MEMORABILIA

« La gauche et l’islam: chronique d’un malentendu historique »…

Scroll down to content

 LE FIGARO 1er mars 2021. Réservé aux abonnés

ANALYSE – Du Congrès de Bakou au soutien de Sartre et Foucault à la révolution iranienne, en passant par la guerre d’Algérie et la cause palestinienne, de nombreux penseurs de gauche ont parié sur le réveil religieux pour favoriser la révolution, analyse Maroun Eddé, normalien, spécialiste de philosophie politique.Par Maroun EddéPublié hier à 19:08, mis à jour hier à 19:08

Depuis quelques jours, la locution «islamo-gauchisme» occupe une part importante du débat politico-médiatique. Mais au-delà des débats sur le mot, à quelle réalité renvoie-t-il? Et d’où vient l’idée d’une alliance entre la gauche laïque et l’islam?

Tout commence en 1917, au cœur du Parti communiste soviétique. Lénine est convaincu que les peuples colonisés, «opprimés du monde», sont des alliés de l’URSS: comme les prolétaires à l’échelle nationale, ils doivent permettre la Révolution à l’échelle mondiale. Or par un hasard historique, l’Europe colonisatrice est constituée de pays chrétiens et la majorité des pays musulmans sont colonisés: ainsi commence à germer l’idée d’une alliance possible entre communistes et musulmans.

Cette idée prend corps en 1920, lors du Congrès de Bakou. L’URSS convoque plus de 2000 délégués arabes, turcs et iraniens dans le but de trouver ensemble le moyen de «renverser les capitalistes français, anglais et américains». Comprenant bien que l’athéisme marxiste aurait peu de succès auprès de ces délégués, les Soviétiques décident de jouer la carte de la religion et en appellent à la guerre sainte, perçue comme «le moyen d’accéder à la société communiste en terre d’Islam». Le djihad comme moteur de la révolution prolétarienne: Marx a dû se retourner dans sa tombe.

L’erreur de la gauche fut de penser l’islam comme un ciment culturel parmi d’autres pouvant unir les dominés et motiver la lutte contre l’oppression et la colonisation

1945. L’édifice colonial commence à trembler. La décolonisation est au goût du jour, dans un monde de plus en plus bipolaire: d’un côté, l’Occident ; de l’autre, l’URSS… et les pays arabo- musulmans. En France, c’est la guerre d’Algérie qui accélère le rapprochement de la gauche avec l’islam. Alors que le Parti communiste s’oppose à la guerre, Frantz Fanon, grand philosophe de la décolonisation, explique qu’il faut distinguer la religion dominante – le christianisme, qui renforce l’oppression – et la religion dominée – l’islam, qui peut libérer les «damnés de la terre». Il défend même le port du voile, à la fois comme symbole anticolonial et pour faciliter le camouflage des poseurs de bombes. Proche du philosophe persan Ali Shariati, qui a tenté une synthèse entre islam et socialisme, il est suivi par la majorité des intellectuels de gauche, au premier rang desquels Jean-Paul Sartre qui déclare que s’il devait adopter une religion, ce serait celle de ce dernier. Cette alliance improbable se répand, chez les «islamo-progressistes» palestiniens, ou encore des militants de gauche iraniens, qui ont fait le jeu de l’ayatollah Khomeyni. Sa révolution islamique sera même louée par Sartre et Foucault comme une révolution «progressiste» utilisant «la spiritualité comme force politique».

Mais l’alliance était de courte de durée. L’erreur de la gauche fut de penser l’islam comme un ciment culturel parmi d’autres pouvant unir les dominés et motiver la lutte contre l’oppression et la colonisation. Mais l’islam, surtout dans sa forme politique, n’est pas un élément culturel neutre et facilement instrumentalisable: c’est une religion non sécularisée, portant en elle tout un projet de société. Parier sur le réveil religieux pour favoriser la lutte émancipatrice est à cet égard une erreur dangereuse qui fut chèrement payée. Car une fois au pouvoir, les partis islamiques se sont retournés contre une gauche dont ils rejettent l’idéologie matérialiste et sécularisée: liquidation du Parti communiste indonésien en 1965 ; écrasement des Moudjahidines iraniens en 1979 par la révolution de Khomeyni qu’ils ont pensé être la leur ; massacre des communistes soudanais par leurs alliés les Frères musulmans en 1989 ; sans parler de la guerre civile algérienne ; le tout envenimé par l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS. À l’aube des années 1990, le rêve d’une alliance entre la gauche et l’islam est mort et enterré dans les pays orientaux, aux côtés des rêveurs.

Mais en Occident, la donne est toute différente. Les textes de Fanon ont traversé les mers, et lancé aux États-Unis et en Angleterre le courant des «postcolonial studies», visant à utiliser les sciences humaines pour déceler et dénoncer toutes les formes de domination et d’oppression, en particulier occidentale. Or l’immigration amenant essentiellement en Europe des populations musulmanes, ces dernières se retrouvent surreprésentées parmi les classes populaires. Les partis de gauche européens voient à nouveau dans les musulmans des opprimés, qui doivent être défendus contre les oppresseurs. Quitte à passer sous silence les aspects de leur religion incompatibles avec les principes de gauche.

«Intersectionnalité des luttes»

La suite, on la connaît. Les «postcolonial studies»ont gagné du terrain dans les universités, prenant une orientation résolument militante. L’«intersectionnalité» des luttes est érigée en principe, l’idée d’une oppression blanche fait son chemin, tandis que les «racisés» s’organisent en groupes de lutte contre la domination. Dernier acte de cet emballement: la négation même d’une réalité derrière le mot «islamo-gauchisme», entérinée par le CNRS la semaine dernière.

Car entre-temps, ce mot a été récupéré par la droite avec une connotation péjorative, conduisant la gauche à le considérer comme un terme insultant et inacceptable. Ce faisant, le débat a été déplacé vers une querelle de mots, oblitérant la réalité à laquelle il renvoie, qu’on l’appelle ainsi ou autrement. Que des partis de gauche défendent les musulmans dans le cadre d’une «intersectionnalité des luttes», voilà qui peut s’entendre et se débattre. Mais il est plus qu’urgent de dépasser les querelles de mots pour avoir un véritable débat. «Le terme islamo-gauchiste est utilisé pour nous discréditer», déclarent des intellectuels de gauche. Peut-être. Mais rien ne discrédite davantage que de chercher à éviter la discussion en niant l’existence d’une réalité désormais vieille de plus d’un siècle et qui pourrait être débattue si elle n’était pas rejetée comme indigne par ceux-là mêmes qui l’incarnent.

*************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :