MEMORABILIA

LES DANGERS DU LIBÉRALISME DÉMOCRATIQUE

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Le philosophe Patrice Guillamaud revient sur la nécessaire distinction entre libéralisme, républicanisme et démocratie. Pourfendeur de la « tyrannie des minorités », l’auteur d’Autrui, la chose et la technique (2021) défend dans cet article la conception d’un républicanisme défait de ses dérives libérales.

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Il ne faut pas confondre le libéralisme, le républicanisme et la démocratie.

Le libéralisme revendique la toute-puissance du marché et du droit, à savoir la liberté concurrentielle des intérêts égoïstes encadrés par la loi, loi à laquelle la puissance centrale de l’État doit, tout autant que les individus, se soumettre. C’est là ce que l’on appelle l’État de droit. Le républicanisme revendique au contraire la domination de l’État à la fois sur le marché et le droit, à savoir la double souveraineté étatique dans la promulgation des lois et le contrôle des intérêts égoïstes, ces derniers devant être non pas niés mais limités par l’altruiste étatique de la redistribution. Si le libéralisme privilégie la liberté sur l’égalité, quitte à supporter un degré élevé d’inégalité, le républicanisme privilégie au contraire l’égalité sur la liberté, quitte à supporter une limitation quelque peu excessive de cette dernière. 

Lire aussi : Le libéralisme rejette toute notion de vérité et de bien

La démocratie n’est pas, quant à elle, la définition d’un rapport fondamental entre l’État et la société civile, à savoir entre la liberté politique et la liberté individuelle, c’est-à-dire encore entre la vie publique du citoyen et la vie privée de l’individu. Si le libéralisme revendique en effet un privilège de la deuxième branche de l’alternative et si le républicanisme revendique au contraire celui de la première, la démocratie revendique, en ce qui la concerne, le caractère populaire de la souveraineté étatique. En tant que telle, la démocratie n’est qu’un régime parmi d’autres, à côté notamment de la monarchie, elle est plus précisément la formulation de la source de la souveraineté comme étant le peuple. Cette source populaire du pouvoir légitime peut très bien, comme d’ailleurs la source dynastique, co-exister avec une définition de la source absolue de celui-ci dans la transcendance divine. C’est ainsi que la démocratie chrétienne et la monarchie de droit divin font ensemble, du peuple pour la première, et du roi pour la seconde, de simples instruments de la Providence. 

Dans cette perspective, la démocratie, comme la monarchie d’ailleurs, est plus proche du républicanisme que du libéralisme. C’est ainsi que, dans une perspective justement libérale, Tocqueville avait mis en garde la démocratie contre le double excès d’un pouvoir central despotique et la dominance tyrannique de l’opinion majoritaire. C’est pourquoi, contre ce double excès, il préconisa l’encouragement des contre-pouvoirs ou des corps intermédiaires, à savoir ceux de la justice, de la presse, de la décentralisation locale et des associations.

Or, force est de constater que, désormais, dans la démocratie libérale contemporaine, le risque de despotisme voire de totalitarisme n’est plus dans le centralisme étatique. Le danger destructeur de la démocratie est bien plutôt et tout au contraire dans l’affaiblissement du pouvoir central de l’Etat face à la toute-puissance exorbitante des contre-pouvoirs, qu’il s’agisse du pouvoir des associations, du pouvoir judiciaire, du pouvoir régional ou du pouvoir médiatique. 

Nous ne souffrons plus de la tyrannie de la majorité mais bien au contraire de la tyrannie des minorités. C’est pourquoi, si nous n’y prenons garde, c’est le divorce entre les élites et le peuple qui risque désormais de produire le pire

C’est ainsi que la justice interfère dans les élections et parasite les décisions des gouvernants. L’élimination de François Fillon aux élections présidentielles françaises de 2017 et les multiples oppositions des juridictions françaises et européennes contre la volonté d’intervenir ponctuellement dans plusieurs domaines, notamment dans celui de l’immigration et la répression des délits, en sont les exemples les plus flagrants. C’est ainsi que les administrations territoriales ne cessent de parasiter, par leur clientélisme, la volonté centrale étatique de maîtriser les dépenses publiques. C’est ainsi enfin et surtout que l’idéologie dominante du politiquement correct, qui ne cesse de produire l’autocensure que Tocqueville dénonçait à propos de l’opinion majoritaire, a envahi à la fois la pensée médiatique, les décisions judiciaires et le militantisme associatif. Le minoritarisme et l’intersectionnalisme, le féminisme, le genrisme, le sexualisme, l’écologisme et l’animalisme, ainsi que la stigmatisation des adversaires sous les titres de populisme et de fascisme sont les principes mêmes de cette nouvelle tyrannie qui, par sa puissance d’influence, met à mal la puissance de l’État et l’authentique souveraineté populaire qui en fonde la légitimité.

Nous ne souffrons désormais plus d’un risque de transmutation de la souveraineté populaire en despotisme étatique mais au contraire d’un risque de transmutation des contre-pouvoirs en totalitarisme idéologique niant et détruisant la volonté même du peuple. Nous ne souffrons plus de la tyrannie de la majorité mais bien au contraire de la tyrannie des minorités. C’est pourquoi, si nous n’y prenons garde, c’est le divorce entre les élites et le peuple qui risque désormais de produire le pire.

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