MEMORABILIA

Belgique : bien-être animal contre religion

Dans la région flamande, les défenseurs des bêtes s’allient aux nationalistes pour faire interdire l’abattage rituel casher et halal.

Par Olivier Pérou, envoyé spécial à Anvers Publié le 07/03/2021 LE POINT

Sur le comptoir de sa boucherie, à Anvers, Eliram aligne quelques photographies. « C’était avant. La belle époque ! » dit-il en yiddish avant de traduire dans un français approximatif. Les mets foisonnaient alors dans sa vitrine. Une basse côte de bœuf ici, des dizaines de saucisses près de la caisse, et, là, des palerons qui s’amoncelaient aux côtés d’épaules d’agneau et de rôtis de veau. Son étalage s’est vidé depuis que le Parlement de Flandre a voté, à l’unanimité, en 2017, l’interdiction de la mise à mort d’animaux sans étourdissement préalable, y compris pour les abattages selon un rite religieux.

La décision, prise au nom du bien-être animal, est aussi une conséquence de la politique menée par le gouvernement nationaliste pour combattre le communautarisme islamique dans cette région belge de 6,6 millions d’habitants. Exit donc la dhabiha prescrite par la loi islamique pour aider le corps de l’animal à se vider de son sang et rendre ainsi la viande halal – autorisée à la consommation. Mais aussi, par ricochet, la shehita juive, la tradition d’abattage étant similaire.

Au cœur du quartier des diamantaires, une cloche se fait entendre. Une cliente pousse la porte de l’un des deux bouchers de la Lange Kievitstraat. Elle est venue acheter un bon kilo et demi de poitrine de bœuf pour réaliser un plat ashkénaze, le tcholent« À vrai dire, je n’en ai pas depuis plusieurs mois, explique Yaël. J’attends une livraison, mais, avec la pandémie de Covid, cela met plus de temps. »

Juifs et musulmans visés ? C’est ainsi depuis trois ans dans cette ville qui accueille l’une des plus grandes communautés juives d’Europe, avec 20 000 personnes. Le prix du kilo de viande casher décolle dans les commerces et les restaurants juifs de la « Jérusalem du Nord ». Après une longue bataille judiciaire menée par les organisations juives belges, un nouveau couperet est tombé le 17 décembre 2020. Cette fois, c’est la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) qui a tranché. Le droit européen n’interdit pas « l’abattage d’animaux sans étourdissement préalable, y compris pour les abattages prescrits par un rite religieux », a jugé la plus haute instance juridique de l’UE saisie par la Cour constitutionnelle de Belgique.

Le bien-être des animaux primerait-il celui des juifs et musulmans pratiquants ? En assurant que l’arrêt ne « méconnaît » pas la liberté religieuse, la Cour réfute l’argument des requérants qui dénonçaient une violation de la Charte européenne des droits fondamentaux. Le législateur flamand, selon les juges européens, s’est appuyé sur « un consensus scientifique » établissant que « l’étourdissement préalable constitue le moyen optimal pour réduire la souffrance de l’animal au moment de sa mise à mort ». La CJUE reconnaît que le respect du bien-être animal présuppose une « limitation » de la liberté de culte, mais estime que cette restriction n’est pas « disproportionnée ».

À la genèse de la bataille judiciaire, une camaraderie de circonstance entre le Groupe d’action dans l’intérêt des animaux (Gaia), principale association belge de défense des bêtes, et les nationalistes de la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), le plus grand parti politique flamand. L’attachement de Ben Weyts, vice-président du parti, à la cause est pleinement assumé. En FranceMarine Le Pen et ses chats n’ont qu’à bien se tenir ! Sur le site du ministre flamand du Bien-être animal, une avalanche de photographies : Weyts posant avec un cheval, caressant un chat, un chien, etc.

Lutte contre le communautarisme musulman. Depuis 2009, Gaia multiplie les vidéos-chocs dénonçant la souffrance des moutons, des chèvres et des bœufs égorgés dans une dizaine d’abattoirs du pays. Weyts fut l’un des rares responsables politiques belges à suivre le mouvement. Promouvoir l’interdiction de l’abattage rituel sans étourdissement lui permet de s’atteler simultanément à son autre cheval de bataille : la lutte contre le communautarisme musulman. Son entourage dément cependant tout lien : « Ce n’est pas une décision contre la religion, c’est une décision pour les animaux. En tant que société civilisée, nous avons le devoir moral d’éviter toutes les souffrances évitables. » 

Le philosophe Michel Vandenbosch, président de l’association Gaia, se félicite de la convergence de vues avec la N-VA. « Le monde politique belge a bien compris ces dernières années l’importance du bien-être animal aux yeux des citoyens. Nous ne regardons pas la couleur politique pour arriver à nos objectifs. La N-VA est un parti flamand nationaliste tout à fait démocratique. Je n’ai pas à être pour ou contre, ce qui m’importe, c’est de savoir si ce ministre fait avancer la cause dans le pays. Ma réponse est oui. » 

Label bien-être : la France à la traîne. Au côté de la Belgique, les Pays-Bas, le Danemark et l’Allemagne apparaissent comme les « bons élèves » européens en matière de bien-être animal, loin devant l’Espagne et l’Italie. Le label, qui repose sur les modes d’élevage, est devenu un atout commercial. En Autriche et au Luxembourg, plus de 95 % des animaux sont élevés hors cage. La Suisse interdit l’élevage de poules en batterie depuis 1992. La France, où une petite minorité (20 %) d’animaux sont élevés hors cage, stagne dans le ventre mou du classement. Si la castration à vif des porcelets sera interdite en 2021, restent la coupe des becs (y compris dans le bio), le gavage des oies et la corrida, toujours dans le viseur des défenseurs des animaux.

Qu’importe, donc, si certaines fréquentations de Ben Weyts choquent l’opinion publique, comme en 2014 alors qu’il est surpris à l’anniversaire de Bob Maes, ex-sympathisant nazi et collaborateur notoire. Réputée pour son intransigeance, l’association de défense des animaux auréole même en 2019 le ministre flamand du titre de « meilleur ami des animaux » et se réjouit : « Sous l’impulsion de M. Weyts, la Flandre est en bonne voie pour devenir la région la plus respectueuse des animaux au sein de l’Union européenne. »

Quelques jours plus tôt, c’est l’actrice américano-canadienne Pamela Anderson qui envoyait un courrier félicitant le ministre pour son engagement en faveur de la protection animale. Cette proximité de circonstance ne dérange pas Michel Vandenbosch : « Nous ne sommes pas des radicaux, comme le disent nos détracteurs. En Wallonie, la ministre du Bien-être animal est une écologiste, en région Bruxelloise, c’est un centriste. En Flandre, c’est un nationaliste. Ils nous appellent « des alliés critiques », et cela nous va très bien ! » Et Ben Weyts de retourner le compliment : « Gaia est une voix importante dans la société flamande. Ils ont fait beaucoup pour influencer l’opinion publique. Nous sommes souvent des alliés. » 

Caméras dans les abattoirs, interdiction des élevages de poules pondeuses en cages ou de la détention de cétacés, bannissement de l’élevage d’animaux à fourrure, du gavage… La Belgique, que ce soit en Flandre, à Bruxelles ou en Wallonie, est devenue en quelques années un modèle européen en matière de bien-être animal. Et Gaia, fondée en 1992, n’y est pas étrangère. Avec ses 80 000 membres et « plusieurs centaines de milliers de sympathisants » revendiqués, l’association peut se targuer d’être l’une des plus influentes du pays. « On a, sans aucun doute, bien plus de membres que certains partis politiques du pays ! » s’enorgueillit avec humour Michel Vandenbosch. Dans la communauté juive, on en prend note avec réalisme.

Le malaise grandit. « Les sociétés protectrices des animaux sont devenues en Europe une force considérable aussi bien au niveau social qu’au niveau politique. C’est particulièrement vrai en Belgique, observe le grand rabbin de Bruxelles, Albert Guigui. Aujourd’hui, aucun homme politique qui tient à sa carrière ne peut s’autoriser à se mettre à dos les électeurs qui appartiennent à ces mouvements. » Ainsi, en Wallonie, sur 75 députés du Parlement, un seul s’est abstenu sur l’interdiction de l’abattage rituel sans étourdissement. La rançon de la survie politique.

Dans le quartier des diamantaires, où vivent de nombreux juifs, le malaise grandit même si rares sont ceux qui acceptent de commenter la décision des autorités et le jugement de la Cour de justice européenne. « Le problème, c’est le message envoyé par le gouvernement, d’une part, mais, surtout, d’autre part, par l’Europe, déplore l’avocat Yohan Benizri, à la tête du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB). Il dit aux juifs : « On ne veut plus de vous ici ». » 

Où sont passées les valeurs humanistes du projet européen ? À deux pas de la gare centrale d’Anvers, le célèbre restaurant-traiteur Hoffy’s, à la vitrine colorée par les mets concoctés par les hôtes des lieux, la fratrie Hoffman, a dû augmenter ses prix de 3 à 4 % pour certains plats préparés. « Nous sommes désormais obligés d’importer de France ou d’Allemagne de la viande d’animaux abattus selon les règles de la shehita. Ça a un coût ! » détaille l’un des frères qui trouve la mesure « injuste et incohérente » : « Pourquoi le gouvernement n’interdit-il pas la chasse ou la corrida pour les mêmes raisons ? Pourquoi s’en prendre aux juifs, encore ? »

La Cour européenne de justice, elle, répond en substance que la comparaison ne tient pas, la chasse n’aboutissant qu’à une production marginale de viande qui n’est pas significative sur le plan économique. « C’est le comble ! s’emporte le grand rabbin Guigui. Quelle différence fait la « production marginale » si la principale préoccupation est le bien-être animal ? Le cerf souffrant d’une blessure par balle, le vison mourant de ses blessures dans un piège ou le renard déchiqueté à pleins crocs par une meute de chiens rencontrent tous une mort bien plus cruelle que l’animal abattu selon les rites de la cacheroute ou du halal. » 

Mais pour Michel Vandenbosch, il n’est pas de petits pas. « Seul le résultat compte, celui d’améliorer la cause animale ! » souligne le philosophe-militant. La chasse et la tauromachie restent à ses yeux des combats qu’il entend bien gagner. « Il faut être pragmatique et réformateur, savoir reculer pour mieux avancer, discuter avec tout le monde, déclare-t-il. Moi, je m’en fiche, des rites religieux ! Tout comme les animaux s’en fichent aussi. »

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