deux semaines de visites dans l’épicentre de la pandémie de Covid-19. Selon lui, l’hypothèse d’une origine liée à un laboratoire serait « extrêmement peu probable » et ne nécessiterait aucune recherche supplémentaire. En conséquence, les scientifiques chinois et de l’OMS se concentreraient désormais sur la quête d’une origine « naturelle », soit un animal ou de la viande surgelée importés à Wuhan.

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Immédiatement, ces déclarations ont provoqué une levée de boucliers dans la communauté scientifique mondiale. Une majorité d’experts tient en effet à ce que l’hypothèse des laboratoires soit investiguée, en l’absence d’éléments définitifs. À tel point que le docteur Tedros Adhanom Gebreyesus, directeur général de l’OMS, a dû contredire publiquement les jours suivants la mission de Wuhan, et a rappelé que toutes les pistes nécessitaient toujours une enquête approfondie.

Cette conférence de presse de l’OMS avec les autorités chinoises était choquante. On a touché le fond.Jamie Metzl

Le chemin parcouru est immense depuis un an. Au tout début de l’épidémie, toute évocation de la piste des laboratoires était catégorisée comme pure théorie du complot, ou associée aux attaques antichinoises de Trump et de son administration. Or, cette hypothèse n’est en réalité pas venue du camp Trump. Jamie Metzl, chercheur à l’Atlantic Council, un think tank américain, ancien membre du cabinet de Joe Biden au Sénat et ancien conseiller du temps de l’administration Clinton, a été le premier à Washington à soutenir qu’un accident de recherche avait pu conduire à la pandémie catastrophique de 2020.

Cette figure proche de l’establishment démocrate a exposé, dès avril 2020, les nombreux arguments et les preuves l’amenant à conclure qu’il y a « 85 % de chances que la pandémie ait commencé par une fuite accidentelle ». Un avis qui pèse, venant d’un spécialiste de la santé publique et des recherches en ingénierie génétique, d’un familier de la Chine, et d’un expert moins suspect de vouloir politiser le dossier que Donald Trump ou Mike Pompeo. Entretien.

Le Point : Qu’avez-vous pensé en regardant la conférence de presse de la mission de l’OMS à Wuhan ?


Jamie Metzl : Cette conférence de presse de l’OMS avec les autorités chinoises était choquante. On a touché le fond. Plutôt que de mener une enquête médico-légale, les envoyés de l’OMS se sont mués en complices des théories poussées par les autorités chinoises, en élevant à ce point l’histoire des surgelés et en niant l’hypothèse d’une fuite de laboratoire. Je ne pense pas que c’était leur intention à l’arrivée en Chine. Mais ils étaient en position de faiblesse, depuis le début. La composition de l’équipe et la méthode de la mission avaient été imposées par la Chine. Les experts ne pouvaient que recevoir les données établies par les Chinois, et non enquêter eux-mêmes.

Certains membres de la mission de l’OMS ont pourtant assuré qu’ils avaient obtenu des preuves significatives d’une émergence « naturelle », qui serait, selon eux, liée au commerce et à l’élevage d’animaux sauvages. Qu’en est-il vraiment ?


Il ne s’agit toujours que d’affirmations hypothétiques. Ils répètent que de la viande surgelée était vendue au marché de Huanan à Wuhan. Mais cela fait un an que l’on entend cela, sans qu’il y ait de preuve concrète d’un passage à l’homme par un animal intermédiaire. Les preuves de cette théorie restent inexistantes. Il aurait été plus acceptable de dire qu’ils n’avaient rien trouvé de neuf. Ou de reconnaître qu’ils étaient venus à Wuhan pour établir les conditions d’une enquête médico-légale solide, et de lister les documents et des données auxquels ils devaient avoir accès par la suite. En admettant que, sans ces informations, ils ne pourraient pas poursuivre l’enquête. C’est pourquoi je préfère parler de visite d’étude minimale, et non d’une enquête à proprement parler. Leur erreur fatale a été de présenter des jugements préliminaires comme les résultats d’une enquête !https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=LePoint&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1359182913800187906&lang=fr&origin=https%3A%2F%2Fwww.lepoint.fr%2Fmonde%2Fcovid-la-these-du-laboratoire-de-wuhan-n-est-pas-une-theorie-du-complot-17-02-2021-2414409_24.php&siteScreenName=LePoint&theme=light&widgetsVersion=889aa01%3A1612811843556&width=550px

Pourquoi avoir fait cela ?


Je suppose qu’il y a une grande part de psychologie. Les experts étaient profondément honorés d’avoir été choisis pour une mission si importante. Ils ont passé deux semaines en quarantaine, puis deux semaines à effectuer leur visite aux côtés des Chinois, encadrés par les commissaires politiques du parti tout du long, qui supervisaient non seulement le travail des scientifiques chinois, mais aussi celui de la mission de l’OMS. Ils ont fini par être invités à cette conférence de presse. Ils voulaient conclure de manière significative pour promouvoir la collaboration avec la Chine. C’est avoir fait preuve, sans le vouloir, de bien peu de clairvoyance. Cela provient aussi de la structure de l’OMS, qui est une organisation intergouvernementale, créée par ses États-membres. Son instinct naturel n’est donc pas de déclarer la guerre à l’un de ses membres en enquêtant dessus. D’autant que l’organisation dépend entièrement pour son accès des informations et des ressources financières délivrées par ces États.

L’OMS a tout à fait conscience qu’il y a un problème avec la Chine.Jamie Metzl

Après leur départ, et donc une fois hors de Chine, le chef de la mission, Peter Ben Embarek, a radicalement changé ses déclarations dans une interview à Science, de même que Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS, excluant l’hypothèse des surgelés et maintenant la porte ouverte à celle des laboratoires. Que s’est-il passé entre-temps ?


Beaucoup de ceux qui, comme moi, étaient en contact avec la direction de l’OMS lui ont signifié que les déclarations faites lors de la conférence de presse étaient très mal informées, en particulier le fait d’élever autant l’hypothèse des surgelés. Avec un peu de recul et de temps, c’est devenu clair. Il faut en féliciter le docteur Tedros Adhanom. Et comprendre que la position de l’OMS est très précaire. Au début de la pandémie, la première mission de l’OMS en Chine a été retardée d’un mois parce que le gouvernement chinois ne leur accordait pas de visa. L’OMS a tout à fait conscience qu’il y a un problème avec la Chine. Mais qu’on le veuille ou non, la Chine est un pilier de la communauté internationale. Ce rétropédalage est un aveu que la conférence de presse à Wuhan était une erreur. C’est un premier pas. Le prochain sera celui du rapport de la mission. Il faudrait qu’il souligne ce qu’il faudrait pour lancer une enquête médico-légale internationale.

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Comment avez-vous vous-mêmes commencé à considérer que l’hypothèse des laboratoires n’était pas une « théorie du complot », mais fondée sur des éléments concrets ?


J’ai fait cette évaluation dans les premiers mois de 2020, ce qui fait de moi l’une des premières figures publiques à avoir admis la possibilité d’une fuite de laboratoire. La thèse du laboratoire de Wuhan n’est pas une théorie du complot. J’ai un pied dans les deux domaines qui permettent de comprendre ce problème. D’un côté, je travaille dans le monde de la science, je suis un des experts conseillers de l’OMS, et j’ai écrit un livre sur l’ingénierie génétique, Hacking Darwin. Je savais donc dès le départ qu’une pandémie venant d’un coronavirus de chauve-souris devrait émerger plutôt dans une province tropicale de la Chine, et non à Wuhan. Cette métropole, au climat continental, est très loin des régions où vivent les chauves-souris rhinolophes, qui portent les virus parents du Sars-CoV-2. Ses habitants sont des urbains sophistiqués, et non des mangeurs de chauve-souris, comme on les a dépeints.

D’un autre côté, j’ai étudié la Chine, j’ai un doctorat d’histoire ancienne sur l’Asie du Sud-Est, je savais que l’on ne pouvait pas croire sur parole les autorités chinoises. Pour elles, contrôler le narratif est une question de survie. Leur premier instinct a été de cacher le Sras en 2003, tout comme pour le Covid-19. Depuis fin 2019, le gouvernement chinois a supprimé les bases de données en ligne de leurs laboratoires, emprisonné les citoyens-journalistes qui documentaient ce qui se passait à Wuhan, et édicté des règles bâillonnant les scientifiques, sous peine de poursuites criminelles. On parle d’un régime qui continue d’afficher le portrait de Mao sur la place Tian’anmen, alors que les historiens s’accordent pour dire qu’il a causé 45 millions de morts lors de la famine provoquée par le Grand Bond en avant.

Suggérer qu’un accident de laboratoire ait pu se produire n’implique pas nécessairement une intention mauvaise ou criminelle de la part des autorités chinoises.Jamie Metzl

Mais comment aurait pu se produire un tel accident de laboratoire ?


Il faut d’abord rappeler que suggérer qu’un accident de laboratoire ait pu se produire n’implique pas nécessairement une intention mauvaise ou criminelle de la part des autorités chinoises. J’étais au sein de l’administration américaine quand, en 1999, nous avons bombardé, par inadvertance, l’ambassade chinoise de Belgrade pendant la guerre du Kosovo. Beaucoup de Chinois ont cru que c’était intentionnel, je les comprends, mais c’était bien une erreur. Les accidents arrivent. Par contre, ce qui n’est pas pardonnable, c’est de tenter de dissimuler un accident et de faire barrage à toute enquête.

Il est maintenant établi qu’en 2012 six mineurs sont tombés malades d’une pneumonie similaire au Covid-19 alors qu’ils nettoyaient du guano de chauve-souris dans une mine du Yunnan, à 1 500 kilomètres au sud-ouest de Wuhan. Trois sont morts. L’année suivante, une équipe de l’Institut de virologie de Wuhan [NDR : abrégé VIW] est venue prélever des échantillons, et les a rapportés à Wuhan, où ils ont isolé un virus, le RATG13, qui est le plus proche parent du Sars-Cov-2, avec 96 % de similarité de leur génome. Nous savons par les rapports de recherche du WIV que des expériences de gain-de-fonction ont été réalisées ensuite à Wuhan. Il ne s’agit pas d’ingénierie génétique, mais d’accélérer l’évolution de ce virus pour lui faire acquérir certaines caractéristiques, en l’exposant à d’autres virus et à des souris humanisées. C’est un peu comme de l’élevage sélectif, c’est ainsi que l’humanité a transformé les loups en chiens et sélectionné des races pour l’élevage. Le but était d’augmenter la capacité de ces virus de chauve-souris à infecter des cellules humaines, ce qui pourrait expliquer pourquoi le Sars-Cov-2 a immédiatement eu une protéine skipe plus adaptée aux hommes qu’aux chauves-souris. Le but n’est pas de créer une arme bactériologique, mais de comprendre comment se protéger au mieux si un virus émergeait naturellement avec ces caractéristiques.

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Comment un tel virus a-t-il pu ensuite passer dans la population de Wuhan en 2019 ? Cela a pu se produire de nombreuses façons, soit qu’un chercheur ait été infecté, soit qu’un laboratoire n’ait pas correctement retraité ses déchets. En l’absence d’une enquête et du fait des informations que la Chine refuse de partager, nous ne pouvons que nous en remettre à la logique. Or, celle-ci indique clairement qu’il est plus probable que le virus soit apparu par une fuite de laboratoire dans cette ville qui est un important centre de recherche, plutôt que par des processus « naturels » inconnus, comme un hypothétique commerce d’animaux sauvages.

Pourquoi est-ce si important à déterminer ? Ne pourrait-on pas se contenter de se concentrer sur l’étude du réservoir animal, les chauves-souris, et pudiquement refermer la question du laboratoire, politiquement explosive ?
Quand un avion s’écrase, il ne viendrait à l’idée de personne d’ignorer la cause exacte de l’accident, et de juste vaguement renforcer la sécurité aérienne en général. Il faut identifier le problème urgent qui doit être réglé pour limiter les risques que cela ne se reproduise. Oui, les risques de pandémie s’accroissent pour de multiples facteurs, comme le réchauffement climatique, l’élevage intensif ou la déforestation. Mais si les recherches menées sur les virus ont produit une pandémie, il faut comprendre comme renforcer la sécurité des laboratoires pour limiter ces risques. Nous ne pouvons pas nous permettre qu’un désastre d’une telle ampleur se reproduise. Cela ne devrait pas être une question trop sensible pour être posée.

Il a été très dommageable que Trump soit la première grande voix à s’emparer de l’hypothèse du laboratoire, pour en faire en réalité une diversion afin de couvrir les échecs monumentaux de son administration.Jamie Metzl

N’avez-vous pas peur d’être assimilé à Donald Trump, qui s’est emparé du sujet pour attaquer Pékin ?

Je suis un progressiste. J’ai passé ma vie entière à me battre pour les droits humains. Je ne suis pas du tout un soutien de Donald Trump. Il a été très dommageable que Trump soit la première grande voix à s’emparer de l’hypothèse du laboratoire, pour en faire en réalité une diversion afin de couvrir les échecs monumentaux de son administration. Mais que Trump l’ait affirmé ne signifie pas que c’est faux.

Vous connaissez bien Joe Biden. Que peut-il faire pour aider à révéler l’origine du Sars-Cov-2 ?

Je propose trois actions. Nous devons d’abord formuler clairement ce à quoi devraient ressembler une enquête médico-légale et les ressources nécessaires. Je reste convaincu que l’OMS peut la mener. Mais si, comme Peter Ben Embarek l’a affirmé dans son interview à Science, cela se révèle hors de portée de l’OMS, nous devrons, dans un deuxième temps, établir un mécanisme d’enquête parallèle, par exemple au travers du sommet des démocraties. Cette enquête ne devrait pas porter seulement sur l’origine, mais sur l’ensemble de nos échecs. La troisième action serait l’établissement aux États-Unis d’une commission d’enquête bipartisane sur le modèle de celle sur le 11 Septembre, qui se pencherait sur les échecs des États-Unis et de l’OMS. Le but de tout cela n’est pas de désigner des coupables, mais de bâtir un futur plus sûr pour tout le monde.

Que pensez-vous de la suggestion de Peter Ben Embarek de remettre le dossier à l’Organisation des Nations unies ?

Ce serait très difficile pour l’ONU de mener cette enquête. Mais je crois aussi que nous devons essayer. Pour cela, il faudrait en donner les moyens à l’ONU, par exemple en s’inspirant des inspections sur les armes nucléaires ou bactériologiques. Cela peut être une manière de renforcer l’ONU.

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Étant donné l’hostilité de la Chine à cette enquête et son influence dans les institutions internationales, n’est-ce pas plutôt désormais une mission pour le renseignement ?

La collecte de renseignement sera une partie importante de l’enquête, quelle qu’elle soit. La plupart des données pertinentes se trouvent en Chine, et si celle-ci ne les rend pas accessibles, le renseignement sera effectivement notre deuxième meilleure alternative.

Beaucoup en Europe et en France ne voient ce débat que comme une lutte géopolitique entre Pékin et Washington. Pourquoi s’impliquer ?


Nous sommes tous parties prenantes pour bâtir un meilleur avenir. Il ne s’agit pas d’un affrontement entre la Chine et les États-Unis, mais de construire un monde plus sûr. Et pour cela, la seule chose juste à faire est de comprendre comment a été déclenchée l’une des pires crises de l’histoire récente.

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