MEMORABILIA

Michel Foucher : « Un consensus se forme sur le nécessaire retour des frontières »

Le géographe, importateur du concept de géopolitique en France dans les années 1970, revient dans son dernier livre sur ses voyages à travers le monde.

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À la frontière entre l’Allemagne et la République tchèque, en février. Pour Michel Foucher : « Chaque collectivité humaine a besoin d’une distinction entre le dedans et le dehors, précisément pour pouvoir s’ouvrir. »© ARMIN WEIGEL / DPA / dpa Picture-Alliance

Propos recueillis par Gabriel Bouchaud Publié le 19/02/2021 LE POINT

La géographie n’est pas une discipline de tout repos : c’est ce que l’on comprend à la lecture des mémoires de Michel Foucher, Arpenter le monde (Robert Laffont). C’est en voyageant, en explorant et en comparant ses expériences que l’on peut commencer à envisager le monde tel qu’il est plutôt que tel qu’on le croit être. Du Maroc à l’Éthiopie et du Brésil à la Chine, Michel Foucher a parcouru plus d’une centaine de pays ; géographe, il a aussi travaillé pour le Quai d’Orsay, là où ses connaissances pourraient être le mieux exploitées. Cette incroyable expérience de terrain le conduit aujourd’hui à souhaiter une meilleure mise en valeur de la géographie dans le processus de décision politique. Entretien.

Le Point : Pourquoi avoir voulu écrire ce livre ?

Michel Foucher : Dans ces Mémoires, j’ai voulu procéder à un retour d’expérience, selon la méthode des militaires, sur un demi-siècle de voyages d’études dans des terrains variés et lors de missions plus officielles. J’ai poursuivi un double objectif : réexaminer ce que j’avais compris des situations rencontrées et confirmer l’efficacité de l’art géographique dans l’analyse politique. Et témoigner de rencontres avec des personnalités remarquables aussi bien que des dirigeants destructeurs, les deux faisant notre histoire. Et du témoignage peut procéder l’engagement.

Des nombreux voyages que vous avez faits, lesquels ont été les plus marquants ?

Sans hésiter, mon premier séjour en Éthiopie, à Addis Abeba et dans le Sud, en décembre 1978. Avec l’impression d’une réalité proche de celle de l’Europe avant 1789, dans les zones rurales – on mangeait à peine à sa faim, viande crue et injera, crêpe de teff – touchées par une réforme agraire brutale. J’ai découvert la présence de soldats cubains sur les marchés, venus à l’appui d’une dictature militaire brutale, adossée à une sorte de police politique suspicieuse. Télescopage des temps. C’est l’époque de la Terreur rouge du régime de Mengistu. Et comme Français, ma grille de lecture était celle des suites de la Révolution française, avec la fin de l’Empire et l’instauration d’une dictature militaire. On assiste à une terreur rouge. Télescopage des espaces aussi dès lors que l’Éthiopie quasi médiévale était devenue un théâtre de la guerre froide.

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Quelles régions du monde ont le plus changé, selon vous, dans les dernières décennies ?

Sans aucun doute l’Asie de l’Est et du Sud-Est, qui avait il y a un demi-siècle le niveau de vie de l’Afrique. Après la révolution culturelle et la guerre du Vietnam, le modèle japonais de croissance à base industrielle pour le marché mondial s’est diffusé rapidement et il continue comme on le voit en ce moment. Et bien sûr le continent européen, en paix, à de rares exceptions près, qui est devenu le plus vaste espace démocratique du monde.
Selon vous, quels conflits sont susceptibles d’éclater dans les prochaines années ?

Les observateurs pointent le risque sino-américain, plus par accident que par volonté. L’interdépendance des deux économies est telle que la Chine a encore besoin des États-Unis. Une rivalité stratégique maîtrisée est absolument nécessaire, selon la formule de Kevin Rudd. L’art chinois de la guerre, c’est de la gagner sans la faire. Par ailleurs, il faut se rappeler que la grande différence avec la guerre froide est que l’économie de l’URSS était autocentrée, ne dépendait pas des pays occidentaux. La Chine, elle, a besoin des investissements américains et du marché américain. En même temps, ils avancent leurs pions sur diverses questions stratégiques.

À LIRE AUSSILa Chine, ce géant aux pieds d’argileA contrario, quelles sont les « success stories » dont vous avez été témoin ? Dans quels pays placez-vous le plus d’espoir ?

Je citerai la fin du régime d’apartheid en 1992 en Afrique du Sud, qui a des effets internes et externes, et dans les deux années précédentes le printemps des peuples en Europe centrale, orientale et baltique et en Allemagne. C’était très enthousiasmant d’observer le souffle de la liberté. Ce mouvement de fond a été mal vécu en Russie ; on en mesure aujourd’hui encore les effets.

Si le successeur de la chancelière confirme un engagement européen, plutôt que le grand large du marché, et accompagne la France pour que l’UE devienne un centre de pouvoir normatif, j’ai beaucoup d’espoir dans l’avenir du groupe des pays fondateurs. La période actuelle impose en effet un retour aux fondamentaux.

On assiste, depuis la fin du XXe siècle, à un « gel » des fronts et frontières reconnus par la communauté internationale, en Serbie, en Israël, dans le Haut-Karabagh… Comment mettre fin à un conflit dans ces conditions ? Comment faire que les engagements militaires ne se transforment pas systématiquement en bourbier politico-diplomatique ?

Le projet nationaliste grand-serbe a échoué, mais l’UE ne sait pas proposer une offre commune aux pays des Balkans occidentaux qui peinent à dépasser un passé fratricide, qui ne passe pas, alors que la « yougosphère » est une réalité culturelle.

Dans le Caucase, les territoires conquis par l’Arménie à partir de 1988 ont été reconquis par l’Azerbaïdjan en 2020 avec l’aide militaire de la Turquie et d’Israël. L’Arménie est dans une position de faiblesse, qui convient à la Russie.

Quant à Israël, je pense depuis longtemps qu’il n’y aura jamais d’État palestinien car, quand bien même cette solution à deux États finirait par être imposée par un improbable gouvernement américain, il n’y aurait plus de territoire cohérent. Yasser Arafat ne l’a pas compris car il préférait le rêve à la géographie ; j’en avais parlé avec lui. En face de lui, les acteurs israéliens sont des stratèges persévérants. Sharon disait connaître chaque colline et chaque oued de Cisjordanie.

À LIRE AUSSIJoe Biden, Israël et l’Iran : la nouvelle donneVous dites que dénoncer la colonisation est « insignifiant », dans le cadre du conflit israélo-palestinien. Que voulez-vous dire ?

Depuis l’origine, le peuplement d’Israël a été conçu et s’est effectué par une succession d’implantations dont la mise en réseau a permis le contrôle des territoires. On joue sur la charge historique du mot « colonisation » alors qu’il s’agit d’une stratégie de type « jeu de go » qui maille tout l’espace compris entre les mers, le Jourdain, le Golan et le Sinaï.

La frontière a longtemps été comprise comme un élément essentiel d’un pays. Avant la pandémie pourtant, cela semblait être remis en cause par certains (à la gauche de l’échiquier politique américain en particulier). Est-ce qu’il est possible d’imaginer un monde sans frontières ? Est-ce désirable ?

Je n’imagine pas un monde sans États ni nations. Chaque collectivité humaine a besoin d’une distinction entre le dedans et le dehors, précisément pour pouvoir s’ouvrir.

Vous êtes, avec Yves Lacoste, l’un des promoteurs du concept de géopolitique en France. Pourquoi cette discipline est-elle si importante ?

La discipline de base est la géographie, description objective et subjective du monde selon le jeu des échelles. Comme les historiens jouent sur les profondeurs de temps. Il était nécessaire de recourir à ce nom sonore de « géopolitique » pour réintégrer le politique dans le périmètre de compétence de l’analyse géographique.

Assiste-t-on à une fragmentation du monde le long de failles géographiques ou géopolitiques, comme le défend Robert Kaplan dans The Return of Marco Polo’s World ?

Je ne crois pas à la pertinence de l’idée d’un retour de fresques historiques de ce genre, fréquentes aux États-Unis, où l’on s’intéresse plus à l’histoire qu’aux réalités géographiques du monde. Voir l’Irak : ils ne savaient pas où ils mettaient les pieds.

Mon analyse est celle de l’affirmation de zones d’influence régionales, de type néo-impérial. La Chine veut se faire reconnaître comme puissance régionale en Asie du Sud-est et en Asie centrale avant de prétendre à un rôle plus global. Moscou veut dominer le monde russe et, peut-être, orthodoxe. Ankara ne cache pas ses rêves néo-ottomans. Cette grille de lecture me paraît assez efficace, car elle combine les cartes mentales des acteurs et les réalités stratégiques.

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On a le sentiment que « géopolitique » est devenu un terme fourre-tout, qui englobe aussi les compétitions internationales qui ne s’inscrivent pourtant pas principalement dans un contexte géographique. Alors comment définir la géopolitique ?

Il est devenu synonyme de relations internationales et le préfixe « géo » a été perdu en route car ceux et celles qui en usent et en abusent n’ont pas la moindre formation en géographie. Mais sa vogue actuelle exprime un intérêt réel.

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