MEMORABILIA

GAFA, le siècle des coups d’État numériques

Image d’illustration. Photo © JUSTIN TALLIS / AFP

Par  Laurent Alexandre. Publié le 06/03/2021 VALEURS ACTUELLES

L’intelligence artificielle transforme le monde des médias et autorise des formes radicalement nouvelles de manipulation des électeurs. Les États sont dépassés par cette situation, impuissants face à l’appétit politique des géants du numérique, explique Laurent Alexandre, chirurgien et entrepreneur, auteur de “Jouissez jeunesse” (Lattès).

Les géants de la Silicon Valley ont organisé l’euthanasie numérique de Donald Trump. Cela constitue bien un coup d’État numérique. Aujourd’hui, certains leaders nationalistes français comme Jordan Bardella et Marion Maréchal sont à leur tour menacés d’exclusion des réseaux sociaux du fait de leur soutien à Génération identitaire. De fait, Génération identitaire est à l’opposé de la vision philosophique de la Silicon Valley, qui est transhumaniste, progressiste et universaliste. Marion Maréchal est identitaire, antitranshumaniste et bioconservatrice, ce qui en fait un épouvantail pour les maîtres de l’intelligence artificielle (IA).

Cet épisode nous rappelle que l’effondrement européen dans les technologies numériques a été foudroyant. L’Europe a perdu en quinze ans sa souveraineté informationnelle. L’intelligence artificielle transforme le monde des médias et autorise des formes radicalement nouvelles de manipulation des électeurs. Elle se bâtit sur le premier territoire privatisé – le cyberespace -, qui appartient aux géants du numérique : cela réduit la souveraineté des États démocratiques, qui ne savent pas réglementer les services qu’elle génère. Elle permet aux géants du numérique de manipuler nos cerveaux, ce qui remet en cause les notions de libre arbitre, de liberté, d’autonomie et d’identité. Elle confère à ses propriétaires – les patrons des géants du numérique – un pouvoir politique croissant : cela produit un coup d’État invisible. Les dirigeants de Google expliquent depuis vingt ans qu’ils veulent organiser toute l’information du monde.

Les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) œuvrent à la puissance américaine et les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) concourent au projet chinois de devenir la première puissance mondiale d’ici à 2049. Ces géants sont utilisés comme têtes de pont de l’influence mondiale des pays dont ils sont issus. Chine et États-Unis se partagent le monde comme l’Espagne et le Portugal se partageaient l’Afrique et l’Amérique du Sud au XVIe siècle ou comme Roosevelt et Staline se sont réparti les territoires à Yalta. Les géants du numérique deviennent les nouveaux seigneurs de l’économie et des puissances géopolitiques grâce à l’IA dont ils ont le monopole en Occident. Ils pourraient tenter de dépasser les États dont ils sont aujourd’hui les corsaires. Et leurs ambitions politiques sont de plus en plus claires. Mark Zuckerberg veut être le grand prêtre de communautés numériques agissantes unissant les citoyens à travers le monde. Son allocution à Harvard, le 25 mai 2017, était un discours politique, un plaidoyer pour une gouvernance mondiale. Il avait déclaré : « C’est le grand combat de notre époque. Les forces de la liberté, de l’ouverture et des communautés globales, contre les forces de l’autoritarisme, de l’isolationnisme et du nationalisme. […] Ce n’est pas une bataille entre nations, c’est une bataille d’idées. » Il avait comparé Facebook à une Église universaliste et antinationaliste. Larry Page, cofondateur de Google, expliquait au Financial Times que les entreprises comme la sienne ont vocation à prendre la relève des dirigeants politiques puis-qu’elles comprennent mieux l’avenir que les hommes politiques. Et le fondateur du Web, Tim Berners-Lee, explique avec malice : « Nous sommes des ingénieurs philosophiques. »

La personnalisation ultra-fine de la publicité grâce à l’IA a permis aux géants du numérique de capter une part croissante de la publicité : Google, Facebook et Amazon monopolisent 86 % de l’e-publicité aux États-Unis. La régulation des médias est inadaptée aux Gafa. Les gouvernements occidentaux se défaussent et souhaitent que les plates-formes fassent la police : cela revient à nommer Mark Zuckerberg ainsi que les patrons de Google et de Twitter rédacteurs en chef du monde. Mark Zuckerberg explique : « Un écureuil mourant dans votre cour peut être plus important pour vous à un moment donné que les gens mourants en Afrique. » Faire des Gafa les “gatekeepers” des lois anti- fake news, c’est leur confier la définition de la vérité ! L’accord annoncé le 12 novembre 2018 entre le président Macron et Marc Zuckerberg interpelle : qui va contrôler les modifications des algorithmes de Facebook demandées par le gouvernement français ? De minimes modifications du paramétrage des IA de Facebook ou de Google peuvent faire disparaître Jordan Bardella ou Jean-Luc Mélenchon dans l’anonymat.

Les enjeux dépassent la régulation des médias. Les géants du numérique sont devenus des “corponations” qui ambitionnent d’ubériser les États : Facebook souhaite même posséder sa propre monnaie, le libra. Sergey Brin, cofondateur de Google, décrypte notre dépendance aux Gafa : « La plupart des gens ne souhaitent pas que Google réponde à leurs questions, ils veulent que Google leur dise quelle est la prochaine action qu’ils devraient faire. »

************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :