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Didier Lemaire: «À Trappes, nous ne sommes plus en France»

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – Menacé de mort après avoir publié une tribune appelant à résister face à l’islamisme, le professeur de philosophie a été contraint d’arrêter l’enseignement. Accusé de mensonges et de militantisme par le maire de Trappes, Ali Rabeh, il répond aux critiques et se confie sur sa vie d’enseignant de banlieue communautarisée ces vingt dernières années.

Alexandre Devecchio, LE FIGARO, 19 février 2021.

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FIGAROVOX. – Revenons d’abord sur l’affaire pour rétablir les faits… Vous êtes sous protection policière actuellement, que s’est-il passé exactement? Est-ce dû à vos interventions concernant la décapitation de Samuel Paty?

Didier LEMAIRE. – Depuis le mois de novembre, je suis sous escorte policière. Mes entrées et sorties de collège sont surveillées et accompagnées par la police. Ma lettre aux enseignants parue dans L’Obs a mis la ville en ébullition. Des propos haineux ont circulé contre moi. C’est ce qui a motivé cette protection. Après l’assassinat de Samuel Paty, l’attention pour la sécurité des enseignants s’est renforcée. Personnellement, je n’ai pas reçu de menaces de mort directement. Mais il est évident que des propos haineux contre un enseignant font aujourd’hui de celui-ci une cible. Ces dernières semaines, des enseignants ont reçu des menaces directes. C’est du jamais vu. À l’école primaire Jean-Moulin de Nîmes, le directeur a été menacé par un élève fiché S qui lui a dit: «Je vais te faire pire qu’à Samuel Paty».

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Vous dites que vous avez été menacé mais pas directement. Comment ses menaces sont apparues et comment se sont-elles manifestées?

Sur les réseaux sociaux. Je n’y suis pas. Mais c’est ce que la police m’a rapporté. Au moment où l’on m’informait que cette protection allait être levée fin janvier, deux heures plus tard, on m’annonçait qu’un nouveau dispositif allait être mis en place. C’était cinq jours à peine après la diffusion du reportage de la télévision néerlandaise à Trappes, reportage dans lequel je prends la parole. La journaliste, sous couvert de son avocat, a déclaré aux autorités françaises avoir reçu des appels téléphoniques et des écrits haineux s’adressant à elle et me visant également.

Est-ce que vous avez peur de la tournure des événements?

Non, je ne vis pas dans la peur ; je suis professeur de philosophie, je ne puis m’y résoudre. Mais j’ai conscience du danger. Après les attentats du Bataclan, Daech a déclaré dans ses organes officiels son objectif: s’attaquer à l’école en France. J’ai toujours pensé qu’un attentat ou une tuerie était possible dans une école n’importe où en France. Qui sait si nos forces de police n’ont pas évité un projet d’attentat? Enseignant dans une ville qui a produit le plus grand contingent de djihadistes d’Europe, j’ai toujours eu conscience que j’étais entouré de gens susceptibles de passer à l’acte.

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Où en êtes-vous aujourd’hui au niveau de votre métier d’enseignant?

Je n’ai pas repris les cours. Le proviseur et moi avons considéré que ma venue allait poser trop de difficultés après mes paroles dans la presse. Je ne souhaitais pas mettre en danger mes élèves à cause de l’émotion que mes propos pouvaient susciter. De plus, la pression des caméras autour du lycée aurait rendu la situation intenable. Nous avons besoin dans l’enseignement d’un espace neutre. J’espère que nous pourrons trouver avec le ministère une issue favorable concernant ma situation. Je n’ai pas envie de devenir une difficulté pour les élèves ni pour le lycée. Je n’ai pas non plus envie de me mettre moi-même en danger. C’est la raison pour laquelle je n’envisage pas de travailler dans un autre établissement à cause de mon exposition. Il faudra donc que je me résolve à quitter l’enseignement.

Définitivement? Allez-vous quitter l’Éducation nationale?

Je crois que je suis allé au bout. Je vais devoir quitter mes classes. J’avais commencé quelque chose de beau dans certaines. Pour l’instant, nous avons décidé avec mon chef d’établissement, pour ne pas exposer les élèves à la pression médiatique, que je ne reviendrais pas en cours avant les vacances. Mais je ne vois pas avec cette agitation médiatique et mes prises de paroles, comment je pourrais reprendre mon travail. La situation me paraît difficile pour eux car elle exige un positionnement presque impossible à leur âge. Pour ma sécurité, pour le bien-être de mes élèves et la sécurité de mes collègues, il est raisonnable que je ne continue pas d’enseigner. Il faut prendre acte du réel, je ne renonce pas à mon combat. Mais il faut admettre que les islamistes ont gagné une bataille à Trappes. Il faudra du temps pour les faire reculer.

Mettre des mots sur les maux, signifie qu’il faut agir et que l’on risque de rencontrer des difficultés. Alors on préfère la dénégation du réel plutôt que d’affronter le réelDidier Lemaire

Avez-vous été soutenu par le chef d’établissement? Vos prises de parole ont-elles été comprises par les autres enseignants?

Ma lettre aux enseignants dans L’Obs a été bien accueillie par mon chef d’établissement et quelques collègues l’ont approuvée. Je me suis cependant senti plutôt seul à ce moment-là.

De façon générale, la position des enseignants relève du déni. Par exemple, après les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, j’ai essayé d’expliquer la portée politique des événements. Une collègue m’a dit: «Tais-toi, tu nous fais peur!» Détourner le regard, ignorer la gravité de la situation, permet de se libérer de l’angoisse. À partir du moment où l’on met des mots sur les maux, cela signifie qu’il faut agir et que l’on risque de rencontrer des difficultés. Alors on préfère la dénégation du réel plutôt que d’affronter le réel.

Comment expliquez-vous ce déni? Est-ce de la lâcheté?

La peur et la lâcheté existent dans le corps enseignant. Je suis effaré qu’un directeur d’école primaire ne se soit pas déplacé au procès du fiché S qui l’a menacé de mort et qu’aucun enseignant ne soit venu non plus pour témoigner. L’auteur des menaces de mort a été condamné à porter un bracelet électronique pendant six mois (et à un an de prison avec sursis). Pour menace de mort sur un enseignant, c’est un peu léger…

Une enquête Ipsos révèle qu’un enseignant sur deux s’autocensure afin d’avoir la paix dans sa classe. C’est terrible. Bien sûr, en ne traitant pas les sujets qui fâchent, l’enseignant va obtenir la paix dans sa classe. Il n’aura pas de conflit avec ses élèves et ne risquera pas leur colère ou leur haine. Mais ce conflit rejaillira tôt ou tard. Cette croyance qu’en reportant à plus tard, qu’en déplaçant le problème, on va gagner en sécurité, est une illusion. Une illusion dangereuse car la menace d’un déferlement de haine ne fait ainsi que croître. Mais j’ai bon espoir que les enseignants vont se réveiller. C’est le sens de ma parole.

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Comment s’est passé l’hommage à Samuel Paty dans votre lycée?

Dans notre lycée, l’hommage s’est plutôt bien passé. Je suis entré en classe avec un air grave. J’ai très peu parlé. J’avais décidé de ne pas entrer dans le dialogue ni de faire un discours. J’ai tout de suite posé le cadre du rite républicain. Ce n’était pas le moment de penser. Je voulais que tout passe par les actes. J’ai demandé à mes élèves de se lever au nom de la République. La minute de silence a été respectée dans ma classe et ce fut une minute intense. Les choses se seraient certainement déroulées autrement dans une autre classe. Je ne sais pas exactement comment ça s’est passé pour chaque collègue. Je crois que nous avons eu quelques problèmes dans les classes de 2ndes. De manière générale, en dehors de Trappes, cet hommage a posé énormément de difficultés. Celles-ci avaient d’ailleurs été anticipées. C’est pourquoi il n’y a pas eu de rassemblement dans les cours d’école. Chaque enseignant est resté dans sa salle afin d’éviter que la situation ne devienne incontrôlable. L’assassinat de Samuel Paty est devenu un modèle pour beaucoup y compris à l’école primaire. Ce sont près de 800 propos allant de la simple opposition à l’approbation de cet assassinat en France. Même dans des villes privilégiées, on a relevé des provocations de cette nature.

Au début mes élèves n’aiment pas que je casse leurs préjugés. Puis ils s’aperçoivent qu’il est possible de dialoguer et ils deviennent capables de remettre en cause par eux-mêmes leurs croyancesDidier Lemaire

Est-ce que la religion et le communautarisme sont des sujets que vous abordez en cours de philosophie avec vos élèves?

Je n’aborde jamais frontalement le sujet. Il faut d’abord cultiver la raison de l’élève, son autonomie de pensée et il faut que celui-ci ait confiance en lui-même en sa propre pensée pour ne pas s’agripper à des certitudes ou des croyances. Il faut déjà qu’il apprenne à jouer avec les idées, à comparer les unes aux autres au lieu de n’avoir qu’une idée fixe. Il faut qu’il acquière déjà une ouverture d’esprit et un esprit critique. Tout ça prend du temps et c’est le temps de l’enseignement. C’est un processus de transformation de l’élève. Je ne vais pas aborder directement la question de la laïcité. En revanche, si des élèves me posent des questions, je réponds toujours avec franchise. Par exemple il y a deux ans des élèves m’ont demandé: «Monsieur, qu’est-ce que vous pensez du voile?». Je leur ai dit ce que j’en pensais: le voile contrevient aux principes républicains d’égalité, c’est une marque d’infériorité de la femme par rapport à l’homme, je considère donc qu’il constitue un trouble à l’ordre public et qu’il devrait être déclaré comme tel et donc interdit. J’ai ajouté que j’y voyais le signe d’un projet politique totalitaire et non un signe de piété. Les élèves, évidemment, se sont senties attaquées.

Elles m’ont répondu que si c’était leur choix, ce ne pouvait pas être l’instrument d’une soumission à l’homme. Je leur ai répondu qu’elles pouvaient penser cela, et qu’il était préférable d’arrêter la discussion car chacun avait donné ses arguments et que ce n’était pas le sujet du cours. Je n’avais pas envie que l’émotion déborde. Les jeunes filles sont venues me revoir deux mois plus tard pour me dire qu’elles avaient discuté de cette question entre elles pratiquement tous les jours et que finalement elles avaient changé d’avis. Elles ont fait leur chemin elles-mêmes. C’est une de mes plus belles victoires d’enseignant. Je crois à la culture de la raison. C’est le sens de mon métier. Mes élèves apprécient cette liberté. Je leur offre. À eux d’en faire usage, d’en découvrir la portée, d’avoir une authentique pensée. Enseigner la philosophie, pour moi, c’est donner d’abord la confiance en son propre jugement. Sans la transmission de cette confiance, il est impossible d’aboutir à une transformation. Il est toujours difficile d’abandonner ses croyances et ses préjugés. La première année quand je suis arrivé, ma collègue d’arts plastiques m’a dit «Voilà ce que tes élèves pensent de toi: «Monsieur Lemaire, il nous casse trop nos préjugés!» Je l’ai pris comme un compliment. Au début mes élèves n’aiment pas que je casse leurs préjugés. Puis ils s’aperçoivent qu’il est possible de dialoguer, d’avoir des points de vue différents, qu’il est possible de suspendre son jugement. Et ils deviennent peu à peu capables de remettre en cause par eux-mêmes leurs opinions et leurs croyances. (bien entendu, je ne réussis pas toujours.)

Vous parlez dans une de vos tribunes, d’élèves placés dans un «conflit de loyauté permanent et quasi schizophrénique» . Que signifie cette formule?

Il faut d’abord que je vous explique pourquoi je suis resté si longtemps à Trappes. En tant qu’enseignant, on se sent plus utile dans ce lycée qu’ailleurs car les élèves découvrent avec nous la liberté: ils s’ouvrent au monde et à la raison. Et il y a souvent beaucoup de désir d’apprendre même s’ils lisent généralement très peu. Ils ont aussi un rapport à l’écrit problématique. En revanche, ils aiment le dialogue et sont très à l’aise dans l’expression orale. La classe est donc pour eux un espace de liberté, un espace d’épanouissement personnel. Mais dans leur vie, c’est autre chose… Par exemple cette année, j’ai en classe un élève dont je sais que le père est un prédicateur salafiste.

Certains élèves sont tiraillés entre le monde des Lumières, qui est aussi le monde de leur avenir social, et l’emprise de leur communauté où il est difficile d’être soi-même, d’être un individuDidier Lemaire

En cours, il prend visiblement du plaisir à faire de la philosophie. Il écoute, pose des questions, fait des remarques judicieuses, il s’investit vraiment dans la réflexion, y compris à l’écrit. Un jour, il a fait référence à une phrase du Coran comme à une vérité indiscutable. Je n’ai relevé que rapidement le problème posé par son propos car je voulais lui laisser un peu d’oxygène. Certains élèves sont ainsi pris dans ce conflit: ils sont tiraillés entre le monde des Lumières, de la France, qui est aussi le monde de leur avenir social, et l’emprise de leur communauté où il est difficile d’être soi-même, d’être un individu. Ils doivent se conformer à un modèle identitaire sous peine d’être exclus. C’est le conflit qu’ils vivent de manière plus ou moins consciente et aiguë selon les configurations familiales et les origines de chacun. Cela ne doit pas être facile pour eux.

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En philosophie, ils prennent du plaisir à penser. Par exemple, dans un cours sur l’art, lorsque j’explique la différence entre des concepts comme imitation, représentation, transfiguration, je vois leurs yeux briller. J’ai travaillé dans beaucoup de lycées, mais j’y ai moins senti ce plaisir d’apprendre. J’ai eu en outre quelques excellents élèves, ou certains qui le sont devenus. Sur mes conseils, il y a deux ans, une de mes élèves a tenté une classe préparatoire à Henri IV et elle l’a obtenue. À Trappes, il y a une aussi entraide entre les élèves que je n’ai pas observée ailleurs. Mais pour beaucoup, une fois la porte du portail franchie, un autre monde commence.

Quels rapports avez-vous avec leurs parents?

Les parents sont assez absents. Dans les autres lycées, il y a une pression à la réussite. À Trappes, très peu. Simplement, je vois années après années en les rencontrant, des mères de plus en plus voilées. Avant, on avait affaire avec des voiles courts et colorés, aujourd’hui une tenue sombre qui cache tout le corps et des femmes qui refusent de serrer la main, c’est un phénomène nouveau. Je n’ai pas ressenti d’animosité mais plutôt une séparation. Jusqu’ici, je n’ai jamais eu de difficulté particulière avec les parents.

J’ajoute qu’en classe, je n’ai jamais été confronté à des actes d’intimidation. L’ambiance est amicale, il y a du respect. Cependant, nous faisons face dans l’établissement a de grandes atteintes à la laïcité. Par exemple, des élèves qui durant les sorties scolaires refusent de retirer leur voile. Ces atteintes ne sont plus des actes individuels mais une position délibérée et collective. Dans une de mes classes aussi il y a eu un manquement à la règle lors d’une sortie scolaire.

Vous enseignez depuis 20 ans à Trappes, avez-vous constaté un changement de paysage? À quel moment prenez-vous conscience de cette islamisation qui se développe?

J’arrive en 2000, la synagogue de la ville brûle cette année-là. D’après l’enquête policière il s’agissait d’un accident. Je connais un témoin qui met aujourd’hui en cause cette version. Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué, qui ont écrit l’histoire de Trappes dans ce livre La Communauté, privilégient la piste criminelle. À l’époque, donc, j’arrive dans ce contexte. Il y a encore quelques inscriptions antisémites dans le lycée. Elles vont disparaître rapidement. J’observe les premières années, le début de rares provocations avec le foulard, avant l’interdiction en 2004. Puis, la suppression de la carte scolaire va changer la population lycéenne. Avant cette suppression, des enfants des villes voisines plus riches étaient présents. Cette mixité sociale faisait qu’entre élèves il y avait moins d’adhésion à des mœurs qui ne correspondent pas à celles de la France. Puis des changements sont apparus. Dans la manière de parler par exemple, j’ai vu se développer le «langage des banlieues», des changements vestimentaires. La mixité évite les comportements stéréotypés. Au lycée, nous avons essayé de conserver un peu d’hétérogénéité sociale en développant les options artistiques afin d’attirer aussi d’autres jeunes.

La ville a beaucoup changé. Le livre des deux journalistes du Monde relate cette transformation de façon remarquable. Cette enquête, qui a duré plus d’un an, fut pour moi le moment d’une prise de conscience. J’ai compris que mes élèves, que je voulais traiter comme des élèves comme les autres, vivaient dans une situation schizophrénique. À l’école, ils disposent d’un espace de liberté, ils peuvent être eux-mêmes. Dans le cadre familial, ils sont soumis à des règles strictes. La pression communautaire et religieuse qui s’exerce sur eux se renforce d’année en année. J’ai commencé à observer des comportements étranges après 2015. Des jeunes filles que je voyais en classe habillées à la française — jean moulant, maquillées — étaient voilées et portaient des gants lorsque je les apercevais sur le marché.

Comment expliquer ces changements et la disparition petit à petit de la mixité à Trappes?

Les premières années, mes classes étaient mixtes. J’ai eu des classes de théâtres extraordinaires avec des jeunes qui venaient de tous horizons. Une énergie positive circulait entre eux du fait que personne n’était renvoyé à son origine. C’est le dépassement de soi qui rassemble chacun. Le dépassement de ses origines vers un langage commun, un projet commun. Quand on est éduqué d’une certaine façon, cet élan vers l’universel est grandement freiné. La suppression de la carte scolaire a été le premier coup de poignard dans la mixité. Mais c’est surtout l’islamisme qui a transformé nos élèves. Avant, la pratique religieuse relevait d’une simple spiritualité, sans signe extérieur, sans manifestations de mœurs différentes. Mais quand on est assigné à son identité, il devient difficile de se tourner vers les autres.

Il y a à Trappes des comportements d’hommes qui n’ont rien à voir avec les mœurs françaises de civilité et les rapports de séduction. Nous ne sommes plus en FranceDidier Lemaire

Adolescent, j’habitais à une dizaine de kilomètres de Trappes. Je percevais cette ville comme une ville de quartiers pauvres mais il n’y avait alors aucun signe religieux dans l’espace public. Je n’y avais jamais rencontré la moindre femme voilée. Il y a eu ensuite le départ de certaines populations et une concentration de plus en plus forte de musulmans salafistes qui ont une pratique identitaire de la religion. La construction de la mosquée en 2010 a amplifié ce mouvement identitaire. Il fallait certes un lieu de culte mais dans le fond je pense que ça a été un désastre car des gens sont venus à Trappes pour d’autres motifs que la simple envie de s’installer dans une ville. Ils sont arrivés pour pratiquer de manière identitaire et communautaire leur religion.

Est-ce un problème social ou culturel?

L’islamisme ne se développe pas à cause de la pauvreté. C’est un programme politique. Et d’ailleurs il ne se réduit pas aux banlieues françaises. Il embraye sur une politique de l’immigration mal maîtrisée qui ne permet plus l’intégration ni l’assimilation. Mais la culture n’est pas non plus la cause du problème comme le prétend l’extrême droite. Elle n’en est qu’une condition. D’ailleurs, c’est surtout un déficit de culture que l’on constate dans les territoires perdus. Le problème est d’abord politique. Il vient de la démission de l’État, des démissions des enseignants et même de celles des médias.

Suite à votre tribune, le maire de Trappes vous a menacé de vous attaquer en justice, il nie vos propos…

Je vois que le maire actuel est partout sur les plateaux de télévisions en ce moment. Il prend prétexte de deux ou trois faits inexacts pour tenter de me discréditer. J’ai commis quelques inexactitudes dans mes propos, c’est vrai. J’ai dit par exemple qu’il n’y avait pas de coiffeur mixte à Trappes. Il y en a, certes, quatre sur dix-sept. Cela signifie que la ségrégation est quasiment totale. Sur la forme, ce que j’ai dit est inexact mais sur le fond, ce que j’ai affirmé est vrai. Comment peut-on, dans une République, avoir des coiffeurs qui exercent une discrimination à l’égard des femmes, qui instaurent une ségrégation dans l’espace public? C’est aussi ce que j’observe dans la transformation du lycée.J’aimerais que le maire m’explique comment et pourquoi Trappes est la ville d’Europe qui a comptabilisé le plus de départs pour le djihad d’Europe ?

Des filles d’une classe de Première ont expliqué au psychologue mandaté par la préfecture pour dialoguer avec les élèves venus voir la pièce «Désaxé», qu’elles n’étaient pas reconnues comme des égales des garçons. Pas seulement à la maison. J’ai appris d’une collègue qu’un groupe de garçons se comportait vis-à-vis des filles de la classe de façon systématiquement humiliante afin de les dissuader de prendre la parole ou d’avoir des initiatives. J’observe dans certaines classes que les garçons sont d’un côté et les filles de l’autre. Alors, trouver trois ou quatre contre-exemples pour nier le réel, c’est du déni. Ensuite, le maire de Trappes prend prétexte de ces inexactitudes non seulement pour nier une réalité mais pour m’accuser d’être un menteur et de vouloir stigmatiser les «musulmans», ce qui est une façon de me désigner comme une cible. C’est la stratégie victimaire classique qui motive la haine des prétendues victimes humiliées par le prétendu agresseur. Ses accusations d’islamophobie et de racisme sont extrêmement graves et indignes d’un élu de la République.

Mais si je dis n’importe quoi pour ternir l’image de la ville, j’aimerais que le maire m’explique comment et pourquoi Trappes est la ville d’Europe qui a comptabilisé le plus de départs pour le djihad d’Europe?

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Je voudrais ajouter que certains médias, malheureusement, en relativisant sans cesse la gravité des atteintes aux principes de liberté et d’égalité, et en participant au déni, finissent par donner à ce genre d’individus malveillants du crédit.

La réalité de Trappes, c’est qu’une femme maghrébine qui s’assied à une table de café d’hommes, on lui fait des remarques. Puis dans la rue, on lui crache dessus, on l’insulte, ou on la menace de viol. C’est la réalité. Il y a à Trappes des comportements d’hommes qui n’ont rien à voir avec les mœurs françaises de civilité et les rapports de séduction. Nous ne sommes plus en France. Nous ne sommes plus non plus dans une République. Ni la liberté de conscience, de l’usage de son corps, ni l’égalité ne sont garanties.

Jamel Debbouze vous a interpellé et accusé d’abîmer Trappes… Est-il représentatif?

On entend souvent dire que des personnalités comme Debbouze, Anelka, ou d’autres, qui viennent de Trappes, sont des modèles. Elles me paraissent surtout entretenir le communautarisme. Jamel Debbouze aurait déclaré que mes propos allaient avoir des effets catastrophiques sur la ville, pour tous les jeunes de la ville. Encore un propos victimaire qui entretient le sentiment identitaire et communautaire, ce sentiment qui empêche les jeunes de se sentir appartenir à la communauté nationale. C’est la seule communauté d’ailleurs que l’État reconnaisse. Les autres communautés appartiennent à l’espace privé. Ces figures de Trappes participent à un imaginaire sécessionniste. Pourtant, ces stars, ou ceux qui réussissent, quittent toujours la ville. Quelle contradiction!Mon objectif principal aujourd’hui, c’est de créer un véritable plan de lutte contre l’islamisme.

Ne faut-il pas mettre en avant des personnalités issues de l’immigration et des banlieues?

Sans doute Imad Ibn Ziaten, ce militaire qui refusa de s’agenouiller quand Merah lui signifia qu’il allait l’exécuter.

On vous a accusé de faire le jeu du Rassemblement national, d’être un militant politique. Est-ce le cas?

Je suis démocrate et républicain. Philosophiquement, je suis proche de Popper et d’Arendt, dans la lignée du libéralisme politique. J’ai rejoint en janvier, un jeune parti qui s’appelle le Parti républicain solidariste, un parti né de mouvements qui défendaient la laïcité. J’étais en train de construire avec des collègues un réseau d’enseignants en novembre dernier lorsque j’ai découvert ce parti. Je cherchais à prendre contacte avec des associations engagées dans la défense des principes républicains. Le solidarisme correspond à mon idée de la relation d’échange entre l’individu et la société. Mais c’est surtout la fermeté de son engagement républicain qui m’a amené à le rejoindre. En tant que secrétaire national, j’ai publié un communiqué de presse proposant trois mesures d’urgence à prendre pour mettre fin à la pression islamiste en milieu scolaire. Tout ce que j’ai fait auparavant, en tant que lanceur d’alertes, était hors du cadre de tout militantisme politique. Cet engagement politique vient prolonger mon engagement d’enseignant et de citoyen. Je crois au rassemblement de tous républicains pour mener le combat contre l’islamisme.

Quelles solutions préconisez-vous pour combattre cet islamisme rampant?

J’espère que les politiques vont prendre conscience du danger, que les Républicains vont se rassembler. Mais c’est d’abord aux enseignants de prendre la parole et aux citoyens de se sentir concernés par cette menace. Je ne désespère pas de l’avenir de notre pays. Si on en prend en compte le réel, on pourra se donner les moyens de combattre ce fléau. Mon objectif principal aujourd’hui, c’est de créer un véritable plan de lutte contre l’islamisme. Les ouvrages de Bensoussan, Kepel, Micheron, Rougier et d’autres, analysent ce phénomène. Ce qui manque à présent, c’est une prise de conscience plus générale de la menace qui motive la réponse. Nous sommes en guerre. Nous sommes face à un ennemi qui n’est pas une armée. Une partie de nos compatriotes font sécession car ils sont conduits par des idéologues. Il va falloir prendre des mesures qui soient à la fois militaires, policières et juridiques. Le droit, dans l’état de paix, garantit les libertés. Mais nous ne sommes plus dans un état de paix. Il faut donc des lois d’exceptions pour une situation d’exception. Si on applique une loi classique dans le cadre de l’État de droit, qui s’applique à tous, on va supprimer les libertés. Le projet de loi actuel du gouvernement va semble-t-il rogner les libertés des religions. Mais ces mesures seront-elles réellement efficaces contre l’islamisme? En définitive, ne sont-ce pas les honnêtes citoyens qui vont en pâtir? Il nous faudrait des lois qui visent spécifiquement l’islamisme. Nous ne sommes plus du tout depuis les attentats, ou plutôt les tueries, dans une situation normale de paix. D’ailleurs, il n’y a pas que l’école qui subit aujourd’hui la pression islamiste. La police aussi. Une pression idéologique insidieuse la discrédite: en parlant de violences policières, on s’attaque à l’un des piliers de la République. Bien sûr, il y a des policiers racistes ou ripoux, et des policiers violents. Mais ce n’est pas la même chose. Le travail de la police est remarquable en France. Il faut le souligner. Ce sont les hommes de l’ombre qui tiennent la République.

Pour combattre l’islamisme, il faudrait commencer par défendre vigoureusement les piliers de la République que sont l’école et la police. Il nous faudrait trouver un milieu entre le droit de la guerre et le droit de la paix. Et définir une stratégie au lieu d’émietter des mesures qui s’attaquent surtout aux effets. Il nous manque en France un général, je ne dis pas cela pas au sens propre, mais quelqu’un qui pourrait bâtir un véritable plan, comprenant des objectifs et des étapes.

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