MEMORABILIA

L’Europe désunie se réengage avec les États-Unis

 Réservé aux abonnés

DÉCRYPTAGE – L’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche pourrait modifier la trajectoire de l’Europe puissance, autonome ou stratégique, telle que la défend la France.

Par Isabelle Lasserre. LE FIGARO. 21 février 2021.

Et si on assistait au retour du monde d’avant, mais en pire? Avec des bonnes et des mauvaises nouvelles. La bonne, d’abord, c’est «le retour de l’Amérique»annoncé avec chaleur par Joe Biden le 19 févrierpendant le sommet virtuel du G7 et la Conférence sur la sécurité de Munich, tout aussi virtuelle. Le nouveau président a défendu la renaissance d’une diplomatie plus classique, qui place le Partenariat transatlantique en son cœur et veut promouvoir le modèle démocratique, défié par les «régimes autocratiques». Joe Biden, qui voudrait que l’Amérique regagne auprès de l’Europe «sa position de leadership fiable», a multiplié les gestes rassurants vis-à-vis de ses alliés, si malmenés par son prédécesseur.

Et puis il y a les mauvaises nouvelles, toujours les mêmes, les divisions de l’Union européenne, qui loin de s’atténuer avec le changement d’Administration américaine, pourraient au contraire reprendre de la vigueur. Elles s’exposeront sans doute dès aujourd’hui sur leur terrain de jeu préféré, celui de la Russie, au menu d’une réunion à Bruxelles, à laquelle participera aussi Joe Biden, sur d’éventuelles nouvelles sanctions contre le régime, liées à l’affaire Navalny. Certes, pour la première fois l’UE devrait actionner son régime mondial de sanctions en matière de droits de l’homme contre le Kremlin.

Pendant longtemps, c’est la Grande-Bretagne qui a ralenti les projets d’autonomie européenne portés par la France

Mais les discours des uns et des autres à la conférence de Munich ont rappelé à quel point les points de vue divergeaient. Joe Biden a accusé le Kremlin «d’attaquer» les démocraties, tandis qu’Emmanuel Macron a insisté sur les vertus d’un dialogue stratégique avec Moscou. Quant à Angela Merkel, elle résiste aux pressions pour stopper le gazoduc Nord Stream 2, qui doit doubler les exportations de gaz russe vers l’Europe. Pire : Peter Altmaier, le ministre de l’Économie, envisage une alliance avec la Russie pour produire à grande échelle du carburant synthétique. Si l’on ajoute la Pologne et les Pays baltes qui réclament une politique plus dure contre la Russie, l’Italie et la Grèce qui veulent ménager le Kremlin, le seul accord possible entre vingt-sept pays attachés d’abord à leurs intérêts particuliers est un consensus mou autour de sanctions qui n’ont jamais influencé le comportement de Vladimir Poutine. L’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche n’y changera rien.

À LIRE AUSSI :L’impossible diplomatie européenne face à Poutine

Elle pourrait en revanche modifier la trajectoire de l’Europe puissance, autonome ou stratégique, telle que la défend la France. Emmanuel Macron a mis en garde contre l’illusion que représenterait la tentation d’un retour au vieil ordre américain. Il a réaffirmé la nécessité pour l’Europe de dessiner son propre chemin et de s’affirmer sur le plan de la défense et de la sécurité. Craignant, avec l’arrivée de Biden, que les pays de l’Otan fassent à nouveau l’autruche, il a rappelé que ses critiques de 2019 contre l’organisation – en «mort cérébrale» – restaient valides, dénoncé son inertie et souhaité «une clarification de son concept stratégique».

Intérêts nationaux

Pendant longtemps, c’est la Grande-Bretagne qui a ralenti les projets d’autonomie européenne portés par la France. Depuis le Brexit, les freins sont plutôt actionnés à Berlin. En refusant de faire de Nord Stream 2 un levier, l’Allemagne a sapé les efforts de l’UE pour faire pression sur la Russie. Pays du statu quo imprégné de pacifisme, qui préfère la force économique à la force militaire et qui n’envisage pas d’action en dehors de l’Otan, elle a rejeté la semaine dernière, par la voix de son Parlement, la demande française de fournir des troupes pour des missions de combat contre les djihadistes au Sahel.

À LIRE AUSSI :Alexandre Loukachenko marchande son avenir avec Vladimir Poutine

Ces divisions expliquent pourquoi les dirigeants des institutions bruxelloises ne peuvent porter en public autre chose que des compromis insatisfaisants. La dernière preuve en a été apportée à Moscou au début du mois par Josep Borrell, le haut représentant de l’UE, qui, en se faisant humilier par Vladimir Poutine, a infligé une grave blessure aux ambitions géopolitiques de l’Europe, révélant au grand jour toutes ses faiblesses.

Donald Trump avait fait naître l’espoir que les partenaires européens allaient suivre les ambitions de la France et engager l’UE dans une révolution politique. L’arrivée de Joe Biden risque au contraire d’encourager la divergence des intérêts nationaux. «Les Français sont le peuple le plus favorable à la défense européenne. Les idées d’Europe puissance sont toujours venues de France. On a tout essayé. Mais ça n’a jamais marché… Et aujourd’hui l’Union européenne s’éloigne de la vision française», explique Nicole Gnesotto, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), dans une conférence à la Chaire grands enjeux stratégiques contemporains de la Sorbonne. Les divisions au sein de l’Europe ne sont pas les seules en cause. L’Europe s’est construite sur un savoir-faire économique et commercial, pas sur la politique étrangère et militaire. En décidant souvent seule et en donnant la priorité à la souveraineté de la France, Paris a entretenu un «soupçon permanent» chez ses partenaires. «Toute proposition française, poursuit la spécialiste, est perçue comme une tentative de Paris d’affaiblir l’Otan. Or, nous sommes le seul pays à penser que l’Otan, peut évoluer.»

***********

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :