MEMORABILIA

RÉVOLUTION CULTURELLE. En marche : le pari fou du macrono-maoïsme pour 2022 ?

avec Edouard Husson et Maxime Tandonnet, ATLANTICO. 24 février 2021

Atlantico : Emmanuel Macron en 2017 avait à plusieurs reprises fait référence à Mao Zedong, parlant notamment de « Révolution culturelle » et allant jusqu’à affirmer publiquement qu’il était maoïste, reprenant les mots du Grand Timonier : « Un bon programme économique est un programme qui marche ». Reproduit-il maintenant la même structure de parti ?

Edouard Husson : Qu’Emmanuel Macron ait, fondamentalement, une culture de gauche, qui en douterait? Progressisme, européisme, individualisme forcené et machiavélisme constituent les ingrédients d’un néo-jacobinisme à qui ne manquent ni le centralisme ni la capacité à la répression – comme l’a montré la brutalité à l’encontre des Gilets Jaunes. Que l’auteur du livre «Révolution », manifeste d’un héritier des bourgeois révolutionnaires du grand Bassin Parisien, se soit réclamé de Mao par coquetterie, c’est une chose; qu’il soit vraiment maoïste est plus douteux. En particulier, il manque à Emmanuel Macron de disposer d’une véritable base militante et d’une référence idéologique partagée avec ses partisans. 

Cinq ans après la création et quatre après l’arrivée au pouvoir d’un mouvement qui souhaitait sortir des cadres institutionnels de partis autant que du clivage politique, LREM est redevenu un parti qui est souvent montré du doigt pour sa très forte hiérarchisation (« députés gaudillots, playmobils ») et pour être entièrement construit autour des décisions et positions d’Emmanuel Macron. La décision de restructuration de celui-ci, en vue de la campagne électorale de 2022, autour de causes, de cellules, sur le modèle associatif, locales et hors de la stricte hiérarchie, est-elle compatible avec ce qu’est devenu le mouvement, ou s’agit-il irrémédiablement ou d’un effet de manche démocratique, ou d’un échec annoncé ? 

Edouard Husson : Si nous voulons malgré tout utiliser la référence maoïste, on dira « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent ! » Mais, encore une fois, dans la Chine de Mao, cela se produisait dans le cadre d’une société déjà très encadrée par le parti unique. Et Mao cherchait avant tout à débusquer ses rivaux grâce à un appel rusé à la « spontanéité ». Ce qui est certain, c’est que la faiblesse de LREM, c’est précisément l’absence d’initiatives possibles dans un parti très contrôlé depuis l’Elysée. ce n’est pas pour rien qu’une vingtaine de députés ont quitté le groupe depuis 2017. Qu’Emmanuel Macron veuille, de la sorte, donner l’impression d’un nouveau souffle se comprend bien. Il faudra en particulier disposer de nouveaux candidats pour les élections législatives car il est probable qu’un certain nombre d’élus de 2017, déçus, ne se représenteront pas.   Maxime Tandonnet : Cette initiative est en effet fascinante par ce qu’elle révèle ou confirme : le naufrage de la politique française. En effet un parti politique a pour vocation de recueillir des attentes ou des inquiétudes populaires et de les convertir en projet de société. Un parti politique sert à rassembler ce qui est éparpillé. Son objectif est donc de transformer des passions dispersées en un programme cohérent. La démarche LREM est exactement inverse : l’idée serait d’inviter chaque parlementaire ou chaque élu et chaque militant, à développer sa propre « cause ». Il n’est donc plus question d’un débat d’idées débouchant sur une action collective, mais de sublimation narcissique autour de sujets à la mode (climatisme, diversité, bien-être animal, etc.) Cela n’a évidemment plus rien à voir avec l’idée de projet collectif et d’action en vue du bien commun. Nous sommes là au cœur même de la destruction du politique.

Cette annonce d’un renouveau de l’organisation de la base du parti est-elle annonciatrice d’un changement d’organisation des instances directrices de ce parti ? Ou montre-t-elle que la seule marge de manœuvre de LREM réside dans sa base électorale, tant l’organisation réside par essence dans ses cercles dirigeants et a fortiori dans le président de la République, à l’instar de la Chine maoïste ?  

Edouard Husson : Emmanuel Macron veut absolument éviter la « hollandisation ». En 2017, François Hollande n’avait qu’un PS très affaibli à disposition, avant même que Macron lui-même en absorbe une partie dans le mouvement « En Marche ». Le président, qui joue à fond l’atomisation sociale pour établir son pouvoir sait bien le danger qui pèse sur une campagne de réélection: la difficulté à mobiliser, non seulement les partisans de 2017 mais plus généralement une société éprouvée par la crise des Gilets Jaunes, le fiasco des retraites et l’état d’urgence sanitaire face au COVID.  Maxime Tandonnet : Oui bien sûr, cette annonce a pour objectif de donner l’illusion d’exister et de servir à quelque chose. L’affaiblissement de la démocratie parlementaire en France est un phénomène de longue date. L’alignement du mandat parlementaire sur le mandat présidentiel depuis l’adoption du quinquennat en 2000 a largement neutralisé le Parlement devenu une sorte d’annexe de l’Elysée. Mais depuis le début de l’actuel quinquennat, nous assistons à une suspension de fait du pouvoir parlementaire avec le recours aux ordonnances et désormais, l’état d’urgence indéfini qui prive le Parlement de l’essence même de sa mission : l’encadrement de l’exercice des libertés publiques. La majorité parlementaire perd ainsi toute raison d’être. A cela s’ajoute que LREM est un parti champignon, sans la moindre cohésion idéologique de M. Taché à Mme Thill… Cette nouvelle initiative ne comporte aucun élément de réorganisation. Comment organiser le néant ? Elle ne fait qu’habiller la désintégration du politique en lui donnant de faux airs de modernité. Nous sommes dans la logique des gadgets médiatiques qui se substituent à la démocratie tout comme la mode des tirages au sort.

Ces « cellules » locales, thématiques, permettront-elles selon vous à LREM de combler son déficit d’image démocratique (on songe aux critiques de dérives autoritaires du pouvoir), et surtout dans le cadre d’une campagne présidentielle d’impliquer tant militants qu’électeurs autour d’un programme consistant, cohérent et défendu localement ? 

Edouard Husson : Ne nous faisons pas d’illusions: LREM est un parti des classes moyennes supérieures. Il s’agit de remobiliser une France « bobo », habitant dans les métropoles et, de plus en plus, pratiquant le télétravail. Pour sa réélection, le problème d’Emmanuel Macron n’est pas à droite: il aura, sauf imprévu, assez facilement, une part de l’électorat de centre-droit dès le premier tour. Son problème est de ne pas trop perdre à gauche. Il doit en particulier éviter qu’apparaisse une candidature de type Anne Hidalgo, qui pourrait rassembler à gauche. Et il s’agit, pour lui, de préempter d’une certaine manière la cause écologiste. Une autre occasion à saisir, pour le président, c’est le fait que les écologistes réussissent rarement aux élections présidentielles.  Apparaître comme le candidat des écologistes, cela pourrait passer par la mobilisation de milliers d’associations locales, à un moment où le lien entre écologie et territoire devient de plus en plus évident dans l’opinion.  Maxime Tandonnet : Les députés LREM ne brillent en général ni par leur expérience ni par leur culture politique. Pourtant, ils ne sont probablement pas totalement obtus. Ils savent bien que leur unique chance de se perpétuer après 2022 est la réélection de M. Macron qui peut seule leur permettre d’être réélu dans son sillage. Ils ne peuvent pas ignorer le spectaculaire abêtissement de la vie publique française : les prochaines élections ne se feront pas sur des idées ni sur un projet ni même sur une ligne politique, mais sur un plébiscite pour ou contre le président Macron.  La politique française poursuit sa désintégration : disparition des partis politiques, neutralisation du parlement, abaissement du gouvernement, anéantissement du débat d’idées. Ce champ de ruine laisse place au rayonnement élyséen dans un monde virtuel entretenu par des media à la botte. En appelant ses membres à s’investir dans « des causes » au contenu indéfini, LREM donne le sentiment de se détourner toujours un peu plus des grands sujets politiques du moment : crise sanitaire et défense des libertés, sécurité, dette publique, le chômage, l’immigration. Implicitement cela revient à laisser au pouvoir jupitérien le monopole de la communication sur les choses sérieuses et se cantonner dans l’anecdotique. La logique qui est d’ailleurs tout cela : une soumission toujours plus grande dans la perspective d’un prochain quinquennat.  

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