MEMORABILIA

Didier Lemaire, le marteau tribal et l’enclume progressiste.

Auteur

Anne-Sophie NOGARET Philosophe Publié le 28 février 2021. FRONT POPULAIRE

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Rappelons le contexte récent, qu’au nom d’une soi-disant « résilience », chacun fait mine de considérer comme révolu : la décapitation de Samuel Paty a eu lieu il y a 4 mois ; en moins de dix ans, 28 attentats ont été commis en France au nom de l’islam, causant près de mille blessés et plus de 300 morts. Fin novembre, Didier Lemaire, professeur de philosophie à Trappes depuis 20 ans, réagit dans l’Obs à l’assassinat du professeur de Conflans Sainte Honorine. Sans idéologie, il évoque les conséquences sur l’esprit de ses élèves d’une réalité connue, corroborée par les services de renseignement, le parquet de Versailles et les journalistes Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué[1] : Trappes (qui compte 70% de musulmans) est un territoire islamisé d’où sont partis en deux ans 67 candidats au djihad, où vivent 400 fichés S pour radicalisation et d’autres qui le sont pour terrorisme. Selon la terminologie musulmane, Trappes est aujourd’hui un territoire « halal », safe space à l’échelle d’une ville pour tenants de la pureté islamiste. Le contrôle social arabo-musulman s’y exerce, façonnant de façon de plus en plus exclusive les comportements, les discours et les idées des gens : voilà ce que dit notamment Didier Lemaire.

La bronca est immédiate. Le maire Ali Rabeh l’accuse de fabuler, Djamel Debouze d’insulter les habitants de la ville, le préfet des Yvelines, Jean-Jacques Brot, de jeter de l’huile sur le feu. La presse, plus perfide, fait mine de s’interroger : Didier Lemaire est-il un menteur conscient ou un mythomane qui s’ignore ? Claude Askolovitch, chroniqueur à Arte, reprend à son compte les accusations de mensonges proférées par le maire, auxquelles il donne ainsi une légitimité. On va de conserve s’interroger, non sur ce que décrit Didier Lemaire, mais sur le degré d’exactitude d’éléments annexes et accessoires. Vieille tactique qui permet d’un même coup de détourner l’attention de ce qui est dit et de discréditer celui qui parle.

La recherche de la « vérité » dont chacun se réclame en l’occurrence repose sur une acception très particulière de celle-ci : la vérité résiderait dans ce qui est vérifiable et quantifiable. Elle se confondrait dès lors avec le fact-checking journalistique, garant supposé de l’objectivité. Ali Rabeh, le maire de Trappes, va illico se parer des atours du fact-checker, docilement suivi en cela par les médias. Et de compter le nombre de coiffeurs mixtes à trappes. Et de pinailler sur la nature de la protection policière dont bénéficie Didier Lemaire. Et de nier les menaces qu’il subit, qui ne seraient « ni directement personnelles, ni explicites ». Tout est bon pour déconsidérer le professeur qui a osé mettre le réel en mots : Trappes ne fonctionne plus selon les règles de la République française, mais selon celles du bled. Pour précision, ce terme n’a pas en soi de connotation péjorative : utilisé couramment par les immigrés maghrébins et leurs descendants, il renvoie de façon informelle au pays, à la région, à la ville ou au village d’origine. Vivre ou retourner au bled, c’est vivre ou retourner au pays. Et le bled n’est pas synonyme de pagaille, car il obéit à son ordre propre. Didier Lemaire d’ailleurs n’évoque aucun désordre, ne parle ni d’agressivité ouverte ni de menaces directes : il parle d’élèves pour qui, depuis quelques années, une certaine doxa ethno-religieuse prime sur tout autre discours. Les profs, du moins ceux qui ne se censurent pas, le savent : de façon générale, ce rejet de l’enseignement séculier ne s’exprime pas bruyamment. Un mutisme affiché, un langage corporel exsudant un mépris à bas bruit, en sont les signes aussi discrets qu’explicites. Et lorsqu’ils sortent de ce silence, les élèves tiennent un langage victimaire et islamo-centré, marqué par le déni et l’inversion accusatoire : les premières victimes des attentats sont les musulmans ; les musulmans de France sont menacés comme le furent les juifs pendant la guerre ; l’athéisme est une tare morale ; l’islam est supérieur à tout autre système ; on ne critique pas l’islam, sauf à « insulter » les musulmans, etc. En réalité, médias et politiques ont repris à leur insu le registre rhétorique de ces élèves pour qui prime absolument l’islam : celui de l’insulte et de l’honneur propre au tribalisme arabo musulman.

Le système tribal arabo-musulman ne peut pas supporter la réalité car celle-ci implique nécessairement manques, erreurs et défaillances, ce qui dans un système où priment l’apparence et le rapport de force est rédhibitoire. Il ne s’intéresse pas davantage à la vérité rationnelle, qui compromet potentiellement le système d’allégeance et de soumission au groupe qui constitue son principe. La personne en effet s’y définit par son sang et son adhésion sans faille aux règles du clan, non par son libre-arbitre et son autonomie psychique. La vérité étant par ailleurs divine, parole de Dieu contenue toute entière dans le Coran, elle n’est pas à chercher, pas à construire. Donnée par une transcendance lointaine et cachée, la vérité, en tant qu’elle concerne le croyant, est essentiellement soumission à la charia. Pour le reste elle lui demeure inaccessible, comme Dieu. Voilà pourquoi la « communauté des croyants » réagit toujours à la rumeur et aux on-dit et non aux faits et à la logique. Voilà aussi pourquoi Ali Rabeh, outre les accusations de mensonge qu’il va répandre avec véhémence, s’empresse d’aller distribuer des tracts dans l’enceinte même du lycée, s’adressant aux élèves pour les dresser contre Didier Lemaire. Celui dont l’élection vient d’être invalidée par le tribunal administratif se comporte là en chef de clan factieux : pourquoi venir dénigrer un professeur au sein du lycée, si ce n’est pour signifier qu’il a lui, Ali Rabeh, désormais la main sur l’institution ? Son geste est limpide : Ali Rabeh substitue au modèle républicain à bout de souffle un modèle tribal en plein essor. L’absence de réaction du proviseur face à cette humiliation infligée à la République lui donne d’ailleurs raison. Certes, Charline Avenel, la rectrice et J-M Blanquer vont condamner le procédé…Paroles, paroles, paroles…

A ce motif tribal, culturel et religieux, s’entremêle la rhétorique du soupçon, visant plus spécifiquement la personnalité de Lemaire : d’où parle-t-il, ce prof de philo ? Dans quels secrets s’enracine son discours sur Trappes ? L’idéologie, par essence soupçonneuse, trouve toujours de quoi justifier ses présupposés, quitte à tordre le réel. Didier Lemaire a écrit dans Causeur : il est d’extrême droite. Il est membre du Parti républicain solidariste : il a un agenda politique. Il est laïque : il déteste les musulmans. Aux tribuns tribaux répondent ainsi en écho les commissaires de santé psychique et morale. Anne-Laure Arino, l’ancienne proviseur de Didier Lemaire, évoque dans Marianne [2] la « peur non maîtrisée de l’islam » de celui-ci, « qui le rendait moins libre » face à ses élèves musulmans. Voilà donc le retour périphrastique de l’islamophobie, pseudo-concept créé par les frères musulmans, évoqué publiquement par un cadre de l’Education nationale pour parler d’un professeur menacé par les islamistes. Personne ne se demande pourtant « d’où parle » madame Arino. Quant au préfet des Yvelines, il taxe le professeur « d’irresponsable » qui « jette de l’huile sur le feu » avant de mollement rétropédaler. Le mimétisme a joué : les institutions locales ont adopté la rhétorique de leurs administrés les plus susceptibles et les plus revendicatifs, dont certains ont par ailleurs manifesté concrètement leur dangerosité. Familières de l’idéologie dont elles sont un vecteur bien davantage que de l’Etat, les institutions ont elles aussi l’habitude du déni de réel : elles sont à ce titre absolument adaptables au tribalisme.

[1] La Communauté, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, ed. Albin Michel.

[2] Numéro du 12 février 2021.100 commentairesAfficherCommenter

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