MEMORABILIA

Olivier Babeau: «Pourquoi notre société préfère les victimes aux héros»

 Réservé aux abonnés

LE FIGARO 25 février 2021

TRIBUNE – Notre civilisation est sans doute la première dans l’histoire à avoir aboli l’admiration pour les figures héroïques, par idéal égalitariste et haine de soi, analyse finement le président de l’Institut Sapiens, think-tank libéral.Par Olivier BabeauPublié il y a 2 heures, mis à jour il y a 2 heures

Nous vivons une époque singulière. Si d’ordinaire l’observateur féru d’histoire des civilisations trouve que le présent n’offre jamais qu’un nouvel écho des mêmes phénomènes depuis la nuit des temps, des changements profonds peuvent nous faire croire que nous expérimentons un tournant inédit. La fin de la figure du héros en est un.

À LIRE AUSSI :Robert Redeker: «Les héros nous rappellent à ce que nous devons être»

Songeons que, durant des millénaires, nos sociétés étaient tout occupées du récit de la vie des grands hommes, qu’ils soient réels ou imaginaires. On se racontait leurs actions et leurs paroles. Chaque événement de leur vie était matière à narration. Jason et les ArgonautesL’Iliade ou L’Odyssée mettaient en scène ces êtres au destin hors du commun. L’épopée était l’air que respirait tout citoyen grec ou romain. Durant l’ère chrétienne, on peut dire que la figure du saint, concurrencée peut-être par la geste chevaleresque, a pris le relais du héros antique. L’histoire était alors moins celle des événements eux-mêmes que la toile de fond servant d’épiphanie aux figures héroïques.

Même si de nos jours la figure du héros survivote à travers celle du sportif, on comprend que le cœur n’y est plus. Désormais, il s’agit d’abord de «déconstruire» le héros. Plus que des failles, qui auraient plutôt ajouté à notre admiration, on veut des tares, des erreurs impardonnables et des péchés capitaux. Comme les barbares émasculaient les statues, nous voulons humilier ces figures offertes hier à notre vénération. La machine anti-hagiographique tourne à plein régime, transformant le roman, national ou non, en film d’horreur. Il n’y a plus de grands conquérants, de guerriers valeureux, d’explorateurs intrépides, de rois éclairés: il ne faudrait plus voir que des figures hideuses de phallocrates, de violeurs, d’assassins ou d’esclavagistes. Si vraiment le dossier d’accusation est trop vide, on se contentera de condamner des gens qui étaient, d’une façon ou d’une autre, des «privilégiés» qui n’avaient pas eu le bon sens d’adopter au XIe siècle de notre ère les critères moraux de 2021.Le héros est un humain qui s’est élevé au-dessus de sa condition par la volonté ; la victime l’est par essence et pour toujours.

Pourquoi avons-nous escamoté le héros? Parce qu’il ne correspond plus à notre idéal égalitariste. Il est porteur de valeurs honnies: le mérite, l’effort, l’idée éminemment aristocratique qu’un nombre infime d’individus se distingue et mérite cette forme d’éternité que donne la gloire, les autres étant condamnés à l’oubli. Même un acte aussi incroyablement courageux que celui d’Arnaud Beltrame ne suffit pas à ranimer la flamme: il serait presque gênant dans son anachronisme. On tord le nez et on regarde ailleurs quand des parents protestent car on souhaite donner son nom à un lycée. Comme chantait Brassens,«mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente»…

À LIRE AUSSI :«Prétend-on changer les noms des lycées Voltaire et Jules-Ferry?»

À la disparition du héros répond l’émergence d’une nouvelle figure centrale plus démocratique: celle de la victime. Si le premier est caractérisé par ses actions, le second est pure passivité. On devient un héros par de hauts faits. La victime, en revanche, n’a strictement rien à faire ni aucune qualité à montrer: il lui suffit d’appartenir à une catégorie dûment répertoriée comme pouvant se prévaloir de ce titre. Le héros est un humain qui s’est élevé au-dessus de sa condition par la volonté ; la victime l’est par essence et pour toujours. Si la société reconnaît le caractère exceptionnel du héros sans qu’il le demande, la victime est essentiellement occupée à revendiquer la reconnaissance de son statut par le reste de l’humanité. Le héros a lutté contre le mal, la victime l’a juste subi. L’idéal du héros agit comme un appel à l’élévation, au dépassement de soi. Le héros, c’est potentiellement tout le monde, s’il trouve en lui la force surnaturelle nécessaire. La mystique du grand homme valorisait l’humanité en la reliant à quelque chose de plus grand qu’elle. L’idéal victimaire est quant à lui déterministe et horizontal. Il abaisse l’espèce humaine en l’enfermant dans le schéma binaire oppresseur-oppressé. Au lieu de proposer à nos enfants des modèles à imiter, il leur offre des repoussoirs à haïr.

À LIRE AUSSI :Ivan Rioufol: «La victimisation, passeport pour le pouvoir»

La mort du héros est le prolongement du désenchantement du monde dont parlait Max Weber. Au ciel vidé par la sécularisation de notre moral répond à présent la mise à sac des panthéons où reposaient nos héros. On peut le craindre, ils seront déterrés un à un et jetés à la fosse commune, comme l’ont été les dépouilles royales de Saint-Denis durant la Révolution. La figure du héros célèbre une poignée d’individus érigés en exemple, en références éthiques ; celle de la victime se refuse à donner d’autres repères que la condamnation éternelle d’un monde structurellement pourri. «Toi qui entres ici, abandonne toute espérance.»Les sociétés qui célébraient le héros étaient des enfers qui voulaient croire au paradis ; celles qui préfèrent vénérer la victime sont à bien des égards des paradis qui se voient comme des enfers.

************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :