MEMORABILIA

La finance halal bien enracinée… en France.

Scroll down to content

Mosquée de Paris. Des études de finance pour gagner de l’argent et se justifier vis-à-vis de leur entourage familial et d’eux-mêmes. Photo © CHLOE SHARROCK/LE PICTORIUM/MAXPPP

Par  Marie de Greef-Madelin et Frédéric Paya. Publié le 27/02/2021 VALEURS ACTUELLES

Notre pays a ouvert les bras à la finance charia compatible. Assurance vie, financement immobilier, placements boursiers, crowdfunding et cryptomonnaies… Les musulmans français ont aujourd’hui le choix. Mais il n’est pas toujours simple de concilier religion et spiritualité avec finance et rendement.

Un engouement. « Un gestionnaire de patrimoine se satisfait de trois nouveaux comptes par semaine. Moi, j’en ouvre dix fois plus ! », explique un conseiller indépendant en finance islamiste. Cet ancien banquier parisien, directeur d’agence pendant sept ans, s’est converti à la religion musulmane avant de créer son cabinet de conseil. Il admet que l’investissement halal (conforme à la morale musulmane) est encore une activité de niche, mais en pleine explosion.

Pas étonnant donc que les intervenants soient tout au plus une petite dizaine en France : on compte une banque, Chaabi (filiale du groupe Banque populaire du Maroc), et une kyrielle de conseillers en gestion de patrimoine (CGP) un peu partout dans l’Hexagone, dont les plus importants sont First Union, 570easi et Sunnakapital. Très actifs, ils proposent des produits financiers halal ; des plus simples, comme le compte courant, aux plus techniques, comme, et contre toute attente, les cryptomonnaies très risquées ; comme quoi, vivre en l’an 1442 et même temps au XXIe siècle est parfaitement possible !

Finance islamique ou participative ? 

Il n’y a « pas de culte de l’argent », concède le conseiller avant de vanter le confortable rendement d’une SCPI charia compatible : « Vous avez l’esprit tranquille, vous ne prenez pas de risque [les SCPI ne sont pas des produits à capital garanti, NDLR] et vous dégagez du bon 4, 5 %. » Forcément des produits communautaires : « Une finance simple qui nous réunit » est le slogan d’un de ces CGP. Si les sites affichent la couleur religieuse, le terme de finance islamique est rarement mis en avant sur les vitrines, de peur sûrement que certains fassent l’amalgame entre islamique et islamiste : en 2017, Christian Estrosi, craignant un « fort risque de troubles à l’ordre public », avait interdit à Noorassur, un CGP niçois, d’afficher sur sa devanture “Finance islamique”. « Il faudrait peut-être changer la terminologie et adopter en France le terme de finance participative », juge l’économiste Michel Santi.

L’essor de l’activité s’expliquerait par une prise de conscience. « L’affirmation de la confiance dans la finance islamique permet à beaucoup de jeunes musulmans qui ont choisi de faire des études de finance pour gagner de l’argent de se justifier vis-à-vis de leur entourage familial et amical, et vis-à-vis d’eux-mêmes », considère Marie-Liesse de Luxembourg, auteur de l’article « La finance islamique en France : que valent ces paroles ? » Archives de sciences sociales des religions, numéro 175). Ce serait une « forme de réconciliation des choix professionnels avec l’injonction religieuse ».

Injonctions… Penchons-nous justement sur les fondamentaux de la finance islamique. « Comme l’islam, elle repose sur cinq piliers, explique Michel Santi. Il y a trois injonctions : l’interdiction de l’intérêt (riba)de la spéculation (maysir) ou de l’incertitude (gharar), et des secteurs illicites (haram)Il y a deux recommandations : l’obligation du partage du profit et des pertes, et le principe d’adossement à un actif tangible. Cela exclut donc les produits qui ont provoqué les multiples crises financières en Occident depuis les années 1980. » Jean-Baptiste Santelli, avocat associé dirigeant la filiale émiratie du cabinet De Gaulle Fleurance & Associés, ajoute : « Cela veut dire que la rémunération du financier doit donc être structurée d’une autre manière que par l’application d’un taux d’intérêt, par la perception d’un loyer ou en contrepartie d’une prestation de service, par exemple. »

Des formations en finance islamique afin de répondre aux besoins des banques

Pas simple pour un musulman (et a fortiori un non-musulman) de s’y retrouver sauf à avoir en face de soi un diplômé en… finance islamique. C’est ce diplôme qu’a créé l’université de Strasbourg à la fin de la décennie 2000. C’est là que le CGP cité au début de l’article a obtenu son MBA. Là aussi, les universités et les grandes écoles ont senti le bon filon. Paris-Dauphine a ouvert un master “principes et pratiques de la finance islamique” (d’abord à Paris puis délocalisé à Casablanca) et Financia Business School vient de lancer son MBA finance islamiste. « C’est une demande des banques, justifie l’établissement. Pas de celles des particuliers mais des grosses banques d’investissement qui veulent des professionnels bien formés. » Il s’agit de répondre à l’explosion de la finance islamique qui a franchi le cap des 2 000 milliards de dollars selon la Banque mondiale ; elle devrait atteindre 3 500 milliards fin 2021. « Elle représente à peine 1 % des transactions financières ; ce n’est rien mais cela montre que ce phénomène peut prendre de l’ampleur », estime Michel Santi.

La France a, en réalité, ouvert les bras à la finance charia compatible en 2007. Avec la mise en place d’un cadre réglementaire et fiscal ad hoc : tout commence quand l’Autorité des marchés financiers (AMF) publie une note définissant les « critères extra- financiers de sélection des actifs et application aux OPC se déclarant conformes à la loi islamique ». Puis tout s’accélère. En mai 2008, le Sénat organise des tables rondes sur le sujet afin « d’apprécier l’opportunité et les modalités pour la France de s’insérer davantage sur ce marché en plein essor ». Deux mois plus tard, Christine Lagarde, ministre de l’Économie, déclare : « Nous adapterons notre environnement juridique pour que la stabilité et l’innovation de notre place financière puissent bénéficier à la finance islamique. » Le même mois, l’AMF autorise l’admission des sukuk (lire l’encadré) sur le marché réglementé français. Un peu plus tard, le rapport Jouini-Pastre fait dix propositions pour attirer 100 milliards d’euros : « Compte tenu de la proximité culturelle de la France avec les pays musulmans, notre pays pourrait acquérir le leadership mondial en matière de finance islamique au prix d’un petit nombre de réformes. » À la fin de 2008, la direction générale du Trésor se penche sur les outils financiers islamiques et s’intéresse à leur traitement fiscal, qui sera défini un peu plus tard par Bercy.

Un marché très attractif 

Parallèlement, plusieurs structures voient le jour : « Toutes ces associations sont nées à l’époque où la finance islamique attire l’attention et suscite la bienveillance des autorités », explique Marie-Liesse de Luxembourg. C’est le cas du Conseil français de la finance islamique, de l’Institut français de finance islamique dont Hervé de Charette en fut le président, du Comité indépendant de finance islamique en Europe ou du comité Acerfi(Audit, conformité, éthique et recherche en finance islamique). Censées donner un blanc-seing aux produits d’investissement de finance islamique, ces structures ont pour la plupart disparu. Cela dit, tout produit doit recevoir l’avis d’un conseil de sages pour savoir s’il est charia compatible ou non.

Conséquence, à partir de 2011, les premiers produits halal font leur apparition. Chaabi crée le premier compte de dépôt suivant les valeurs de l’islam et, dans la foulée, propose le crédit immobilier. Un peu plus tard, les premiers contrats d’assurance vie (haut de gamme) suivent, distribués par Swiss Life (le contrat Salam a été fermé depuis) et Vitis Life, une compagnie luxembourgeoise, dont le contrat Amâne Exclusive Life s’appuie sur les fonds d’Amundi, de BNP Paribas, de HSBC, de Templeton et d’Oasis. Il y a les contrats d’assurance ( takaful ou mutualisation de risques). « Ils représentent aujourd’hui 5 à 7 % de l’activité de finance islamique contre 75 % pour les activités bancaires », remarque Michel Santi.

Quelques banques françaises se sont mises au diapason. Non pas depuis Paris, mais au Luxembourg, aujourd’hui le troisième centre mondial pour les fonds islamiques, derrière l’Arabie saoudite et la Malaisie. « Jusqu’ici, Londres était spécialisé dans la finance islamique. Avec le Brexit, l’engouement des musulmans pour l’assurance vie luxembourgeoise se fait plus fort », confie un banquier belge. Surnommé “the gateway for islamic finance and the Middle East” (“la porte pour la finance islamique et le Moyen-Orient”), le grand-duché est le premier pays non musulman en termes de gestion de fonds charia avec un total de 11 milliards de dollars d’actifs. Parmi la quarantaine de fonds charia compatibles, Sicav ou FCP distribués, figurent des produits créés par HSBC, Aberdeen (du groupe Crédit agricole) et BNP Paribas. En fait, pratiquement tous les produits proposés en France dans les officines de finance islamique viennent du Luxembourg.

La communauté musulmane de Londres invitée à faire des dons en bitcoins

Préparer l’avenir, financer un projet immobilier, assurer la transmission, ouvrir un compte dans une néobanque et faire du crowdfunding, tout est aujourd’hui possible dans un monde charia compatible. Dernières arrivées, les cryptomonnaies. « Il y a eu débat au sein des conseillers islamistes. Deux cryptomonnaies, et bientôt quatre, sont certifiées conformes alors que le bitcoin, qui n’a aucune base physique, reste un sujet de divergence », poursuit le conseiller. En théorie, tous les produits de finance islamique doivent avoir un sous-jacent actif physique, ce qui explique le succès de l’immobilier. Deux cryptomonnaies, Stellar et One-Gram, ont trouvé la parade en s’adossant à de l’or physique stocké dans un coffre-fort au Moyen-Orient, et en adoptant un “statut à but non lucratif”. Quant au bitcoin, certains estiment qu’il devrait obtenir son homologation puisqu’il finance à présent l’économie réelle. Pendant le ramadan de 2018, les membres de la communauté musulmane de Londres ont été invités à faire des dons en bitcoins pour financer la mosquée de Shacklewell Lane. Pour justifier sa démarche, le président de la mosquée avait expliqué que les dons en bitcoins répondaient à la tradition de la zakat (aumône purificatrice) et de la sadaqa (aumône volontaire).

« La finance islamique s’assimile, toutes proportions gardées, à la finance éthique, voire verte », explique, un brin provocateur, Michel Santi ; en janvier 2019, il a publié un article dans la Tribune, intitulé : « L’Occident acceptera-t-il d’être sauvé par la finance islamique ? » Il bâtit son raisonnement sur le fait que les produits charia compatibles reposent toujours sur des actifs tangibles (cela dit, les SCPI peuvent aussi présenter des risques, sans parler des cryptomonnaies) et non des produits structurés et/ou spéculatifs. Il avance une idée : « Ce serait très simple pour l’État français de lancer sa propre banque de finance islamique ; je suis certain qu’elle rencontrerait un énorme succès dans la communauté musulmane de France et celle d’Europe. Son fonctionnement serait garanti – et surveillé – par l’État. » Certes, cela aurait aussi le mérite d’éclaircir le léger flou artistique qui règne sur le secteur. Mais, quand on voit la difficulté pour l’État de gérer l’islam de France, la naissance d’une telle entité n’est surtout pas près d’arriver.

************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :