MEMORABILIA

François Heisbourg: «Le coronavirus, c’est un Tchernobyl chinois à la puissance dix»

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – Pour le géopolitologue, le débat sur l’origine du virus reste ouvert et la question de la responsabilité des autorités chinoises demeure légitime.

Par Isabelle Lasserre. LE FIGARO. 2 mars 2021.

François Heisbourg est conseiller spécial de la Fondation pour la recherche stratégique. Le géopolitologue est également membre de la Global Commission for Post-Pandemic Policy, un groupe ad hoc qui travaille notamment sur les origines de la pandémie de Covid-19.


LE FIGARO. – Un an après la propagation planétaire du coronavirus, qui a déjà fait 2,5 millions de morts et provoqué une crise économique majeure, tout le monde semble avoir oublié l’origine chinoise du virus. Comment se fait-il que personne ne demande de comptes à Pékin?

François HEISBOURG. – Parce qu’on a laissé la Chine bâtir son narratif, celui d’une gestion triomphale du virus, qui tranche avec la décadence supposée de l’Occident – sans lui apporter la moindre contradiction. En laissant s’installer ce discours, en nous abstenant de toute réaction, on a permis à la Chine d’être quitte de la question de sa responsabilité initiale.

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Cette responsabilité initiale de la Chine n’est-elle pas pourtant évidente et majeure?

Les Chinois en sont tellement conscients qu’ils ont fait deux choses pour tenter de l’effacer. D’abord, ils ont mis en scène leur «gestion exemplaire» de la pandémie de manière très bruyante, afin d’éviter que l’on s’intéresse au régime. Et puis ils ont puni sévèrement les pays qui réclamaient une enquête internationale impartiale, composée des meilleurs experts. L’Australie, qui avait insisté sur cette nécessité de transparence, s’est vu imposer des sanctions économiques et le blocage de ses importations. Les autres pays en ont tiré la conclusion qu’il fallait rester discret… On trouve donc naturel que la Chine attende un an pour autoriser, en janvier 2021, une équipe de l’OMS à se rendre enfin à Wuhan, où elle n’a pas eu accès aux données demandées. L’équipe a en outre été composée de manière opaque, non pas d’experts désignés par la communauté internationale, mais de membres choisis entre les autorités chinoises et l’OMS, qui elle-même n’a pas été très claire dans son attitude vis-à-vis des autorités chinoises pendant la gestion de l’épidémie.

Finalement, il n’y a qu’un seul dirigeant qui, lorsqu’il évoquait le Covid-19, parlait du «virus chinois», c’est Donald Trump…

Oui, et comme il n’était plus pris au sérieux par le reste de la communauté internationale, notamment pour le mépris qu’il avait, sur la plupart des sujets, pour la connaissance et la vérité, personne n’y faisait attention. Il est dommage que ce rappel des faits soit venu de lui. Comme il est dommage que certains aient lancé trop tôt des explications, tel le professeur Montagnier qui a évoqué une origine artificielle du virus sans apporter aucune preuve. Ces deux éléments expliquent pourquoi il est très difficile aujourd’hui de relancer le sujet. Le débat sur l’origine du virus reste totalement ouvert, fondamental et potentiellement explosif. Ouvert car on ne sait toujours rien de la manière dont il est né. Fondamental car il faut savoir comment c’est arrivé pour éviter que les choses ne se reproduisent. Et potentiellement explosif car, si la Chine a fauté, le pouvoir communiste sera mis en accusation, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Tout le narratif de la gestion idéale de la pandémie tombera d’un coup. Si Pékin avait communiqué dès le début, l’histoire aurait été digérée. Mais la Chine a agi comme si elle avait quelque chose à cacher.Même l’URSS de l’époque n’avait pas essayé de communiquer sur l’efficacité de la gestion de la catastrophe pour en déduire que le régime soviétique était le meilleur de tous.

Quelle est l’hypothèse la plus vraisemblable sur l’origine du virus?

Il s’est passé quelque chose. On ne sait pas quoi, mais en termes de conséquences, c’est Tchernobyl à la puissance dix. Tchernobyl était un accident. Pendant une semaine, les autorités soviétiques ont essayé de le cacher, mais elles ont vite dû reconnaître les faits. Même l’URSS de l’époque n’avait pas essayé de communiquer sur l’efficacité de la gestion de la catastrophe pour en déduire que le régime soviétique était le meilleur de tous. Alors qu’aujourd’hui, la Chine s’exprime comme si elle avait réalisé un grand exploit en contrôlant chez elle un accident qui a affecté toute la planète. C’est insupportable. Pendant un an, la Chine s’est assise sur la Cocotte-Minute de son péché originel et on a tous été chassés du jardin d’Eden… Et tout ça dans une ville, Wuhan, possédant une infrastructure hypermoderne dans le domaine de l’analyse virologique, avec un laboratoire P4 construit avec l’aide des Français. Il n’existe pas sur terre plus de quatre ou cinq laboratoires avec autant de savoir-faire en virologie. Et on ne sait pas pourquoi le virus est parti de Wuhan? Les Chinois ont tous les outils pour faire la criminalistique et découvrir l’origine du virus. Mais ils n’ont rien fait, à part dissimuler.

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Alors que s’est-il passé selon vous?

Peut-être s’est-il passé la même chose qu’avec le Sras en 2003, un virus issu d’un marché chinois en raison de la trop grande proximité entre les hommes et les animaux sauvages. Mais si c’était le cas, pourquoi les Chinois ne l’ont-ils pas dit? Et pourquoi n’ont-ils pas autorisé l’équipe de l’OMS à faire son travail? C’est donc peu probable. La deuxième hypothèse est celle d’un accident industriel, d’où mon analogie avec Tchernobyl. Soit les processus de sécurité n’ont pas été respectés, soit quelqu’un a commis une erreur par inadvertance. Le virus a pu s’échapper d’un laboratoire. S’il est parti du fameux P4, les Chinois nous doivent encore plus d’explications. Ce laboratoire ultrasensible n’aurait jamais existé sans la France. Or, les Chinois ont mis fin à la coopération entre Pékin et Paris et chassé les Français du dispositif.Aujourd’hui nous sommes encore dans l’immédiateté et la sidération. Mais l’heure des bilans arrivera et les peuples demanderont des comptes.

Saura-t-on un jour?

Il a fallu attendre cinquante ans pour que Moscou reconnaisse sa responsabilité dans le massacre de Katyn, l’exécution en 1940 de 22.000 officiers polonais… Aujourd’hui nous sommes encore dans l’immédiateté et la sidération. Mais l’heure des bilans arrivera et les peuples demanderont des comptes. Comme disait Jacques Chirac, c’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses… Le péché originel reste là et on sait à quel point les péchés originels sont difficiles à oublier… L’affaire des origines est une bombe à retardement. Plus ça dure, plus la Chine aura du mal à expliquer pourquoi elle n’a rien dit. Mais on le saura un jour. Dans le domaine nucléaire, de nouvelles technologies permettent aujourd’hui de reconstituer a posteriori les actions passées de certains pays. On a ainsi découvert que l’Égypte et la Corée du Sud avaient mené, à un certain moment, des activités illicites. L’AIEA leur a demandé des comptes. La criminalistique en virologie a elle aussi fait des progrès immenses. On sait faire des choses aujourd’hui qu’on ne savait pas faire il y a quatre ans. Y compris avec des données anciennes. Le Covid n’est pas une «affaire froide». La Chine n’est pas quitte et ce n’est pas parce qu’elle vit aujourd’hui dans une paix relative, parce qu’elle a intimidé l’Australie, que l’eau qui dort ne va pas se mettre à bouillir. Un jour, les peuples demanderont des comptes. La Russie ne peut pas avoir de relations normales avec la Pologne aujourd’hui à cause de Katyn. Certaines choses ne se pardonnent pas…

La gestion de la pandémie a-t-elle été si réussie en Chine?

C’est le discours officiel. Le Parti communiste chinois, dirigé par un grand leader, Xi Jinping, a vaincu héroïquement le virus en ayant moins de morts que la Slovaquie! Je ne crois pas un instant aux chiffres chinois concernant la province de Hubei et sa capitale Wuhan. Les images représentant des scènes de chaos au début de la pandémie font plutôt penser à ce qui s’est passé en Lombardie. Il y a forcément eu plus de 4000 morts et la Chine n’a pas mieux géré la pandémie que l’Italie à l’époque. Dans le reste de la Chine, il est effectivement probable qu’il y ait eu assez peu de morts. La situation ressemble davantage à ce qui s’est passé en Australie, en Nouvelle-Zélande, à Taïwan, au Vietnam, mais aussi à Singapour et en Corée du Sud, dans les pays qui ont le mieux géré la pandémie. Mais cela n’a rien à voir avec la nature du régime politique chinois. La Chine a su réagir à temps, comme certains pays de la région, dont des démocraties. Ce ne sont pas les autocrates qui ont découvert la poudre de perlimpinpin. La réussite ne dépend pas du régime mais des mesures qui ont été ou non prises à temps.

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Et la gestion politique de Pékin?

La Chine a tout de suite décidé de gérer l’affaire au niveau géopolitique. Quand l’épidémie flambait à Wuhan et que les usines étaient fermées, l’Union européenne a aidé la Chine en lui fournissant des masques. Pékin avait imposé une condition: pas de médiatisation. Il ne fallait pas que l’histoire soit rendue publique pour ne pas faire perdre la face aux Chinois! Mais quand la catastrophe a atteint l’Italie, la Chine a joué à fond la diplomatie du masque, en médiatisation à l’extrême ses actions et en multipliant, grâce aux «loups combattants» (la nouvelle génération de diplomates chinois, NDLR) les déclarations sur la décadence de l’Occident et le manque d’entraide entre pays de l’Union européenne. La ficelle était tellement grosse qu’elle a été contre-productive dans nos pays. La Chine reproduit la même politique aujourd’hui avec les vaccins. Elle a fortement médiatisé son engagement auprès de nombreux pays, dont des amis de la France comme le Sénégal. Pourtant, en termes de vaccination, elle ne fait pas mieux que l’Europe chez elle…

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