MEMORABILIA

Ce livre pourrait s’intituler : « Cham, mode d’emploi ». Préfacé par Gilles Képel, celui de Hugo Micheron, paru en 2020, aux éditions Gallimard, s’intitule « Le Jihadisme français. Quartiers, Syrie, Prisons » et se présente comme une enquête de terrain inédite, sur la genèse du jihadisme en France.

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© 3 jeunes Français brûlent des passeports et appellent à faire le jihad / Capture d’écran

Plutôt que de s’interroger sur les raisons débattues de cette « réalité française », l’historien et chercheur a préféré replacer les acteurs dans leur contexte, en étudiant comment les jihadistes, depuis une trentaine d’années, ont maillé notre territoire avec des allers retours en Syrie sans qu’on ait pu saisir, pendant longtemps, leur modus operandi pour arriver à leur fin : « l’installation pérenne au pays de Cham, à travers le désaveu de la République. » Pour ce faire, l’auteur est parti d’un constat : la géographie des départs, loin de se superposer aux banlieues, offre une géographie singulière dans laquelle s’inscrit le jihadisme européen à partir des années 90.

La première partie, QUARTIERS, inscrit la vie d’écosystèmes jihadistes dans le paysage selon un axe allant de Toulouse à Molenbeek, en passant par Paris et Roubaix. Elle fait vivre tout particulièrement la filière d’Artigas, ce phalanstère salafiste, né en Ariège, dans la décennie 80/90, avec son « Emir blanc », Olivier Corel, plus tard les vétérans du GIA algérien investissant les quartiers défavorisés du Mirail. Quelques dizaines d’années suffisent alors pour faire de ces régions une pépinière jihadiste : des familles font des séjours au Caire ou à Damas ; des écoles, des lieux de culte, des associations prospèrent, à la faveur de la loi de 1901. Après 2009, le Mirail , près de la Ville rose, reproduit, dans un rayon de 100 kilomètres, la diversité du salafisme européen.

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En 2012, le jihad contre la France est déclaré. Mérah, apparu sous les radars en 2006, à Artigat, illustre la difficulté des autorités à voir en lui — comme, plus tard Michaël Harpon — un activiste et non une petite frappe ; non un loup solitaire mais « un loup solidaire », au cœur du pôle violent des Izards. Communautés fermées tournant le dos à la corruption des villes, silhouettes noires entrevues devant des maisons aux vitres sales, ânes sur les chemins de guarrigues, l’auteur rend à merveille l’étrange atmosphère de ces campagnes occitanes au lourd passé cathare dont les Pyrénées font écho aux cimes enneigées de l’anti Liban.

La deuxième partie, SYRIE, évoque le continuum du jihad de l’Europe au Levant. L’été 2012 marque le départ des premiers Français, très idéologisés, tels les frères Clain dont les allers et retours inaugurent ce balancier entre France et Syrie, que récupérera Daech à partir de 2014. Une dynamique se crée de part et d’autre de l’Europe et du Moyen Orient, organisant, en Syrie, une véritable domination coloniale.Puis c’est le déferlement terroriste, l’implosion de Daesh, l’effondrement du califat en 2017. En 2018, fin de la guerre : pour la France se pose le problème crucial du rapatriement des jihadistes.

Le jihad, ce n’est pas « le jihad ou la mort », c’est la réalisation programmée de l’utopie originelle d’un Etat au Moyen orient auquel répondent en France des « bulles de pureté »

Entre les régions et l’État islamique, il fallait un relais et une enclave : LES PRISONS. Si Raqua est lié à Artigat, Raqua l’est à Fleury- Mérogis. La vie des prisons, espace cardinal, décrite avec une vie étonnante, grâce aux dialogues retranscrits de la langue d’origine, bat en brèche notre vision de la prison héritée de Foucault. Non pas un milieu clos et hiérarchisé avec des relations inégalitaires mais un lieu poreux où les échanges se font avec l’extérieur, grâce à la technologie moderne : smartphone, parloir, Whatshaps. En prison, on a le temps de lire le Coran, de s’instruire, de rejoindre un cursus scolaire, de réfléchir aux erreurs commises. Et le soir, de partager ses connaissances par la fenêtre avec les autres détenus auprès desquels on jouit du statut de demi-martyrs. Après Charlie Hebdo, sont créées des « unités dédiées » ( UPRA). Subverties par les jihadistes, ces unités réimportent le jihad syrien auprès des détenus de droit commun ce dont témoigne, en 2016, la katiba ( brigade ) de Fleury, ce soulèvement sans précédent dont le leader, interviewé par l’auteur, avait impressionné son avocat par son « exemplarité ».  L’année 2018 marque la fin des unités dédiées. 

Cette étude est le fruit d’un travail de cinq ans après le Bataclan, combinant les sciences sociales, l’islamologie classique, la théologie et la sémiologie arabes. A partir de 2008, l’auteur, est allé au Moyen Orient, il s’est entretenu avec des rebelles, des réfugiés syriens et yézidis, deux jihadistes libanais et des combattants pehsmergas. En prison , il a interrogé, à partir de l’été 2015, 80 jihadistes français de retour de Syrie, ainsi que des femmes. Car, à la différence d’Al Quaida, Daesh, « califat très genré » accueillait en son sein  les femmes comme « génitrices des lionceaux à venir » en remplacement des esclaves sexuelles des razzias yézidies. Enfermées, les femmes entretiennent la doctrine : elles ne font pas le jihad mais le hijra.  D’où la déstabilisation que créera le commando de femmes, à Paris, le 4 septembre 2016. Si on ajoute aux témoignages du personnel pénitentiaire, des conversations avec de hauts fonctionnaires, des politiques au plus haut niveau, une quantité de sources secondaires sur certaines affaires jugées, ainsi qu’une littérature islamiste, on  se rend compte du caractère exceptionnel de cette enquête présentée   au lecteur dans un souci pédagogique exemplaire.

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Quelle conclusion tirer de cette enquête ? D’abord une leçon de lucidité. Si les attentas ont eu lieu, c’était à cause de la dissymétrie des points de vue : les djihadistes connaissaient la France où ils étaient nés, l’inverse n’était pas vrai. Ainsi les pénitentiaires ne savaient pas ce qui se passait en Syrie quand les prisonniers, eux, le savaient. Depuis le Bataclan, on connaît le mode de fonctionnement du djihad même si on a encore du mal à le penser en dehors des attentats.

Ce livre, en donnant une voix aux jihadistes, nous fait entrer dans la conscience de radicalisés. Le jihad, ce n’est pas « le jihad ou la mort », c’est la réalisation programmée de l’utopie originelle d’un État au Moyen-Orient auquel répondent en France des « bulles de pureté. » C’est le fantasme du paradis de Cham qui reconstruit partout un ordre colonial : l’enfermement de la vie de quartiers entre frigidaire et écran, le front et sa violence dont on ne revient jamais.

Certains sociologues voient dans ce livre un amalgame entre jihadisme et salafisme, et lui reprochent d’entretenir une interprétation universitaire divergente du jihad. Le lecteur jugera sur pièce. Pour Hugo Micheron, le jihad est, actuellement, dans une séquence à marée basse de reconfiguration à bas bruit. Il faut lire ce livre instructif et qui se lit, d’un trait, comme un roman.

Le jihadisme français, quartiers, Syrie, prisons de Hugo Micheron. Préfacé par Gilles Kepel
Esprits du monde/Gallimard, 416 p., 22 €

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