MEMORABILIA

L’Europe plongée dans le grand désordre vaccinal

 Réservé aux abonnés

RÉCIT – Frustrés par les difficultés d’approvisionnement en vaccins, nombre de pays se fournissent auprès de Pékin et de Moscou, fragilisant la stratégie de l’UE.

Par Anne Rovan. LE FIGARO 4 mars 2021

**************

C’est un nouveau cavalier seul et une fissure de plus dans la stratégie commune des Européens en matière de vaccins. L’Autriche et le Danemark vont s’allier à Israël pour le développement et la production des vaccins de nouvelle génération. Un fonds commun va être créé à cet effet, a annoncé jeudi le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.

À LIRE AUSSI :Covid-19: Spoutnik V, un vaccin russe très politique

Que l’Autriche et le Danemark jouent leur propre partition n’est pas vraiment une surprise à Bruxelles. Cela fait des mois que le chancelier autrichien, Sebastian Kurz, et la première ministre danoise, Mette Frederiksen, s’impatientent des retards de livraison et de la lenteur des autorisations de vaccins. Fin janvier, lors d’une des visioconférences mensuelles des Vingt-Sept consacrée à la pandémie, cette dernière s’était inquiétée. «Des gens meurent parce que nous ne sommes pas livrés». En début de semaine, Sebastian Kurz affirmait que son pays devait «ne plus dépendre uniquement de l’UE pour la production de vaccins de deuxième génération». Ils ont choisi Israël, «le premier pays dans le monde à faire la démontration que le virus peut être vaincu», a fait valoir Kurz.https://static.lefigaro.fr/eidos-infographies/WEB_202109_europe_covid-19_vaccin_graphique/html/WEB_202109_europe_covid-19_vaccin_graphique.html

Rien n’interdit qu’ils procèdent de la sorte. Mais cette initiative passe mal à la Commission où, après les ratés du début d’année, on promet la fourniture d’au moins «300 millions de doses» au deuxième trimestre sur la base des trois vaccins autorisés à ce jour – Pfizer/BioNTech, AstraZeneca/Oxford et Moderna – et où on a présenté récemment un plan de bataille destiné à accélérer la réponse aux variants. «Encore faudrait-il que les Israéliens, les Autrichiens et les Danois aient des capacités de production!», ironise un fonctionnaire européen parlant d’«un voyage d’étude». «L’Autriche s’est assez peu impliquée dans les négociations sur les contrats d’achats groupés», rappelle à dessein un diplomate.

«Sentiment de panique»

L’exaspération est encore plus palpable au sein des «grands» États membres, Allemagne et France en tête, où l’on a fait le choix l’an dernier de privilégier la solidarité européenne avec des achats groupés de vaccins. «Nous avons su être solidaires à la fois dans l’achat et dans le partage des vaccins européens et je souhaite vraiment que cette dynamique-là puisse perdurer même si je vois bien ici ou là des tentations de sécession», a souligné mercredi le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

Alors que les doses tardent toujours à arriver dans l’UE – 51 millions ont été livrées à ce jour – et que le niveau des contaminations est très inquiétant dans certains pays, ces «sécessions» se sont également multipliées à l’est du continent, renvoyant à nouveau l’image d’une Europe désunie.

«Il y a un sentiment de panique. Certains dirigeants veulent montrer à leur population qu’ils font tout ce qui est possible pour récupérer des vaccins», souligne un diplomate européen. «Tout le monde sait qu’ils sont sous une pression politique folle», temporise un fonctionnaire européen. La Slovaquie, où le nombre de décès enregistrés actuellement est un des plus importants au monde, a imité la Hongrie et a reçu, mercredi, 2 millions de vaccins Spoutnik V. «Il est juste d’acheter le vaccin russe car le Covid-19 ne connaît pas la géopolitique», a justifié, curieusement, le premier ministre, Igor Matovic. La République tchèque, qui a vu exploser les contaminations, songe à faire de même. Et la Pologne, qui bien évidemment ne se tournera pas vers la Russie, envisage de passer commande à Pékin. Tant et si bien que domine l’impression d’un grand désordre vaccinal en Europe et «le signal d’un manque de confiance dans l’UE» selon Stefan Lehne, du think-tank Carnegie Europe. «Qu’Orban s’amuse avec les Européens en se faisant injecter un vaccin russe, que les Tchèques discutent avec les Russes et qu’un Autrichien et une Danoise aillent en Israël, ce n’est pas très beau et ce n’est pas très pur, mais cela ne veut pas dire qu’ils sortent de la stratégie vaccinale de l’UE», minimise toutefois un diplomate. «L’image renvoyée n’est pas formidable, c’est vrai. Mais ces pays représentent au total moins de 10 % de la population de l’UE», insiste-t-il encore.https://static.lefigaro.fr/eidos-infographies/WEB_202109_europe_covid-19_vaccin_carte/html/WEB_202109_europe_covid-19_vaccin_carte.html

Ces États membres ont le droit de passer commande d’autres vaccins que ceux commandés par la Commission et, ce faisant, d’en assumer la responsabilité si les vaccins n’ont pas reçu le feu vert de l’Agence européenne du médicament. Ce ne sera peut-être bientôt plus le cas avec Spoutnik V puisque l’Agence européenne a commencé jeudi l’examen des données sur ce vaccin, première étape avant le dépôt formel d’une demande d’autorisation. Les Russes ont besoin des capacités de production de l’UE pour faire rayonner davantage leur vaccin.

Pour l’heure, les Européens savent que le mois de mars sera très long, et qu’ils devront composer avec des volumes de livraison de vaccins encore insuffisants. L’objectif est donc de tenir et de rester aussi unis que possible. On a appris jeudi que l’Italie avait bloqué en fin de semaine dernière quelque 250 000 doses de vaccins AstraZeneca qui devaient être exportées vers l’Australie, avec l’accord de la Commission qui ne s’est pas opposée. C’est une première. «Il faut montrer à AstraZeneca que nous sommes aussi capables de réagir», confie un fonctionnaire. Ces doses ne feront pas défaut aux Australiens qui ont été livrés par un autre canal.

À LIRE AUSSI :Covid: les vaccins russe et chinois pourraient-ils être autorisés en France?

L’idée est, aussi, de soutenir les États membres en difficulté, y compris ceux qui avaient ralenti les négociations avec les laboratoires pharmaceutiques jugeant par exemple les prix trop élevés ou avaient boudé certaines technologies. La République tchèque, la Slovaquie et l’Autriche – où le variant sud-africain est très présent dans une région – vont chacun recevoir 100 000 doses Pfizer, qu’ils rendront à l’UE le moment venu. «Nous n’avons pas entendu de remerciement de la part de Sebastian Kurz», se plaint un diplomate. Par ailleurs, le Commissaire en charge de l’Industrie, Thierry Breton, a aussi entrepris mercredi une «mini-tournée» afin de rappeler que l’augmentation des capacités de production est au moins aussi importante que la disponibilité des vaccins à court terme. Après La Haye et Rome, il se rendra ce vendredi à Vienne et Budapest pour rencontrer Sebastian Kurz et Viktor Orban. Avec l’objectif de défendre la stratégie de l’Union.

**************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :