MEMORABILIA

LES TROIS GUERRES DU SAHEL. Bernard Lugan.

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NB: cet extrait de « L’Afrique réelle », revue rédigée par le professeur Bernard Lugan est repris ici à titre exceptionnel pour faire connaître cette excellente publication. Les analyses de Bernard Lugan sont appréciées de tous ceux qui s’intéressent aux vraies problématiques africaines et peuvent être lues par abonnement à sa revue. Artofus.

Il n’est plus possible d’analyser la question du Mali, et plus généralement celle de la BSS, comme au moment du déclenchement de l’Opération Serval, ni même lors de la bascule avec Barkhane. A l’origine, en 2012, nous étions en effet en présence d’un seul conflit, or, en 2021, c’est de trois guerres qu’il s’agit, au nord du Mali, dans le centre du Mali et dans la région des « trois frontières ». Elles n’ont pas les mêmes causes et leurs acteurs sont différents.

La première guerre du nord Mali

Cette première guerre qui éclata fin 2012 et qui eut son pic début 2013 était formée de deux conflits :

– Le premier qui concernait les seuls Touareg était mené par le MNLA (Mouvement national de libéra- tion de l’Azawad) dont le but était l’indépendance de l’Azawad, la « terre touareg ».

– Le second était le fait d’un mouvement islamiste du nom d’Ansar Dine. Dirigé par un vétéran des in- surrections touareg, Iyad ag Ghali, un Ifora, tribu qui fournissait l’essentiel des troupes du MNLA, son objectif n’était pas la partition du Mali, mais l’instauration de la loi islamique, la Charia, dans tout le pays.

– L’Opération Serval qui débuta au mois de janvier 2013 chassa Ansar Dine du nord Mali. Les diverses composantes touareg se réunirent ensuite dans la CMA (Coordination des mouvements de l’Azawad), qui engerba le MNLA et le HCUA (Haut conseil pour l’unité de l’Azawad) vitrine des Touareg Ifora.

– Le 23 mai 2014 furent signés les « accords de paix de Kidal » sous les auspices de l’Union africaine et de la Mauritanie. Puis, « L’accord pour la paix et la réconciliation au Mali » le fut à Alger aux mois de mai et juin 2015.

Le nord du Mali est ensuite devenu un espace libre pour l’industrie de la contrebande, le jiha- disme y étant le paravent du narcotrafic. Dans cette région, la clé de la situation est détenue par Alger. Par le passé, l’Algérie a ainsi assuré toutes les précédentes médiations avant de parrainer l’Accord d’Alger pour la Paix et la Réconciliation. Les services algériens ont des « contacts » avec Iyad Ag Ghali, le « parrain » régional qui a entamé des négociations directes avec le régime de Bamako.

Sur ce front, où le problème n’est pas d’abord celui de l’islamisme, mais celui de l’irrédentisme touareg, les rapports de force locaux ont changé. En effet, ses « émirs » algériens ayant été tués les uns après les autres par Barkhane, Al-Qaïda-Aqmi n’est donc plus localement dirigée par des étran- gers, mais par le Touareg Iyad ag Ghali.

Aqmi a nommé au début du mois de février 2021 un successeur à Abdelmalek Droukdel tué au mois de juin 2021 par Barkhane, en la personne d’un autre Algérien, Abou Oubéida Youssef. La question qui va donc se poser sera de savoir si Iyad ag Ghali obéira à ce dernier dont la stratégie offensive ne pourra que déplaire à Alger, ou bien s’il mènera sa propre politique régionale puisque le nord du Mali est désormais sous son contrôle. Second problème sur ce front nord, la tentative d’implantation de l’EIGS (Etat islamique dans le Grand Sahara) affilié à Daech et dont le chef régio- nal est Adnane Abou Walid al-Saharaoui, un an- cien cadre du Polisario. Cet Arabe marocain de la tribu des Réguibat, accuse Iyad ag Ghali de trahi- son pour avoir privilégié la revendication touareg à travers la négociation avec Bamako aux dépens du califat transethnique devant engerber les actuels Etats sahéliens.

Le centre du Mali et le Burkina Faso

Au centre et au sud du Mali, c’est la résurgence de conflits antérieurs à la période coloniale qui a fait entrer des querelles paysannes amplifiées par la surpopulation et la par la péjoration climatique, dans le champ du jihad régional.

En effet, dans le Mali central et dans le nord du Burkina Faso, les massacres de Peul par des Dogon et de Dogon par des Peul découlent d’abord de conflits datant de la fin du XVIIIe siècle et de la première moitié du XIXe siècle, quand la région fut conquise par des éleveurs Peul dont l’impérialisme s’abritait derrière le paravent du Jihad.

L’AFRIQUE RÉELLE – N°135 – MARS 2021

L’AFRIQUE RÉELLE – N°135 – MARS 2021

Partout les sédentaires furent alors razziés pour être réduits en esclavage. Au Mali, les princi- pales victimes furent les Bambara et les Dogon. Au Burkina Faso, dans le Gourma, la constitution de l’émirat peul du Liptako se fit par l’ethnocide des Gourmantché et des Kurumba. Les actuels affronte- ments, notamment ceux opposant Peul et Dogon, tirent directement leur origine de ces épisodes tota- lement présents dans la mémoire locale.

En 2015, sur fond de ces souvenirs toujours présents dans les mémoires, le centre du Mali, l’ancien Macina historique, région administrative de Mopti, s’embrasa. Le Macina est bien différent de l’Azawad saharo-sahélien. En partie composé du delta inté- rieur du Niger, il est en effet partiellement inondé une partie de l’année, donnant naissance à des zones exondées très fertiles convoitées à la fois par les agri- culteurs Dogon (45% de la population), Songhay ou Bambara, ainsi que par les éleveurs Peul (30%).

Au mois de janvier 2015, un Peul du Macina, Amadou Koufa, de son vrai nom Amadou Diallo, créa le FLM (Front de libération du Macina), connu localement sous le nom de Katiba Macina.

La région des « Trois frontières »

La région dite des « Trois frontières » (Mali-Niger et Burkina Faso), est le verrou du Burkina Faso et, plus au sud celui des pays du littoral, dont la Côte d’Ivoire.

Cette région connaît elle aussi un retour à la situa- tion qui prévalait au XIXe siècle quand les popula- tions vivant le long du fleuve Niger et dans ses plaines alluviales, qu’il s’agisse des Songhay, des Djerma ou des Gourmantché, étaient prises en étau entre deux poussées prédatrices, celle des Touareg au nord et celle des Peul au sud.

Trop faibles pour résister, les sédentaires du fleuve durent alors subir ou composer. C’est ainsipage6image3747600

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que se constituèrent de complexes réseaux d’alliances ou de solidarités dont les survivances se retrouvent aujourd’hui dans les engagements des-uns et des autres, soit aux côtés, soit contre les jihadistes. Au nord du fleuve, entre Gao et Ménaka, au fil du temps, certains des tributaires songhay s’assimilèrent aux Touareg, ainsi les Imghad aux Touareg Ifora et les Daoussak aux Touareg Ouelleminden Kel Ataram.

Voilà qui explique pourquoi, aujourd’hui, Imghad et Daoussak s’opposent généralement aux « isla- mistes » peul, non pas tant au nom de l’anti- jihadisme, qu’en raison d’une séculaire rivalité. Imghad et Daoussak ont ainsi combattu aux côtés des Touareg, notamment durant les guerres de 1990-1993. En2011,lesDaoussakontrejointleMNLA(Mouve- ment national de libération de l’Azawad), mais pas les Imghad. Aujourd’hui, après que les Daoussak eurentquittéleMNLApourfonderleMSA(Mou- vement pour le salut de l’Azawad), les deux popula- tions s’opposent aux GAT.

Depuis les années 2018-2019, l’intrusion de DAECH à travers l’EIGS, a entraîné un conflit ou- vert entre l’EIGS et les groupes ethno-islamistes se réclamant de la mouvance Al-Qaïda, l’EIGS accu- sant leurs chefs de privilégier l’ethnie aux dépens du califat. Une accusation aujourd’hui renforcée par celle de collusion avec Bamako.

Les principales faiblesses de l’EIGS tiennent au fos- sé séparant sa direction allogène de ses troupes au- thigènes et aux contradictions entre les revendications de ses diverses composantes eth- niques, tribales et claniques. Si l’EIGS a peu d’espoir de pouvoir s’implanter dans le nord du Mali, en terre touareg, en revanche, l’alchimie eth- nique de la région des « Trois frontières » avec son mille-feuille de revendications contradictoires lui offreunterrainfavorable.

Pour Barkhane, le danger serait que l’EIGS profite des tensions internes au FLM pour rallier à lui la frange des Peul qui ne se satisferait pas des éventuels accords qui seraient passés entre Bamako et Ahmadou Koufa.page7image7976848

ENCADRE:

Par le passé les grands jihad régionaux furent por- tés par une ethnie, en l’occurrence les Peul dont le mouvement s’est répandu comme une trainée de poudre à travers des espaces ouverts. Au- jourd’hui, la situation est différente car tout mou- vement révolutionnaire de grande ampleur est freiné par l’existence des frontières, même quand elles sont théoriques et artificielles.

La question qui se pose est donc désormais de sa- voir si l’addition des revendications ethniques par- ticulières et contradictoires que soutiennent les islamistes, peut déboucher sur un engerbage au sein d’un califat trans-ethnique, donc sur un vaste mouvement islamiste régional de type jiha- diste à l’image de ce que le Sahel a connu aux XVIIIe et XIXe siècles.

Au Mali le phénomène jihadiste a débouché sur la parcellisation du pays à travers un émiette- ment puisque les islamistes soutiennent chacune des revendications ethno-tribales contradictoires les-unes aux autres.

L’exemple des Peul du Macina illustre clairement cette réalité. Dans cette partie centrale du Mali, le

recrutement de certains Peul par les jihadistes est favorisé par le problème social dans la mesure où des individus marginalisés voient dans l’islam ji- hadiste le moyen d’une revanche sur les aristocra- ties locales.

L’exemple du Macina se retrouve ailleurs. Ainsi dans la zone frontalière entre le Niger et le Mali, et plus largement vers Menaka, les Peul Daoussak (Daoussahak ou Dawasak), tradition- nellement bergers des Touareg Ouelleminden Kel Ataram auxquels ils sont intégrés, s’opposent aux Peul de Tillabery. En 2012, ces derniers avaient rejoint le Mujao pour mieux combattre les Daoussak avec lesquels, depuis la nuit des temps, ils sont en concurrence pour l’accès à l’eau et aux pâturages. Aujourd’hui, les Peul de Tillabéry ont migré du Niger au Mali, vers Menaka, d’où des tensions avec les Daoussak de Ménaka.

En dépit d’actions violentes et meurtrières, le jiha- disme stagne mais le non règlement des grandes questions ethno-politiques lui permet de maintenir des foyers d’infection qui pourraient lui permettre de déclencher une septicémie sahélienne. Mais, pour le moment, le conflit n’a pas « coagulé ». Le jihad qui a pour but la fondation d’un califat trans- ethnique bute en effet sur la réalité ethnique, les énormes fossés séparant les protagonistes ayant, jus- qu’à présent du moins, empêché l’engerbage. Résul- tat, le jihadisme se trouve pris au piège des rivalités ethno-centrées qui constituent la vraie réalité socio- logique régionale.

L’AFRIQUE RÉELLE – N°135 – MARS 2021

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