MEMORABILIA

Gilles Kepel: «Nous sommes entrés dans une nouvelle phase du djihadisme»

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GRAND ENTRETIEN – Et si le djihadisme avait prospéré dans notre pays à la manière d’un virus? C’est la thèse soutenue par le directeur de la chaire Moyen-Orient Méditerranée, à l’École normale supérieure, dans son livre Le Prophète et la Pandémie.Par Gilles Kepel, Alexandre Devecchio et Victor Rouart

LE FIGARO, 24 février 2021

De l’effondrement du marché pétrolier à l’assassinat de Samuel Paty, d’Ankara aux banlieues françaises, Gilles Kepel y retrace l’année 2020, marquée en France par le retour du terrorisme djihadiste. Celui-ci est entré, selon Kepel, dans une nouvelle phase, s’appuyant sur une «atmosphère» créée et entretenue par des activistes. À l’université et dans d’autres établissements d’enseignement supérieur, ce discours rencontre celui des mouvances «décoloniales» ou «indigénistes». L’universitaire, réagissant au débat sur l’islamo-gauchisme, révèle qu’il en a lui-même fait l’expérience.

LE FIGARO. – Dans votre livre vous évoquez la naissance d’un nouveau djihadisme que vous qualifiez de «djihadisme d’atmosphère». Comment définiriez-vous ce concept?

Gilles KEPEL. – Nous inaugurons une nouvelle phase du djihadisme, différente des précédentes. Il y a eu le djihad en Afghanistan financé par la CIA et les pétromonarchies dans les années 1980, et ses séquelles en Algérie, Égypte, Bosnie et Tchétchénie. Puis l’organisation al-Qaida, avec sa structure pyramidale, quasi léniniste, qui envoyait des kamikazes dans les avions détruire les tours du World Trade Center et utilisait comme caisse de résonance al-Jazeera et les télévisions par satellite. Enfin, Daech fonctionnait grâce aux réseaux sociaux, Facebook, Instagram, etc., selon le modèle du «rhizome révolutionnaire» pensé par le philosophe Gilles Deleuze. C’est une structure horizontale et souterraine à travers laquelle des individus étaient manipulés pour agir.

Depuis l’affaire Mikaël Harpon, cet Antillais sourd-muet converti à l’islamisme et informaticien à la Préfecture de police dans le service suivant les «radicalisés», qui massacre ses collègues à coups de couteau le 3 octobre 2019, le modus operandi a changé. On n’a trouvé aucun lien fonctionnel avec un quelconque donneur d’ordre. Est apparue une dissociation entre, d’une part, des militants désignant des cibles grâce au monde dérégulé de l’internet et constituant des incubateurs de haine contre les «mécréants» (kuffar), les «apostats» (musulmans non islamistes ni salafistes), les Juifs et toutes celles et ceux qu’il faut «répudier», et par ailleurs ceux qui passent à l’action en s’en étant inspirés. Les premiers n’appellent pas directement à tuer, mais ils «contaminent» sur un mode viral des individus ayant déjà des «comorbidités» djihadistes par leur fréquentation préalable du monde virtuel ou de certaines mosquées radicalisées. Ceux-ci contractent alors le virus par la «voie atmosphérique» du web et développent leur pathologie meurtrière jusqu’au passage à l’acte.

À l’automne dernier, la republication des caricatures par Charlie Hebdo au moment où s’ouvre le procès des attentats de janvier 2015, dont on pouvait espérer un «Nuremberg du djihadisme», cristallise instantanément tous les «entrepreneurs de colère» du monde musulman qui ont ciblé la France «islamophobe», et le procès est devenu inaudible – la victime se transmuant en accusé. Le réfugié pakistanais et faux mineur isolé Zaheer Mahmood, non francophone et intellectuellement limité, est alors contaminé via son smartphone par les vidéos diffusées dans son pays d’origine où l’on voit des individus brandir des coutelas pour décapiter les journalistes de Charlie. Il se procure, à l’identique, une feuille de boucher, retrouve l’ancienne adresse de l’hebdomadaire sur internet et va y blesser gravement deux personnes qui n’ont rien à voir avec le journal, avant d’être arrêté sans résistance. Nous sommes ici en présence du degré zéro du djihadisme d’atmosphère.

Je reste frappé par la manière dont la métaphore de la pandémie de Covid constitue un analyseur qui me paraît très fécond pour penser en temps réel ce phénomèneGilles Kepel

L’affaire Paty, avec un parent d’élève qui désigne à la vindicte des internautes l’enseignant, appel relayé ensuite sur un mode viral par l’agitateur pro-Hamas chevronné Abdel Hakim Sifraoui, puis le lobbyiste électoral islamiste de Seine-Saint-Denis et patron de la mosquée de Pantin M’hamed Henniche, passe au degré supérieur de létalité. Apparaît ainsi le «variant tchétchène», si l’on peut dire: Abdullakh Anzarov, réfugié politique socialisé en France, qui présente déjà tous les symptômes de l’«allégeance» au salafisme et du «désaveu» d’avec la «mécréance» de la nation qui l’a accueilli – comme l’indiquera son «ADN virtuel» lors de l’examen de son smartphone. Il cherche à punir un «blasphémateur du Prophète» et est contaminé rapidement à travers la «voie atmosphérique» du web par le réseau qui cible l’enseignant. Sans instruction de quiconque, il se rend au lycée, soudoie des élèves et commet son crime monstrueux en quelques minutes.

De l’auteur des meurtres à la basilique de Nice, le Tunisien Brahim Issaoui, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’il venait de passer la frontière italo-française clandestinement, qu’il a perpétré son crime le jour de l’anniversaire du Prophète (le Mouloud) et qu’il avait une photo d’Anzorov dans le fichier «images» de son téléphone. Le «traçage» plus précis de sa contamination est rendu difficile, car il est dans le coma, mais l’«atmosphère» djihadiste est là.

Dans tous ces cas, je reste frappé par la manière dont la métaphore de la pandémie de Covid constitue un analyseur qui me paraît très fécond pour penser en temps réel ce phénomène.

Que pensez-vous de la polémique autour de l’islamo-gauchisme à l’université? Cela signifie-t-il que le terreau salafiste que vous décrivez dépasse désormais le cadre des banlieues?

Cela fait une quinzaine d’années, depuis 2005 environ, que l’université est pénétrée par des mouvances décoloniales, «indigénistes» et autres études postcoloniales qui considèrent les valeurs de la République nulles et non avenues puisqu’elles seraient basées sur le «crime» de la colonisation, qu’elles auraient pour seul but de masquer, afin de rendre dociles les «racisés». Ce phénomène d’essentialisation de la «race» au détriment de la prise en compte des classes sociales (qu’analysent les sociologues Gérard Noiriel et Stéphane Beaud dans leur livre récent), et qui s’étend aussi au «genre» et à l’appartenance religieuse, s’est développé au moment même où les études de la langue et de la civilisation arabes étaient délaissées, voire délibérément détruites par une coalition improbable de hauts fonctionnaires omniscients mais incultes et de cuistres universitaires selon lesquels «ça ne sert à rien de connaître l’arabe pour comprendre ce qui se passe en banlieue».

Je l’ai vécu personnellement par la fermeture de la chaire Moyen-Orient Méditerranée à Sciences Po à l’automne 2010 – l’année des «printemps arabes » – ainsi que du mastère sur la région, créé en 1985 par Rémy Leveau, dont j’avais pris la succession, et qui rayonnait dans le monde entier. On a vu alors apparaître, à l’IEP, le «hidjab day» à l’instigation d’associations islamistes et les études postcoloniales: la connaissance a été éradiquée pour faire place nette à l’idéologie. Je plaide pour renforcer la connaissance en France et à l’université du monde arabe, de ses langues, cultures et civilisations, qui ne se réduisent nullement au verbiage salafiste – lequel doit aussi pouvoir être analysé pour ce qu’il exprime de l’intérieur, et non par les propos des naïfs ignorants qui sont ses «idiots utiles».

Que vous inspire le projet de loi «confortant les principes républicains»?

Le projet de loi que l’Assemblée vient d’adopter est basé sur le discours des Mureaux d’Emmanuel Macron, le 2 octobre. C’est-à-dire quatorze jours avant l’exécution de Samuel Paty, qui est la démonstration par l’horreur de ce que le président avait identifié.

D’une certaine manière, ce que l’on désigne par «séparatisme islamiste» traduit la base de la doctrine salafiste, désormais très prégnante chez de nombreux frères musulmans (ou adeptes de l’«islam politique»), nommée en arabe al-wala’ wal-bara’a: «l’allégeance et le désaveu». Allégeance aux apôtres de cette idéologie. Tous les autres sont considérés comme des apostats ou des mécréants, et l’on ne doit pas faire société avec eux, mais les «répudier».

Cette rupture en valeurs nourrit l’argumentaire des « entrepreneurs de colère ». La loi a ainsi pour objectif d’en empêcher l’émergenceGilles Kepel

Cette doctrine est le fondement culturel de ce qui aboutira, éventuellement, au djihadisme (certains salafistes ne passent pas à l’acte et favorisent un quiétisme de rupture au quotidien). Il s’agit du discours répandu par la mouvance salafiste et djihadiste ensuite. Or cette rupture en valeurs nourrit l’argumentaire des «entrepreneurs de colère». La loi a ainsi pour objectif d’en empêcher l’émergence, en criminalisant cette idéologie avant le passage à l’acte – qui a endeuillé notre société à l’automne 2020. Mais elle pose la question de la restriction de certaines libertés en contrepartie de la sécurité. De même que la pandémie a contraint à restreindre la liberté d’aller et venir pour protéger la société de la contamination.

Quels effets géopolitiques aura la pandémie?

Au Moyen-Orient et en Méditerranée, le Covid-19 s’est combiné à l’effondrement du prix des hydrocarbures: le baril de pétrole est passé à la valeur négative de – 36 dollars le 20 avril 2020, du jamais vu, même s’il a remonté depuis. La nécessité d’accélérer la transition post-pétrolière se fait sentir, notamment chez les pétromonarchies du golfe, qui disposent encore de fonds souverains énormes (1 000 milliards de dollars pour Abu Dhabi), ce qui a facilité l’«entente d’Abraham» à partir de la paix entre les Émirats arabes unis et la «start-up nation» d’Israël, pour créer le monde post-pétrolier au Moyen-Orient, condition de la survie des partenaires à cette entente. Désormais, cette «paix contre paix» réalisée par l’«entente d’Abraham» en 2020, repose sur la bénédiction discrète du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman. Le Bahreïn n’aurait pu signer sans son aval. Le succès de la diplomatie de Trump est aussi d’avoir inclus le Soudan, qui avait accueilli Ben Laden, Carlos et était très lié à la Turquie d’Erdogan.

Quant au Maroc, les rapports avec Israël sont profonds et anciens. Le judaïsme marocain est particulier, car il est ancré en majorité parmi des Berbères judaïsés, phénomène quasi unique dans le monde juif. Leur identité marocaine reste forte… et Nétanyahou compte sur le vote pour les élections à la Knesset du 23 mars des 800.000 juifs marocains citoyens israéliens à qui il a permis de voyager librement dans leur pays d’origine.

Le Qatar s’intéresse aussi paradoxalement à Israël. Cet émirat favorable aux Frères musulmans finance Gaza – et donc le parti islamiste Hamas. Tous les mois, un avion arrive de Doha avec 30 millions de dollars en cash à l’aéroport Ben Gourion, que le Shin Beth escorte jusqu’à la frontière d’Erez. Israël s’est créé un boulevard arabe face à l’impasse palestinienne, d’une certaine manière. Le président israélien Rivlin a reçu l’ambassadeur qatari pour le remercier d’avoir financé Gaza afin de contribuer à résoudre le problème social… en finançant le Hamas, meilleur ennemi de l’État juif!

Face à cette «entente d’Abraham» s’est constitué un autre front que vous appelez l’«axe fréro-chiite»…

Celui-ci, qui regroupe Turquie, Qatar, Iran… et Gaza, se livre à une surenchère à l’islam politique des Frères musulmans pour défendre ses positions face au «traître saoudien» et ses alliés. À l’occasion des republications des caricatures de CharlieErdogan, soutenu par les Iraniens, a lancé une campagne antifrançaise, dans la foulée de la réislamisation de Sainte-Sophie. Celle-ci est advenue le 24 juillet 2020, 97e anniversaire du traité de Lausanne, qui avait défini les frontières actuelles de la république turque après qu’Atatürk, militaire victorieux ayant repoussé les Européens, Grecs et Arméniens d’Anatolie, avait ainsi fait annuler le traité de Sèvres de 1920, qui l’avait dépecée. Il se met dans les pas de l’Atatürk militaire nationaliste pour tordre le bras à l’Atatürk laïque qui avait fait de Sainte-Sophie un musée en «cadeau à l’humanité».

La Turquie ne peut aliéner à l’infini l’Union européenne, son principal débouché économiqueGilles Kepel

Erdogan a été élevé dans une Turquie où la laïcité est basée sur la culture française d’Atatürk: un exemplaire du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, annoté en français de sa main, figure dans son mausolée à Ankara. Pour éradiquer cette laïcisation détestée, le président turc a trouvé comme cible obsessionnelle la France, et particulièrement Emmanuel Macron. Et, aujourd’hui, ce sont les enseignants français du lycée et de l’université francophones Galatasaray d’Istanbul, pépinières de l’élite turque, qui sont privés de contrats de travail. Espérons que la nomination d’un nouvel ambassadeur turc à Paris, Ali Onaner, qui a étudié à l’ENA avec Emmanuel Macron, permettra d’amorcer un changement de politique… car la Turquie ne peut aliéner à l’infini l’Union européenne, son principal débouché économique. Surtout quand Joe Biden a annoncé la fin de la mansuétude que témoignait Donald Trump à Erdogan, tant pour l’achat de missiles russes S-400 par ce membre de l’Otan que pour les 45.000 prisonniers politiques que compte le pays.

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