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Mathieu Bock-Côté: «Une dangereuse idéologisation du savoir»

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CHRONIQUE – En nommant l’emprise de «l’islamo-gauchisme» sur l’université, Frédérique Vidal a lancé un débat qui aurait avantage à explorer la crise bien plus vaste qui touche à la situation des sciences sociales.

Par Mathieu Bock-Côté LE FIGARO, 26 février 2021.

Mathieu Bock-Côté. Collection personnelle

Il n’est pas certain que Frédérique Vidal était pleinement consciente de l’ampleur de la crise qu’elle allait déclencher en nommant l’emprise de «l’islamo-gauchisme» sur l’université. Il fallait pourtant s’y attendre. Ce n’est pas simplement un corporatisme jaloux de ses privilèges qu’elle vient de dévoiler mais l’infrastructure institutionnelle et publiquement subventionnée de ce qu’il faut bien nommer le pouvoir sur les représentations collectives de la gauche idéologique. Le débat aura avantage à explorer la crise bien plus vaste qui touche à la situation des sciences sociales et qui même, les déborde.

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Ils sont nombreux à avoir théorisé le combat métapolitique mais ils se contentaient trop souvent de croire qu’il se menait de manière désincarnée, sans s’intéresser aux structures institutionnelles assurant la production du savoir social autorisé. L’université dispose d’un pouvoir immense: celui de forger les concepts permettant de déterminer ce que nous sommes en droit de tenir pour réel. Elle dispose du prestige du savoir estampillé à prétention scientifique. De ce pouvoir, elle abuse. Ses concepts les plus loufoques percolent dans tous les domaines de l’existence et façonnent notre perception intime, et même la construction psychologique des jeunes générations, qui en viennent, par exemple, à douter de l’existence de l’homme et de la femme. Ceux qui ne prirent pas au sérieux lorsqu’il le fallait les élucubrations de la théorie du genre sont obligés aujourd’hui, pour ne pas avoir l’air réactionnaires, de répéter ses âneries.

Ainsi, en Amérique du Nord, ce n’est plus seulement dans les départements de sociologie les plus excités qu’on parle de racisme systémique et de privilège blanc. D’ailleurs, dans les grandes entreprises, on se fait désormais une fierté d’imposer aux employés des ateliers de formation qui sont en fait des séances de rééducation, où les Blancs sont invités à devenir moins blancs, par exemple. Dès lors, en société, celui qui ne les reprend pas passe pour un benêt et un crétin rétrograde. Il en paiera le prix professionnellement et socialement. On pourrait multiplier les exemples.

Demi-lettrés pompeux

Comment ne pas parler d’une idéologisation du savoir? À l’origine du politiquement correct actuel, on trouve la volonté explicite de «décoloniser» la grande tradition intellectuelle occidentale et d’abattre les grands livres qui la constituaient: c’est-à-dire de l’affaiblir spirituellement en l’asséchant culturellement. Les humanités ont été déclassées et remplacées par les savoirs à prétention décoloniale. Les champs d’études s’en réclamant se sont multipliés et sont devenus des parcours de carrière privilégiés. Pour s’y déployer, on doit explicitement adhérer aux préceptes idéologiques sur lesquels ils reposent.

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Il faut peut-être avoir assisté de l’intérieur aux colloques et discussions rassemblant cuistres et pédants se félicitant entre eux de leurs avancées scientifiques indispensables à la progression des connaissances pour savoir le comique involontaire de ce milieu. Des demi-lettrés pompeux se transforment en militants de carrière sans imaginer qu’ils le sont, et vont même jusqu’à pontifier à la télévision et la radio en expliquant que l’analyse sociologique justifie le bannissement social de ceux qui ne répètent pas le catéchisme du petit milieu. Trop souvent, le commun des mortels, et même la classe politique, se laisse intimider.

L’universitaire militant se voit comme un traqueur de préjugés, et particulièrement de ceux qui seraient incrustés dans la civilisation occidentale depuis la nuit des temps. Il en arrive vite à la conclusion que le monde entier est un système discriminatoire à démanteler, et le dira dans un style ampoulé digne des précieuses ridicules. On nommera ce jargon science. Il bénéficiera, dans l’institution, d’une prime à la radicalité. Le cœur du savoir officiel est pourtant d’une simplicité désarmante: il s’agit chaque fois, pour faire progresser les connaissances, de dévoiler, sans qu’on ne s’en surprenne trop, que l’homme blanc est une figure maléfique au cœur d’une série de systèmes discriminatoires entremêlés qu’il faudrait désormais démanteler.

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Il y a quelque chose d’hallucinant à voir des professeurs pétitionnaires spécialisés dans le maccarthysme académique brandir rageusement le principe de la liberté universitaire alors qu’ils ont mené depuis longtemps un travail de verrouillage institutionnel à coups de nominations claniques. La liberté universitaire, ils l’ont pourtant trahie depuis longtemps en éradiquant le pluralisme intellectuel de l’institution. Il n’est pas certain que Frédérique Vidal ait eu conscience de tout cela en lançant sa polémique mais on lui sera reconnaissant de dévoiler une structure de pouvoir qui doit désormais être soumise à un examen critique dont elle voudrait avoir le monopole.

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