MEMORABILIA

« Comment la jeunesse militante a arrêté de penser »…

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La génération qui se dit « éveillée » (« woke ») face aux inégalités est décrite comme ultrasensible. Toute confrontation idéologique semble désormais interdite.

Censures, violences, menaces... A l'universite, la liberte d'expression prend du plomb dans l'aile.
Censures, violences, menaces… À l’université, la liberté d’expression prend du plomb dans l’aile. 

Par Valentine Arama 27 FÉVRIER 2021. LE POINT

[Attention, propos violents]. Ce « trigger warning », ou « message d’alerte » en français, n’arrêtera pas les plus téméraires. Mais il a le mérite d’interroger. Derrière ces deux mots se cache un concept tout droit venu des États-Unis, une mise en garde adressée aux lecteurs pour leur épargner tout contenu potentiellement traumatisant. D’abord utilisé dans la sphère féministe, il fait aujourd’hui florès chez les 18-25 ans. Cette « génération Internet » aussi appelée « génération Z », née entre 1995 et 2002, trouve dans cet outil la parfaite parade aux sujets qui la trouble. Contre d’éventuelles « micro-agressions » il faut désormais créer des « espaces sûrs », car, chez une partie de cette jeunesse, c’est la « sécurité émotionnelle » qui doit primer.

Plus question de se frotter à des idées contraires aux siennes, jugées hostiles, voire dangereuses. Une chargée de cours de l’université McGill à Montréal en a récemment fait la douloureuse expérience. Alors qu’elle dispense un cours sur un roman intitulé Forestiers et voyageurs, écrit en 1863, une étudiante se plaint d’avoir lu une expression choquante. Page 99, il est écrit « travailler comme des nègres ». Le terme ne passe pas chez l’étudiante qui se dit « traumatisée » et qui décide de porter plainte contre la professeure auprès de l’université.

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Cette dernière témoigne dans un article publié par nos confrères canadiens de La Presse. À l’étudiante la journaliste demande ce qu’elle aurait fait, à la place de sa professeure pour s’assurer que personne ne soit choqué par le contenu des romans à l’étude. « Elle m’a répondu qu’elle rédigerait des trigger warnings pour chaque mot, chaque scène problématique. Par courriel, elle a ensuite tenu à préciser que la violence sexuelle, l’inceste et d’autres événements traumatisants ne sont pas comparables au racisme. Celui-ci est un système extrêmement complexe et qui date de très longtemps », retranscrit la journaliste, avant de répondre à l’étudiante : « Peut-être. Mais c’est aussi une question… de perceptions. »

Gommer les mots et les débats qui gênent

Dans ce même article témoigne Samuel Veissière, anthropologue et professeur au département de psychiatrie de l’université McGill. S’il s’inquiète de cette tendance « à vouloir gommer les mots et les débats qui rendent les étudiants mal à l’aise » il trouve cela « fascinant » en tant qu’anthropologue : « Il y a vraiment de nouvelles croyances culturelles selon lesquelles les mots et les idées peuvent nous traumatiser. » Samuel Veissière se dit, en outre, convaincu que la « culture de la censure, des safe spaces et de la surprotection », loin de protéger les étudiants contre les micro-agressions, nuit en réalité gravement à leur santé mentale.

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Outre-Atlantique, on ne compte plus les polémiques similaires. Mais, depuis quelques années, le phénomène s’est aussi invité dans les universités françaises. Une représentation des Suppliantes d’Eschyle accusée d’être « racialiste » et annulée au début de l’année 2019 à la Sorbonne, une conférence de Sylviane Agacinskiprévue en octobre de la même année à l’université Bordeaux-Montaigne, reprogrammée sine die, après des menaces d’étudiants qui jugeaient la philosophe « homophobe ».

Plus récemment, en septembre 2020, alors qu’un professeur agrégé des facultés de droit fait une digression sur le mariage pour tous en plein amphithéâtre, il est filmé par un de ses étudiants. La vidéo, publiée sur Twitter par des militants LGBTQIA+, provoque un raz de marée et le professeur fait l’objet de menaces. La direction de la prestigieuse université Paris-1-Panthéon-Sorbonne lâche pourtant son enseignant en décidant de « condamner » ses propos par voie de communiqué. Et un de ses collègues de demander : « Au-delà de ce cas particulier, ce qui m’inquiète, c’est l’autocensure à laquelle ce type de polémique peut conduire. Si chaque cours est filmé avant d’être passé au filtre du politiquement correct, qu’en sera-t-il de la liberté d’enseigner, de la liberté d’expression, de la liberté tout court ? »

Une génération « surprotégée et survalorisée »

En janvier 2020, l’association Arène des étudiants de Sciences Po Lille se voyait, quant à elle, interdire la tenue d’une conférence intitulée « À droite, où en sont les idées ? ». La direction, d’abord favorable, fait finalement marche arrière et se justifie en faisant savoir aux étudiants que la venue de Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, n’est pas souhaitable. Officiellement, c’est la condamnation définitive en 2015 des directeurs de la publication pour « provocation à la discrimination, la haine ou la violence » après une couverture sur les Roms qui aurait fait pencher la balance. Mais, en parallèle, un véritable travail de sape contribue à faire douter la direction. Charles Consigny, avocat au barreau de Paris, qui devait également participer au débat dénoncera dans Le Figaro « de véritables mesures de censure ». C’est qu’une partie de cette jeunesse, qui se veut « woke », « éveillée », face à l’injustice, plaide aujourd’hui pour une forme d’uniformisation de la pensée.

La nouvelle génération ne songe qu’à censurer ce qui la froisse.Caroline Fourest

« En mai 1968, la jeunesse rêvait d’un monde où il serait interdit d’interdire. La nouvelle génération ne songe qu’à censurer ce qui la froisse », écrit Caroline Fourest dans son ouvrage intitulé Génération offensée (Grasset). Mais de quoi cette ultrasensibilité est-elle le nom ? « Cette génération a été surprotégée et survalorisée. Depuis le milieu des années 1970 s’est installée l’idée selon laquelle l’éducation devait être plus permissive, faisant de l’enfant un être tout-puissant, qui se place hors des réalités », analyse Didier Pleux, docteur en psychologie et auteur de l’ouvrage De l’enfant roi à l’enfant tyran (Odile Jacob).

« Le culte de la victimisation »

Un « cocooning excessif » qui placerait le jeune adulte sur un piédestal. « Jamais contredite, cette génération ne souffre d’aucun déséquilibre dans sa connaissance. Elle entre, par conséquent, dans un rejet pur et simple d’une quelconque forme d’autorité et n’est donc pas adaptée au monde », poursuit le psychothérapeute. Ces enfants qui ont « toujours été habitués à réfuter avant de s’instruire », selon les mots de Didier Pleux, semblent donc trouver des situations et des interactions normales beaucoup plus douloureuses que s’ils avaient eu une enfance, faite, entre autres, d’expériences sociales négatives.

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C’est ce que Bret Easton Ellis appelle « le culte de la victimisation ». Dans un livre paru en 2019, l’auteur américain se penche sur les dérives de cette génération « guidée par l’idéologie » et pointe du doigt les coupables à ses yeux : les réseaux sociaux. « Ils renforcent la loyauté à un groupe politique, car il est très simple de vous abreuver d’indignation en continu en fonction de vos opinions », expliquait, de son côté, le psychologue américain Jonathan Haidt dans une interview accordée au Point fin 2018.

Nivellement par le bas

Une polarisation virtuelle que Simon Pecnard, délégué général adjoint des Jeunes avec Macron, observe avec attention. « Avec les réseaux sociaux, il n’y a plus que les positions radicales qui s’expriment et qui sont mises en avant. Ce jeu-là induit une vision du monde erronée et excluante. » Selon l’assistant parlementaire de 24 ans, il serait d’ailleurs devenu impossible de débattre de manière constructive. « Aujourd’hui, beaucoup de jeunes défendent une ultraminorité et participent de facto à une défense sectorielle d’intérêts », détaille-t-il. Un entre-soi qui contribue inexorablement à une forme de nivellement vers le bas. « Des espaces sûrs, où l’on apprend à fuir l’altérité et le débat », note Caroline Fourest.

Peut-être, à sa manière, cette nouvelle génération s’est-elle approprié un autre slogan de Mai 1968 : « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi. » Serait-ce parce qu’elle juge tout ce qui la précède obsolète qu’elle est devenue immune au débat ? À la lumière d’un tel constat, il convient de relire les mots de Kant dans ses Réflexions sur l’éducation, rédigés en 1803 : « Si en sa jeunesse on abandonne l’homme à sa volonté et que rien ne lui est opposé, il conserve durant sa vie entière une certaine sauvagerie. »

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