MEMORABILIA

L’inexorable déclin de la langue française au Canada.

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LE FIGARO, 1er mars 2021.

L’hôtesse d’un vol Vancouver-Montréal d’Air Canada sourit puis lance: «Sorry, I don’t speak french» (Désolée, je ne parle pas français). Cette phrase est une ritournelle au Canada anglais. Le français est aux abonnés absents de Terre-Neuve à Vancouver. Les chiffres de l’institut Statistique Canada sont implacables. À l’échelle nationale, 6,8 % seulement des Canadiens anglais peuvent soutenir une conversation dans la langue de Molière. En Alberta, en Colombie-Britannique et en Ontario, les provinces anglophones les plus peuplées, moins de 4 % des habitants ont le français pour langue maternelle.

Seuls le Québec et la province acadienne du Nouveau-Brunswick parlent encore largement la langue fondatrice du pays. «D’un océan à l’autre, incluant Montréal, le français est en déclin», écrit le chef de l’opposition officielle, le conservateur Erin O’Toole, dans une tribune publiée à la mi-février dans le quotidien québécois Le Droit.

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Les touristes s’enthousiasment d’être accueillis en français à Québec et dans les campagnes de la Belle Province, mais dans les commerces de Montréal les vendeurs unilingues anglophones sont de plus en plus nombreux. Les jeunes Montréalais voient leur avenir en anglais, en français ou dans d’autres langues pour ceux issus des générations de l’immigration.

La sauvegarde du français? Certains parlementaires fédéralistes québécois s’en moquent. Non sans déclencher parfois de violentes polémiques. À l’instar d’une députée libérale d’origine grecque, soutenant en fin d’année dernière que le déclin de la langue de Molière au Québec était «un mythe».

Aux sources de l’indépendantisme

Professeur à l’Université de Montréal, le démographe Marc Termote confirme, lui, que le français en tant que «langue parlée à la maison» décroît fortement sur l’île de Montréal. «Le déclin est continuel depuis que les données existent: de 61,2 % de la population de Montréal en 1971 à 56,3 % en 2001 à 53,1 % en 2016, date du dernier recensement», souligne-t-il. La diminution de l’usage du français a une conséquence pratique au Canada anglais, où les droits de centaines de milliers de francophones sont régulièrement bafoués. Le commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge, fait état dans son rapport annuel 2019-2020 d’une hausse de plus de 50 % depuis 2010 des plaintes de citoyens ulcérés de ne pouvoir être servis dans leur langue, essentiellement le français.

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Les lois sur le bilinguisme imposées par Pierre Elliott Trudeau, il y a 50 ans, n’ont jamais été vraiment appliquées. À l’exception du Québec et parfois d’Ottawa, bien peu de fonctionnaires fédéraux peuvent répondre en français. Les premiers ministres du Canada sont toujours bilingues, mais une poignée de ministres seulement parlent français. «La volonté politique fluctue dans le temps (…) Le gouvernement actuel au Nouveau-Brunswick est un cancre en matière de langues officielles», explique Stephanie Chouinard, professeur de sciences politiques à l’université Queen’s de Toronto. Ce déclin est l’aboutissement de deux siècles de conflits larvés entre anglophones et francophones. La France perd la Nouvelle-France en 1760. L’Empire britannique s’impose au Québec, souvent violemment. Malgré les persécutions, les francophones conservent leur langue, avec l’aide du clergé catholique. Le Québec s’émancipe de l’Église au début des années 1960. En une décennie, la province devient laïque et revendique son identité francophone, jusque-là mise en veilleuse. Dans une nation majoritairement de langue française, mais où tout ce qui est politique se passe en anglais, l’omniprésence de la langue de Shakespeare dans l’espace public provoque alors la colère de jeunes intellectuels, qui créent des mouvements indépendantistes.

Les premiers ministres sont antifrançais. On le sait. Tout ce qu’ils peuvent faire et qu’ils essaient de faire, c’est de diminuer les services en françaisDenise Bombardier, essayiste

L’arrivée au pouvoir du Parti québécois (PQ) en 1976 change les perspectives. Le français est protégé dans l’espace public. Cette société québécoise tranche avec le Canada anglais, où le déclin du français a été une fatalité, due à une «histoire de discrimination systématique à l’égard du français dans les provinces anglophones, mais aussi à l’adoption de lois antifrançaises, à l’interdiction du français dans les milieux scolaires et à l’absence de services en français», observe Linda Cardinal, titulaire de la chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques de l’université d’Ottawa. «Il faut rappeler que ce n’est que depuis 1989 que le gouvernement de l’Ontario a accepté d’offrir des services en français à sa population francophone», déplore-t-elle. Cette remise en cause des fondements du Canada a pour conséquence d’exacerber les passions et de favoriser les mouvements indépendantistes québécois.

En octobre 1968, René Lévesque, alors président du PQ, traite les francophones hors Québec de «Dead Ducks» (littéralement canards morts), en fait voués à être assimilés dans le Canada anglais. Il provoque un scandale, tout comme l’essayiste Denise Bombardier qui, 50 ans plus tard, déclare qu’«à travers le Canada, toutes les communautés francophones ont à peu près disparu». Ces dernières s’insurgent. Franco-Ontariens, Franco-Albertains ou Acadiens ont résisté aux brimades des anglophones depuis des siècles et refusent leur assimilation dans la marmite multiculturaliste canadienne. Tout en perdant progressivement du terrain sur le plan démographique, car la défiance envers le français, elle, est historique, au Canada anglais. Parfois jusqu’à l’ironie, comme cette nomination en 2016 au Manitoba d’une ministre des Affaires francophones qui ne parlait pas français! «Les premiers ministres sont antifrançais. On le sait. Tout ce qu’ils peuvent faire et qu’ils essaient de faire, c’est de diminuer les services en français», a dit Denise Bombardier dans une entrevue à Radio Canada.

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L’usage du français est de fait interdit dans plusieurs Parlements provinciaux. La Colombie-Britannique, l’Alberta ou Terre-Neuve ne rédigent leurs lois qu’en anglais. Les politiciens anglophones font preuve de cynisme. «J’aime le Québec. J’aime les Québécois. Ils sont passionnés», dit le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, en 2018. Quelque temps plus tard, il annonce la dissolution du Commissariat aux services en français de l’Ontario, puis tentera de torpiller un projet d’université francophone. Pour nombre de Canadiens anglais, conserver deux langues officielles est une incongruité. Les médias anglophones publient régulièrement des études sur les coûts du bilinguisme. Selon le Fraser Institute, le Canada dépense chaque année 2,4 milliards de dollars pour le maintien du bilinguisme. Ciblant indirectement les 550.000 Franco-Ontariens et les autres nationalités de la province, Doug Ford a déclaré: «Il y a environ 600.000 Chinois en Ontario (…) mais la province ne peut pas plaire à tout le monde.»

«Une langue de perdants»

Le premier ministre québécois n’avait alors guère apprécié que les francophones soient mis sur un même pied d’égalité historique que les immigrants chinois plus récents. D’autant que l’immigration hors Québec contribue au déclin de la francophonie. Bon an, mal an, le Canada accueille 300.000 immigrants par an. Stéphanie Chouinard précise: «Un peu moins de 3 % d’entre eux ont le français comme langue maternelle et la vaste majorité de ceux qui ne parlent ni l’anglais ni le français choisissent de s’intégrer à la société majoritaire anglophone.»

Également directrice régionale Amériques de l’Agence universitaire de la francophonie, la professeur Linda Cardinal déplore «la dévalorisation du français comme une langue de perdants», ce qui a un impact sur les choix linguistiques des immigrants. Les francophones contribuent parfois eux-mêmes à l’affaiblissement de leur langue, notamment dans le cas de couples mixtes. «Les enfants nés de ces couples sont beaucoup moins enclins à maintenir le français comme langue parlée à la maison (autour de 70 % si la mère est francophone, 20 % si c’est le père)», note Stéphanie Chouinard.

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La volonté politique de promotion du français reste modeste. «Les diverses mesures envisagées, tant aux niveaux fédéral que provincial (…) ne peuvent avoir que des effets marginaux», relève Marc Termote. La ministre du Développement économique et des Langues officielles, Mélanie Joly, a présenté, le 19 février, un document de «modernisation» de la loi sur les langues officielles qui prévoit de renforcer les pouvoirs du commissaire aux langues officielles, de rendre obligatoire le bilinguisme des juges de la Cour suprême et de faciliter l’apprentissage du français.

Si les associations francophones hors Québec ont applaudi ce projet, l’opposition a été unanimement critique. «C’est un bel effort (…) mais concrètement, c’est du vent. Ce n’est qu’un outil de communication», a déclaré au quotidien en ligne La Presse le chef adjoint du Parti néo-démocrate, Alexandre Boulerice. «Un écran de fumée», a ajouté le chef du PQ, Paul Saint-Pierre Plamondon, dans le Journal de Montréal. Le gouvernement libéral, minoritaire, pourrait très bien être renversé avant le dépôt de la loi. «Il ne suffit pas de maintenir le français. Il faut freiner les transferts générationnels du français vers l’anglais, rendre l’apprentissage de cette langue attirant et facile pour la majorité, qui parle actuellement très peu le français et encourager l’immigration d’une plus grande proportion de francophones au Canada, dit Stephanie Chouinard.

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