MEMORABILIA

Un scoop: l’imprévisible est imprévisible

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Peggy la Science

par Peggy Sastre – 7 mars 2021P. CAUSEUR

© Ludovic Marin / AFP.

Il manquait une rubrique scientifique dans Causeur. Peggy Sastre vient combler cette lacune. À vous les labos!


S’il est de bon ton – et souvent raisonnable – de se pincer le nez à leur contact, les stéréotypes, lieux communs et autres trivialités ne viennent pas de nulle part et, à ce titre, ne sont pas toujours erronés. Il en va ainsi de l’idée que les experts se trompent, vu qu’ils auraient comme sale habitude de fonder sans en avoir l’air leurs analyses et pronostics sur du bon gros doigt mouillé. Ou pour le dire comme Pierre Dac : « Les prévisions sont difficiles surtout lorsqu’elles concernent l’avenir. » Beaucoup se défient de cette « défiance » envers les « sachants », qui est l’un des ingrédients de base du « populisme », mais le fait est qu’elle n’a rien d’injustifié. Ainsi, depuis grosso modo les années 1980, une kyrielle de travaux se succèdent pour montrer qu’en matière de jugements prédictifs touchant à la politique, à l’économie ou encore au monde du travail, ceux émis par des experts patentés sont rarement plus précis que de simples modèles statistiques – en d’autres termes, que s’ils s’étaient décidés à pile ou face – ou, comme le veut la célèbre découverte du politologue Philip E. Tetlock, que des chimpanzés jouant aux fléchettes.

Que faire de l’avis des experts quand la gravité d’une crise exige des réponses politiques d’envergure?

Pourquoi ? Principalement parce que ces spécialistes en sciences sociales ont tendance à privilégier des explications causales linéaires ou, lorsqu’ils ont recours à des modèles complexes, à les choisir par trop dépendants des données ayant servi à les concevoir et dès lors difficilement généralisables en dehors de ces échantillons. Lorsqu’ils sont confrontés à un événement incertain, chaotique – le fameux battement d’aile de papillon générateur de tornade au Texas – et manquent de recherches directement applicables, voici la vérité toute nue qui s’avance : ils ne font pas mieux que le commun des mortels. Du haut de leurs diplômes et de leur expérience, ils se laissent eux aussi guider par leur intuition et, ainsi, se gaufrent en beauté dans le faux.

Publiée le 11 février sur le serveur de pre-print PsyArXiv, dédié aux sciences psychologiques, une étude menée par un quarteron de chercheurs canadiens et américains en psychologie et en marketing pose l’une des questions sans doute les plus chaudes de notre longue saison pandémique : mais au fait, tout ce que les spécialistes ont auguré et recommandé depuis maintenant quasiment un an eu égard aux conséquences et dégâts socio-psychologiques du Covid-19 s’est-il révélé plus précis que s’ils avaient jeté tous leurs avis en l’air et attendu qu’ils rebondissent au sol pour piocher le premier qui leur tombait sous la main ? Cendri A. Hutcherson, Konstantyn Sharpinskyi, Michael Varnum, Amanda Rotella, Alexandra Wormley, Louis Tay et Igor Grossmann ne formulent pas la chose ainsi, car ils ont une carrière académique à poursuivre et aimeraient bien que leur article trouve preneur dans une revue réputée, mais à peu de choses près, la réponse est non. Pour les citer : « Le présent travail donne de bonnes raisons de douter des premiers jugements des chercheurs en sciences sociales sur les conséquences sociétales de la pandémie de Covid-19. » Moins fleuri, mais tout aussi édifiant qu’un « ils se sont plantés ! ».

Grâce à trois expériences ayant rassemblé des centaines de chercheurs en sciences sociales qui constituent les groupes témoins, ainsi que de messieurs et mesdames Tout-le-Monde, Grossmann et ses collègues concluent qu’en matière de prospective comme d’estimation des changements déjà intervenus en six mois de pandémie, les spécialistes n’ont pas été plus sagaces que les quidams. Les questions posées concernaient des sujets sur lesquels les auteurs de l’étude disposaient de bonnes données objectives : prévalence des troubles dépressifs, degrés de satisfaction dans la vie, de confiance, de solitude, d’individualisme, de traditionalisme, de polarisation politique, évolution des opinions sur le changement climatique, de la criminalité violente et des dons aux bonnes œuvres. En outre, les éléments pouvant spontanément servir à jauger du sérieux d’un expert – ses diplômes ou son ancienneté dans le domaine – n’ont pas été non plus des facteurs de précision. Pire encore, plus les gens avaient confiance dans leurs prédictions, et plus ils les justifiaient par des informations trouvées dans les médias, des expériences personnelles ou des souvenirs qui leur paraissent vivaces… plus ils tombaient loin du compte.

Seul domaine où les sachants font mieux que les sachant-rien : la méta-précision. Un terme un peu barbare pour parler de lucidité. Par rapport aux profanes, les chercheurs en sciences sociales avaient effectivement un peu plus la présence d’esprit d’envisager qu’il était bien possible qu’ils se gourassent. Selon Grossmann et ses collègues, cette observation n’a rien d’un détail anecdotique et pourrait bien être mise à profit pour améliorer la précision des prévisions des experts en les formant à l’humilité épistémique. Soit l’une des qualités scientifiques les plus primordiales : être capable de reconnaître l’incomplétude et le caractère provisoire de son savoir, toujours révisable et même falsifiable en cas d’apport de nouvelles données. D’où un devoir de prudence dans la diffusion dudit savoir.

Cette étude – qui, rappelons-le, n’a pas encore été formellement évaluée par les experts idoines – pose bien évidemment une question aussi urgente que dérangeante : que faut-il faire de l’avis des spécialistes en sciences sociales quand la gravité d’une crise exige des réponses politiques d’envergure ? Si, comme ce travail tend à le montrer, les jugements des experts en matière de changements sociétaux sont largement inexacts, alors leurs recommandations individuelles comme collectives devraient être prises avec des pincettes. Et après Pierre Dac, c’est à Douglas Murray résumant l’histoire de la seconde moitié du xxe siècle qu’on pourrait offrir le dernier mot : « Tout ce qui a été prévu ne s’est pas passé et tout ce qui s’est passé n’a pas été prévu. » Faut-il y voir un précepte d’inaction et de laisser-faire ? Non, car savoir que les avis d’experts ont eux aussi de grosses limites a de quoi vacciner contre l’agent le plus pathogène de la défiance : le désenchantement.

Référence : tinyurl.com/AuDoigtHumide

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