MEMORABILIA

Islamo-gauchisme: «L’université est l’otage des idéologues radicaux»

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ENTRETIEN – Xavier-Laurent Salvador, maître de conférences à l’université Paris 13, et Hubert Heckman, maître de conférences à l’université de Rouen, ont cofondé l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires. Ils ont lancé, en février dernier, un appel à mettre un terme à l’embrigadement de la recherche.

Par Alexandre Devecchio LE FIGARO 19 février 2021

LE FIGARO. – Le CNRS affirme que «le terme d’islamo-gauchisme ne correspond à aucune réalité scientifique»…

Xavier-Laurent SALVADOR.- La polémique sur le mot, sa tabouisation en somme, est ridicule à plus d’un titre quand elle vient des mêmes milieux qui utilisent communément des termes aussi peu «scientifiques» que «racisme systémique », «théories du genre» ou «islamophobie». Frédérique Vidal a bien réagi en employant les mêmes mots que le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, pour le même constat alarmant. Plutôt que d’acter la réalité des problèmes, la Conférence des présidents d’universités (CPU) et le CNRS renvoient le gouvernement aux «arguties de café du commerce». Sous ses airs péremptoires, le communiqué du CNRS dissimule mal l’absence de rigueur intellectuelle. Certes, «islamo-gauchisme» est bien un terme d’usage polémique plutôt qu’un «terme scientifique», mais que peut bien vouloir dire qu’il «ne correspond à aucune réalité scientifique»? Les rédacteurs du communiqué du CNRS ont oublié que la réalité n’est pas scientifique: il existe, en dehors de la science, une réalité que les sciences prennent pour objet d’étude. On peut donc critiquer autant qu’on voudra le terme «islamo-gauchisme», cela ne permettra pas de conclure à l’inexistence de la réalité qu’il désigne: la convergence de fait entre certains groupes d’extrême gauche et des mouvances islamistes.

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Hubert HECKMAN.- Le CNRS est-il informé que le terme d’islamo-gauchisme a été popularisé en France par les travaux d’un directeur de recherche au CNRS, Pierre-André Taguieff? Nous renvoyons à la tribune que ce dernier a publiée dans Libération le 26 octobre 2020, «Aux sources de l’“islamo-gauchisme”», pour une mise au point sur la valeur descriptive de l’expression et les querelles de mots qu’elle suscite. La fixation sur l’«islamo-gauchisme», qui n’est qu’une donnée du problème, envenime le débat et masque malheureusement l’enjeu fondamental: l’emprise croissante des idéologies à l’université, qui entrave la libre création des savoirs et censure la transmission des connaissances.

On peut critiquer autant qu’on voudra le terme « islamo-gauchisme », cela ne permettra pas de conclure à l’inexistence de la réalité qu’il désigne : la conver-gence de fait entre certains groupes d’extrême gauche et des mouvances islamistes.Xavier-Laurent Salvador, maître de Conférence à l’université Paris 13

Le CNRS était-il le mieux placé pour enquêter sur ce phénomène?

Xavier-Laurent SALVADOR.- La première raison pour laquelle le CNRS n’est pas le mieux placé, c’est qu’il n’a pas vocation à devenir une instance de contrôle des universités. La seconde raison, c’est qu’il est effectivement loin d’être épargné par les dérives idéologiques. Quand le CNRS fait un rapport, par exemple, sur la pandémie de Covid-19, le sociologue Éric Fassin y contribue pour développer ses vues sur l’«intersectionnalité» et les «minorités raciales»! Le PDG du CNRS, Antoine Petit, préfaçait en 2019 un ouvrage publié aux Éditions du CNRS, Sexualités, identités & corps colonisés, en proclamant que l’«intersectionnalité» de la race et du genre constitue «un champ de recherche très prometteur»…

Hubert HECKMAN.- La notion même d’enquête est très problématique car elle permet aux idéologues pratiquant la censure et l’intimidation de se poser en victimes d’une chasse aux sorcières. Confier une enquête au CNRS, c’est donc à la fois faire ce cadeau d’une inversion des rôles et prendre le risque d’un rapport complaisant. Le vrai enjeu réside dans le rétablissement de la régulation interne par les pairs, abîmé à la fois par l’emprise d’idéologies et par le paradigme managérial qui a conduit à privilégier une «gouvernance» administrative des universités se méfiant des enseignants-chercheurs et réduisant la part de la scientificité. Le contrôle demandé par la ministre ne doit donc en aucun cas s’exercer de l’extérieur comme une censure: le remède ne vaudrait guère mieux que le mal. Il devrait permettre au contraire de garantir le bon fonctionnement des procédures internes, car le plein exercice des libertés scientifiques est de la responsabilité de la communauté universitaire. Une instance comme le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) pourrait non pas «enquêter sur la pénétration islamo-gauchiste à l’Université», mais évaluer objectivement à partir de critères épistémologiques la part du militantisme dans l’enseignement et dans la recherche. Le rôle du Conseil national des universités (CNU) pourrait être déterminant pour faire prévaloir la science sur le militantisme, notamment dans les recrutements et les carrières.

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Le CNRS condamne également ceux qui tentent de profiter de ce débat pour remettre en cause la liberté académique. Cette menace est-elle réelle?

Xavier-Laurent SALVADOR.- Le CNRS comme la Conférence des présidents d’université (CPU) ont réagi aux annonces de la ministre par le déni et les réflexes corporatistes. Ils dénoncent vigoureusement un danger extérieur qui planerait sur les libertés académiques, mais préfèrent garder le silence sur les pressions internes qui entravent ces mêmes libertés. Or, les universitaires doivent exercer leurs libertés et les défendre contre toutes les menaces, d’où qu’elles viennent. Nous ne pouvons accepter que les libertés académiques deviennent l’alibi des dérives militantes qui les compromettent et les censurent. La stratégie des censeurs décolonialistes, indigénistes ou racialistes est de se poser en victime de la censure. Nous attendons que les institutions universitaires protègent au contraire les enseignants et les chercheurs victimes de censure idéologique ou de harcèlement, et restaurent le paradigme du débat.

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